Westerfilde, au nord-ouest de Dortmund. Il est 13 h. Le match entre le Borussia Dortmund et le VfL Wolfsbourg a beau ne commencer que dans deux heures, Dominik, 18 ans, a déjà des fourmis dans les jambes. Après tout, les grilles du Westfalenstadion ouvrent dès 13 h 30, et il est hors de question d'arriver une seconde en retard. En tout cas pas quand, comme lui, on prend place dans le bloc 13.
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Westerfilde, au nord-ouest de Dortmund. Il est 13 h. Le match entre le Borussia Dortmund et le VfL Wolfsbourg a beau ne commencer que dans deux heures, Dominik, 18 ans, a déjà des fourmis dans les jambes. Après tout, les grilles du Westfalenstadion ouvrent dès 13 h 30, et il est hors de question d'arriver une seconde en retard. En tout cas pas quand, comme lui, on prend place dans le bloc 13. Surnommée " lemur jaune ", la Südtribüne est réputée pour être la plus grande tribune d'Europe : 24.454 places. C'est aussi la plus mythique. Un stade dans le stade, où le supporter, chose rare en Europe, peut encore s'égosiller debout sans craindre de se faire remettre en place par un steward pointilleux. Alors, pour ne rien rater, Dominik enfile un Polo jaune, une veste noire, se noue une écharpe BVB autour du cou, et sprinte pour attraper le U-Bahn, sans se soucier - pour une fois - du feu rouge. Seul. Uwe, son beau-père, est resté à la maison. Lui regardera le match en pay-per-view. Contrairement à Dominik, Uwe ne possède pas la Dauerkarte, l'abonnement sésame pour entrer dans la Südtribüne. Or, le Westfalenstadion, c'est Süd ou rien. " Je ne le conçois pas autrement. Parfois, je vais jusqu'à payer une place assise 35 euros, puis je migre vers la Süd ", pose le daron. Cet après-midi, pendant que Dominik chantera en attendant le coup d'envoi, Uwe s'occupera avec minutie du carré de pelouse qu'il a arraché lors du titre de mai 2011. Dortmund Hbf, gare principale. A la sortie, une forêt humaine et des odeurs de viande grillée. Les Bratwürste, Currywürste, Schnitzel et autres Frikadellen s'enchaînent aussi vite que les pintes de houblon. Premier contrôle par l'entrée Sud, puis entrée au bloc 12, par des marches métalliques, puis en pierre. A peine le temps d'admirer le Westfalenstadion que des membres du groupe ultra TheUnity (TU) distribuent des carrés de tissu jaune. Aujourd'hui, c'est Choreo, c'est-à-dire tifo. Durant la semaine avant le match, les ultras ont passé des heures à créer, coudre et répéter dans des gymnases spécialement loués pour l'occasion la chorégraphie qu'ils exécuteront tout à l'heure. A jour exceptionnel, mesures exceptionnelles : un mode d'emploi, ainsi que Vorspiel, le fanzine de TU, sont distribués aux arrivants. L'ensemble de l'animation a coûté plus d'une dizaine de milliers d'euros. Il est 14 h, il reste encore une heure avant le coup d'envoi. Alors que les autres tribunes se remplissent au compte-gouttes, la Süd déborde déjà de fans tellement serrés qu'ils ne peuvent mettre un pied devant l'autre. Une armée. Schwarz wie Kohle, Gelb wie Bier, comme dit l'un des hymnes du club.Noir comme le charbon, jaune comme la bière. 15 h. L'autre hymne du club résonne juste avant le coup d'envoi : " Leuchte Auf, mein Stern, Borussia ". " Brille, mon étoile, Borussia ". Dominik brandit son tifo religieusement et trois minutes durant, entre en transe. Sitôt la chanson terminée, un mec de TU grimpe la tribune à toute vitesse. Dans le même temps, mégaphone à la main, un capo ordonne le déploiement des carrés de tissu distribués à l'entrée. Il y en a des jaunes, donc, mais aussi des dorés et des noirs. En dessous, c'est la nuit, mais ce n'est pas calme pour autant : tout le monde chante, les " Heja BVB " succèdent aux " Borussia Dortmund, BVB, BVB Null-Neun ". Les premiers à suivre les indications des capos sont les autres groupes d'ultras, les JuBos (pour Junge Borussen, le " centre de formation " des TU) ainsi que les Des (pour Desperados 99). Puis suivent les Normalos (les fans normaux) parmi lesquels on distingue quand même pas mal de Kutten, des types avec d'improbables vestes en jean recouvertes de badges et de pin's. Un monde qui fait voltiger ses bières et pogote comme un seul homme. " Faut pas s'énerver si ça pousse un peu ", prévient Dominik. " Je suis convaincu que nous avons déjà fait gagner des dizaines de matches au Borussia ", avait prévenu Uwe. C'est sûrement vrai, mais pas si évident que le mythe ne voudrait le faire croire. Car la Süd a une histoire mouvementée. A la construction du stade, en 1974, la tribune ne comprend que les blocs 10 à 15, et ne peut contenir que 10.000 personnes maximum. La demande en billets se faisant de plus en plus pressante, notamment suite au titre de 1995, des travaux sont ensuite entamés, afin d'ajouter cinq nouveaux blocs. En 1997, pile au moment où Dortmund remporte la C1 et se met à regarder l'Europe de haut, le " mur jaune " sort de terre. C'est un monstre d'architecture de 100 mètres de long, 54 de large et de 40 de hauteur, assorti d'une pente de 37 degrés. Mais un monstre fragile. A écouter les purs, la hausse du nombre de supporters ne s'est en effet pas forcément accompagnée d'une amélioration de l'ambiance. " Avant, le public était majoritairement composé d'ouvriers. Ils venaient pousser les joueurs comme pour dire : " Nous, nous sommes à la mine, vous devez nous représenter sur le terrain ".Ils étaient là pour défendre les valeurs du club et de la Ruhr ", explique Dominik, selon qui rien n'est plus pareil depuis que les mines ont fermé. " Aujourd'hui, des tas de mecs sont devenus fans du Borussia parce qu'on est le club à la mode. La plupart d'entre eux se pointent au stade, mais ils ne chantent pas. " On a l'impression qu'ils sont là pour profiter de l'ambiance plus que pour participer ", confirme Max, du bloc 12. Ces footix à la sauce Wurst seraient prêts à investir des sommes folles pour se retrouver inthe place to be. Un abonnement annuel coûte environ 200 euros. A l'heure actuelle, il est impossible de trouver une Dauerkarte : la liste d'attente court sur cinq ans. Si un fan sait qu'il ne pourra assister à la saison, il peut sous-louer son abonnement. Face à leur désir de vivre des sensations fortes, certains demandeurs n'hésitent pas à faire monter les enchères pour arracher les précieux sésames, jusqu'à trois fois le prix normal. " Tout ça pour être debout dans la Süd, alors qu'un abonnement en place assise leur reviendrait moins cher ", rappelle Uwe. Pire encore, ces Erfolgsfans (supporters de la victoire) se pointent dans les blocs sans en connaître le fonctionnement. " Ce n'est pas parce que l'on a une Dauerkarte que l'on a automatiquement une place attribuée. Dans les blocs, il faut savoir s'imposer. Moi qui suis un jeunot, j'ai dû lutter pour me faire accepter par les anciens qui sont là depuis plus de dix ans ", explique Thorben, tout juste majeur, mais qui suit le Borussia dans presque tous ses déplacements européens. Bien que tacite, la règle est la même pour tout le monde. Sauf pour Andreas, peut-être. " Je le connais, il est dans le bloc 13, à quelques mètres de moi. Il est abonné depuis une vingtaine d'années. Il était malvoyant, il arrivait quand même à voir quelques matchs. Aujourd'hui, il est aveugle. Ça ne l'empêche pas de venir de Bielefeld pour profiter de l'ambiance et chanter, tandis que son frère lui commente les matchs ", raconte Uwe. Traditionnellement, le public de la Süd est plutôt pacifiste. Oubliées, les années 80 durant lesquelles le BorussenFront, composé de sympathisants d'extrême droite, se foutait sur la gueule avec tout ce qui passait. Aujourd'hui, le groupe est dissous, et leurs belliqueux héritiers, les Desperados, ne font pas le poids face aux TU, le groupe le plus important. A Dortmund, l'usage veut que les supporters ne sifflent jamais leurs joueurs, et qu'en échange, le club ne cause pas de tort aux supporters. " Les fumis, ça ne se fait pas chez nous. Mais à l'extérieur, ça nous arrive d'en allumer à l'occasion, comme lors du titre. Dans ce cas, le club paye l'amende de bon coeur ", sourit Dominik. Des rapports cordiaux qui n'ont pas empêché les occupants du mur jaune de passer quelques matches dos à la pelouse quand les résultats étaient trop mauvais, ni de mettre la pression le 17 décembre 2006, lors d'un Borussia-Bayer Leverkusen. Ce jour-là, excédés par le niveau de leur équipe, les ultras dégomment les grillages, et se déplacent juste au-dessus du banc de Bert van Marwijk pour lui sommer de dégager. Dortmund perdra le match, le coach néerlandais sera licencié le lendemain. Mais tout cela reste de la petite bière. Car la grande ivresse se produit une fois par an : c'est quand Schalke 04, l'ennemi héréditaire, débarque au Westfalenstadion. Hormis quelques rencontres face au Bayern et une demi-finale de C1 face à MU en 97, tous les occupants de la Süd s'accordent à dire que les matches du Revierderby sont les plus fous auxquels ils aient jamais assisté. Parmi les dernières perles, le retour du BVB à 3-3 après avoir été mené 0-3, en septembre 2008 ; mais aussi et surtout le match du 12 mai 2007 où la victoire 2-0 du Borussia priva Schalke d'un titre après lequel il courait depuis 49 ans. Alex Frei et Ebi Smolarek, les deux buteurs de la rencontre, sont aujourd'hui encore célébrés dans la tribune de Dortmund. " Derbyhelden sterben nie ", comme ils disent.Les héros du derby ne meurent jamais. 26 novembre 2011, quatorzième journée du championnat d'Allemagne. Schalke se présente face à la Südtribüne. Aussitôt, le chant résonne : " Wir wollen keine blau-weiβen Parasiten / Schwarzgelb ist der Ruhrpott / Raus mit diesem Pack " (" Nous ne voulons pas de parasites blanc et bleu / jaune et noir, c'est la Ruhr / dehors, la racaille "). Et pour celles qui ne comprennent pas : " Schalke Frauen, ficken und verhauen ". (" Les femmes de Schalke, faut les baiser puis les frapper "). Pour info, la Süd n'est pas réputée pour être particulièrement misogyne. Les femmes y sont même de plus en plus nombreuses. C'est juste que la rage et les doigts d'honneur abondent sitôt que débarque l'ennemi. Sebastian, si calme d'ordinaire, pète un plomb quand il voit le millier d'ultras tout droit venus de Gelsenkirchen. Seizième minute. Un mec débarque avec cinq pintes de bière. Mauvais timing. RobertLewandowski ouvre le score, la foule entre en fusion, et la bière finit en shampoing collectif. Les 25.000 fans sautent en rythme. Le moment de se souvenir de l'étude publiée dans les journaux locaux : un homme de 80 kilos qui saute, ce sont 300 kilos qui atterrissent sur la tribune. Multiplié par 25 000, cela fait 7 500 tonnes. Sebastian manque de se briser les côtes sur les barrières de protection. Un classique. " Une fois, suite à un pari perdu, je me suis retrouvée dans la Süd avec mes élèves. J'ai prié pour que Dortmund ne marque pas. Ils ont marqué. Je me suis retrouvée propulsée contre les barrières, j'en ai eu le souffle coupé. Puis, j'ai pris une douche de bière. A la fin du match, je ressemblais à du poulet frit ", se remémore Susanne, prof dans un lycée de la ville. A l'heure de jeu, au moment où Santana double la mise, les tympans explosent. Le boucan de la tribune fait alors 106 dB, l'équivalent du bruit d'une discothèque, sauf que les basses sont humaines. Schalke est à terre, la Süd l'achève avec la chanson consacrée : " Am Tag, als der FC Scheisse starb ", le jour où le FC Merde est mort. Au coup de sifflet final, Dortmund l'emporte 2-0, et fête le premier derby remporté par Jürgen Klopp depuis son arrivée sur le banc du Borussia en 2008. Ça vaut bien une célébration commune. Kevin Grosskreutz, l'enfant de la Süd, emmène ses camarades dans la tribune. Il s'empare du mégaphone et entonne la chanson symbolique, le trait d'union entre le club, l'équipe et les fans : " Ballspielverein Borussia aus Dortmund / Wir folgen dir egal wohin es geht / Auch in ganz schweren Zeiten werden wir dich stets begleiten / Borussia wir sind immer für dich da " (" Nous te suivons peu importe où tu vas / même dans les moments difficiles, nous t'accompagnerons / Borussia, nous sommes toujours là pour toi "). La devise du Borussia ? Echte Liebe. L'amour véritable. PAR ALI FARHAT, À DORTMUNDLa liste d'attente pour un abonnement dans la Südtribüne est de 5 ans. " Après un but, j'ai été soudain propulsée contre les barrières et j'en ai eu le souffle coupé. Puis, j'ai eu droit à une fameuse douche de bière. " Susanne, prof dans un lycée de la ville But du Borussia. Le boucan de la tribune fait 106 dB, l'équivalent du bruit d'une discothèque. Sauf que les basses sont humaines.