Sur le parking, sa Ferrari noire fait saliver des gosses qui font quelques photos. A son poignet, une grosse montre de la même marque italienne. En fin d'interview, il rigole et nous dit : " Ça fait plusieurs fois que tu regardes ma montre. Non, t'inquiète... Elle n'est pas en panne. Elle est arrêtée. C'est volontaire. Pour moi, il est toujours 5 heures moins 5. J'ai bloqué une aiguille sur le 5, l'autre sur le 11, le 5 novembre, c'est la date de naissance de mon fils, Lyes. Si je veux savoir l'heure, je regarde sur mon smartphone... "
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Sur le parking, sa Ferrari noire fait saliver des gosses qui font quelques photos. A son poignet, une grosse montre de la même marque italienne. En fin d'interview, il rigole et nous dit : " Ça fait plusieurs fois que tu regardes ma montre. Non, t'inquiète... Elle n'est pas en panne. Elle est arrêtée. C'est volontaire. Pour moi, il est toujours 5 heures moins 5. J'ai bloqué une aiguille sur le 5, l'autre sur le 11, le 5 novembre, c'est la date de naissance de mon fils, Lyes. Si je veux savoir l'heure, je regarde sur mon smartphone... " Mohamed Dahmane est cool, quelques jours après son retour d'Algérie où le championnat s'est clôturé assez tard. " Il a été suspendu un mois à cause des élections. " Le gars de Maubeuge prend tout le temps de nous expliquer pourquoi, à 32 ans, il n'a pas réussi le parcours qu'il avait en tête. Pourquoi sa carrière ne colle pas tout à fait à ses qualités d'attaquant spectaculaire, provocateur et insaisissable à ses grandes heures. Pourquoi il a enchaîné une dizaine de clubs depuis moins de dix ans. Pourquoi son séjour à Bruges a été épuisant sur le plan psychologique. Pourquoi il s'est plus d'une fois enfui vers d'autres championnats, en Turquie et en Algérie. Ces hauts et ces bas s'expliquent surtout par un nom : Genk. Trois dates-clés dans cette affaire. Janvier 2008 : il rompt son contrat dans le Limbourg. Mai 2009 : la justice le condamne à verser 879.000 euros à Genk pour rupture abusive. Mai 2014 : en appel, il n'est plus condamné qu'au versement de 249.000 euros, le juge estimant qu'on ne doit pas faire de différence entre un employé classique et un sportif professionnel - un pied de nez à la loi de 1978. Pour la première fois, il accepte de révéler tous les détails de cette affaire dont certains considèrent déjà le jugement en appel comme une petite révolution pour notre football, comme une décision qui pourrait avoir autant d'impact que l'arrêt Bosman. Complètement. Mais les gens n'en sont pas conscients. Comme ils ne sont pas conscients de ce qui s'est réellement passé. La presse a pas mal écrit sur cette affaire. Mais elle a oublié plusieurs étapes importantes. Elle a zappé quelques vérités essentielles. Ça a commencé quand on a écrit que j'avais été relégué dans le noyau B de Genk. Non. On a voulu m'y envoyer mais Ronny Van Geneugden avait trop de joueurs et n'a pas voulu me prendre. C'est là qu'on m'a envoyé avec des gamins de 15 ans qui débarquaient dans le vestiaire avec leur cartable. J'avais l'impression d'être leur père. Parfois, ils venaient avec leurs parents et ils me demandaient de me laisser prendre en photo avec eux ! J'avais un contrat pro, j'hallucinais. J'avais signé à Genk pour jouer devant. Directement, Broos m'a dit qu'il allait me poster sur le flanc droit et que j'y resterais jusqu'au retour de blessure de Thomas Chatelle. Après, je devrais dégager, c'était clair. Je lui ai rappelé que j'avais fait mes preuves comme attaquant, il m'a répondu : -Tu joues à droite ou pas du tout. Ça commençait mal. Comme prévu, j'ai sauté quand Chatelle est revenu. Après ça, j'ai fait un remplacement à gauche. Un remplacement sans lendemain, encore une fois, alors que j'avais fait un match de feu. Puis, Broos est venu me voir avant le début du ramadan pour me dire que j'allais rester un moment sans jouer si je le faisais. J'étais prêt à ne pas suivre le ramadan le week-end, mais en semaine, je me sentais capable de le combiner avec les entraînements. Il n'était pas d'accord et ça s'est vraiment gâté à ce moment-là. A la même période, il a voulu virer tous les joueurs francophones, il nous soupçonnait de le boycotter. J'ai eu le malheur de prendre la défense de Gonzague Vandooren, ça n'a pas plu à Broos. Il m'a éjecté. Je pouvais revenir très vite dans le groupe si je lui présentais mes excuses mais je ne voyais pas l'intérêt puisque je n'avais rien fait de mal. Et donc, je ne me suis pas excusé. J'avais deux agents : Daniel Striani et Nenad Petrovic. Ils sont allés voir Willy Reynders, le directeur sportif, et lui ont expliqué que Mons était intéressé par mon retour. Sans donner de raison, il a répondu : -N'importe où sauf à Mons. Aucun risque, pour moi. Je t'explique pourquoi. Mons, qui m'avait vendu à Genk pour 750.000 euros plus des bonus six mois plus tôt, a proposé 450.000 pour me récupérer, me transférer définitivement. Genk n'a même pas voulu écouter, alors on s'est adressés à l'Union Belge pour que je sois libéré sportivement. Ça a marché. Bien sûr, mais là encore, j'étais tranquille. J'en ai discuté avec Domenico Leone, il m'a dit qu'il avait une convention par écrit avec mes agents : il s'engageait à payer à ma place si j'étais condamné à indemniser Genk. Mais lui aussi était tranquille. Je l'entends encore : -Un employé ne perd jamais contre son employeur, ne t'en fais pas. Si on ne m'avait pas donné des garanties avec cette convention, je n'aurais jamais quitté Genk. Je ne suis pas idiot. J'avais quand même peur de devoir payer beaucoup. Et je n'allais pas prendre un risque pareil en abandonnant aussi un contrat de quatre ans qui me garantissait plus d'un million net au bout du compte, plus des bonus et une assurance groupe ! Je sortais de la cité, je viens d'une famille de neuf enfants, on vivait dans un HLM à quatre par chambre, donc je savais encore mieux ce que je tenais entre les mains ! En plus, je me sentais super bien là-bas. Le seul problème, c'était Broos. Je l'ai recroisé un jour par hasard, je ne l'ai même pas regardé. Pour moi, des gens pareils sont invisibles. Et je n'avais rien à lui dire. Je lui avais déjà tout mis dans la face, dans des interviews. Je n'étais pas inquiet. Toujours parce qu'il y avait cette convention. Au pire, la justice allait me condamner à verser une somme à Genk mais Leone assumerait. Mais tu sais que je ne voulais absolument pas quitter Mons ? Je m'y étais relancé, ça roulait pour moi. Mais un an après mon rapatriement, on m'a mis la pression pour que je m'en aille. Leone m'a appelé, il tenait des documents de Bruges : une offre de transfert et un gros contrat pour moi. J'ai pris les papiers, je n'ai même pas regardé les chiffres et j'ai tout jeté à la poubelle. J'ai dit à Leone que je restais. Il est venu me rechercher sur le parking, il m'a presque supplié : " Financièrement, c'est dur. J'ai besoin de te vendre. " C'est pour ça que je suis quand même parti. Mons a encore pris 450.000 euros et des bonus ! Entre-temps, je leur avais permis de monter quand j'étais venu pour la première fois et je les ai bien aidés à se maintenir la deuxième fois. Pas mal pour eux, hein... Pas de souci, mes agents m'ont répété qu'on avait la convention. J'appelle Petrovic, je lui dis qu'il est temps qu'il me montre enfin la fameuse convention. Et là, c'est le coup de massue. Il m'avoue que ce papier n'existe pas. Pour résumer : je devrai sortir près d'un million de ma poche. En attendant, Genk obtient une saisie conservatoire sur mes salaires et je me retrouve avec 1.300 euros bruts par mois. Pendant plus d'un an, je dois me débrouiller avec ça. Tu imagines ? Quand j'ai payé mon loyer à 750 euros et mon essence, il me reste combien pour manger ? Et je fais quoi, alors ? Des petits boulots au black. Je vends des blousons en cuir par exemple. Je te le jure. Sur la tête de mes parents. Et je continue pourtant à tout donner sur le terrain. Je fais des déplacements au bout de l'Europe en sachant que je ne toucherai pas les primes puisqu'elles seront saisies. Et là, je tombe sur le plus grand homme de ma carrière : Pol Jonckheere, le président de Bruges. Il trouve un accord avec Genk, qui accepte de laisser tomber l'affaire pour 300.000 euros. Et il propose de les sortir de sa poche. Il voit que je vais mal et il a envie que je redevienne moi-même. Mais je ne veux pas mendier, donc je lui dis de laisser tomber. Je veux assumer. Pas mon erreur mais celle d'autres personnes. Et pendant ce temps-là, je dois aussi trouver de l'argent pour payer mon avocat. J'ai pris le meilleur, Luc Misson. Evidemment, ça se paie. Aucun footballeur n'aurait supporté ce que j'ai vécu pendant près d'un an et demi ! Evidemment. J'avais deux possibilités : continuer à Bruges avec 1.300 euros par mois. Ou partir dans un pays où j'étais sûr qu'on ne viendrait pas saisir mon salaire. Regarde mon parcours : c'est à ce moment-là que j'ai commencé à voyager. Je suis parti en Turquie, à Bucaspor. Du jour au lendemain, je me suis mis à massacrer ma carrière. Je n'avais pas le choix. Je suis parti seul. Tout le monde, ou presque, m'avait tourné le dos. Les gens de Mons, mes agents. Si je dois retenir quelques rares personnes dans cette histoire, je citerais Eric Depireux. Aussi Pol Jonckheere et Luc Devroe. Ils me proposaient de prolonger au Club, je leur ai demandé de me faire une fleur : me laisser partir gratuitement. Ils ont accepté. C'est Genk qui me doit maintenant beaucoup d'argent. Ils m'ont saisi plus que ce que je leur dois, à eux de rembourser maintenant. Et au bout du compte, cette histoire ne me coûtera pas un centime... Oui, parce que Nenad Petrovic s'est ressaisi, tout récemment. Il m'a appelé et m'a dit qu'il avait fait une erreur en me faisant croire à cette convention qui n'avait jamais existé. Il se récupère... Par écrit, il a avoué que la faute venait de lui et il s'engage à payer avec Daniel Striani. Je considérerai toujours qu'il a été un père pour moi. C'est grâce à lui et grâce à son club que je me suis fait une identité footballistique. Maintenant, je ne peux pas tout oublier. Il m'a vendu deux fois, au total pour plus de 1,2 million d'euros. Je n'ai pas pris une thune. Alors que souvent, le joueur prend environ 10 %. Quand je suis revenu à Mons après l'épisode Genk, il m'a dit que le jour où il me revendrait, on partagerait la somme en deux. Il voulait même le mettre dans mon contrat. Je lui ai répondu qu'on en reparlerait plus tard, que je ne pensais qu'à me relancer et à sauver Mons. J'ai été un acteur en vue du sauvetage. Je suis parti à Bruges en janvier 2009. On est en juin 2014, je n'ai toujours pas reçu un centime sur ce transfert... Tant pis. Je m'en suis quand même bien sorti sans cet argent. Et je suis bien dans ma tête. Pourtant, je te répète, j'ai surmonté des trucs qu'aucun autre footballeur, sans doute, n'aurait surmonté. En Turquie, je me suis retrouvé dans le noir parce que le club ne payait plus l'électricité de mon logement. Et il ne payait évidemment plus mon salaire non plus. J'étais seul, ma famille était restée en Belgique. Mais je le savais. C'était stratégique. Si je suis allé là-bas, c'était seulement pour faire de l'oseille ! Le sport, je n'y pensais plus. A la limite, j'étais là-bas en vacances, j'avais le soleil. J'étais sûr que s'ils ne me payaient pas, j'obtiendrais gain de cause à la FIFA. Ça a marché la première fois, et pour la deuxième, la procédure est en cours, ça va s'arranger. C'est ça qui est grave et malheureux : à cause de mes saisies en Belgique, je ne pensais plus qu'à l'argent. Ah, ces clochards de dirigeants d'Eupen... Le manager, Manfred Theissen, m'a expliqué que son président italien, le gars qui se prenait pour Al Pacino, n'avait pas envie de payer des charges. Et pour éviter que mes revenus soient de toute façon saisis, il m'a proposé un contrat à 1.500 euros par mois, le reste en black. Comme Albert Cartier, j'avais aussi droit à une prime de maintien. Ils nous ont virés avant la fin pour ne pas devoir la payer. Moi, j'ai dû dégager parce que j'aurais soi-disant mis un tacle à Kevin Vandenbergh à l'entraînement. Au final, je n'ai rien eu d'Eupen : pas mon salaire de 1.500 euros, pas mon argent noir. Je n'ai pas peur d'en parler, je dis simplement la vérité sur certaines personnes qui dirigent le monde du foot. Toutes ces putes, toutes ces sucettes, tous ces agents à la limite, tous ces joueurs qu'on fait passer pour des lumières simplement parce qu'ils parlent bien, tous ces gars qui ont le brassard et sont donc censés défendre leurs coéquipiers mais qui se mettent en sourdine dès qu'il y a un souci. Mais bien sûr. J'aurais voulu laisser une trace comme footballeur, pas comme quelqu'un qui a gagné un procès. J'ai même lu que la décision du tribunal d'appel pourrait inciter des joueurs à casser leur contrat. Mais ce n'est pas ce que je recherche. Je ne veux pas tout casser. Je sors de la cité, je viens d'une famille ouvrière mais je ne suis pas une racaille, je ne suis pas un animal, je n'ai pas de casier judiciaire, je ne suis jamais allé en prison, j'ai fait des études ! On m'a collé une étiquette simplement parce que j'ai toujours dit les choses. On a voulu me faire passer pour l'agitateur du vestiaire de Mons. Mais ce n'était jamais moi qui puais l'alcool à neuf heures du matin là-bas ! Quand je suis revenu, Leone m'a dit : -Mets un gros coup de pied dans la fourmilière. Je lui ai répondu : -Tu rigoles ? Ce n'est pas mon rôle. Ne compte pas sur moi pour mettre un coup de pression. Je ne sais pas. J'ai encore un contrat mais il y a une clause libératoire pour l'Europe et j'espère rentrer près de mon fils. L'argent, je m'en fous, j'en ai assez. Si je dois jouer pour un tout petit salaire, je saurai me démerder. J'ai vendu des voitures. Même un bus. A Maubeuge, ils ne voulaient me donner qu'un fixe de 450 euros. Je leur ai dit : -OK, mais vous me donnez alors le vieux bus qui est sur le parking. Je l'ai retapé puis revendu. Tout le monde sait ce que j'ai fait pour ce club. J'y suis passé il y a un an, je devais parler à Leone. En me voyant, Alain Lommers a dit : -Plus d'Arabes à Mons ! Mais il n'est plus là. Donc, qui sait ? PAR PIERRE DANVOYE - PHOTOS: BELGAIMAGE" Je devais me débrouiller à Bruges avec 1.300 euros bruts par mois, le reste était saisi. " " Je sors de la cité mais je ne suis pas une racaille, pas un animal. "