South Bermondsey, au sud-est de Londres. Des blocs d'appartements de trois ou quatre étages, un dédale de petites ruelles, des terrains vagues, des hangars au toit endommagé, un stade de football. Nous sommes partis pour trois quarts d'heure de marche à travers des quartiers en pleins travaux en compagnie de Garry Robson, un supporter invétéré de Millwall qui est professeur en sociologie urbaine à l'University of East London.
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South Bermondsey, au sud-est de Londres. Des blocs d'appartements de trois ou quatre étages, un dédale de petites ruelles, des terrains vagues, des hangars au toit endommagé, un stade de football. Nous sommes partis pour trois quarts d'heure de marche à travers des quartiers en pleins travaux en compagnie de Garry Robson, un supporter invétéré de Millwall qui est professeur en sociologie urbaine à l'University of East London. " Bienvenue dans le district où le temps est resté à l'arrêt. Cette contrée est marginalisée depuis 1800. De nombreux romans de Charles Dickens, dont Oliver Twist, se passent ici, sur Jacob's Island. La Venise des égouts. " Aujourd'hui, Jacob's Island est un quartier exclusif, où d'anciens entrepôts ont été transformés en des lofts exclusifs, mais le stéréotype est resté : " Au-dessus de la Tamise, le nord civilisé, en dessous de la Tamise le sud barbare et arriéré. La maison de l'Old Kent Road, la rue qui coupe Southwark en deux, n'est pas par hasard la moins chère au jeu du Monopoly. Les clichés abondent. Au nord, dans le coffre des voitures, on trouve des clubs de golf. Ici, des battes de baseball ou des armes à feu (il rit). Cette diabolisation stimule l'appartenance, y compris à un club de football. " Zampa Road, le dernier tronçon qui mène à l'entrée principale de TheDen, où le Millwall FC évolue depuis 1993. Nous pénétrons dans un tunnel étroit. Même par un après-midi ensoleillé, l'eau dégouline des murs. Le match n'est prévu que ce soir, contre Doncaster Rovers, mais les premiers supporters ont déjà envahi le Millwall Cafe. Encore six heures à engloutir des ales ou des bitters... Un hangar sans âme, dont le toit est peint en bleu. Des banquettes en bois noir ont été installées sur la 'terrasse'. Kev, la quarantaine et une barbe de quelques jours, est disposé à engager la conversation, mais ses réflexions ne sont pas très profondes. " It's a fucking season, mais Millwall est plus qu'un club de football. It's a way of life. " La saison n'est pas bonne, donc, mais on y est habitué dans ce club situé aux portes de la capitale anglaise et qui, jusqu'en 1988, était le seul club londonien à ne jamais avoir évolué dans la plus haute division. Jusqu'au jour où John Docherty, un nobody qui avait entraîné le Brentford FC et Cambridge United, est arrivé à The Den via Cold Blow Lane et a hissé les Lions pour la première fois de leur histoire en First Division (devenue la Premier League en 1992). Une époque mémorable. Tony Cascarino et Teddy Sheringham - passé professionnel à Millwall à l'âge de 16 ans - ont tous les deux inscrit 15 buts. Les premières retransmissions télévisées en direct au début de 1989, plus de 15.000 spectateurs massés les uns contre les autres, un stade vieillot, quelques semaines en tête du championnat... Le président Reg Burr a demandé d'élaborer des plans pour la construction du NewDen, à un kilomètre et demi de Cold Blow Lane, mais le club est redescendu en deuxième division avant même que la première pierre ne soit posée. Trois ans après l'inauguration, l'équipe est même tombée en League One, la troisième division. Elle s'y trouve toujours et végète dans le ventre mou du classement. Le dernier jour de gloire remonte à 2004, lorsque le joueur-manager Dennis Wise a propulsé le club de D2 en finale de la FA Cup, mais la belle histoire s'est terminée là : Cristiano Ronaldo et Ruud van Nistelrooy (deux buts) ont offert à Manchester United une 11e coupe nationale. Bob Peeters, l'un des deux Belges avec Christophe Kinet à avoir porté les couleurs de Millwall, n'était pas présent en finale. " C'était one big misery ", rigole Kev. Fondé en 1885 sous le nom de Millwall Rovers, le club n'a jamais rien gagné, a échappé de peu à la faillite, a toujours trouvé de nouveaux propriétaires, a quitté le Sky Bet Championship la saison dernière. Et pourtant : c'est un club dont l'histoire regorge de passion, de courage et de fierté. Un lion qui sort ses griffes : le logo ne pouvait pas mieux représenter les caractéristiques des fans. Dans les années 70 et 80, le club et ses supporters étaient réputés pour leur hooliganisme, leur xénophobie et leur racisme. En dehors du sud-est de Londres, lorsque les docklands disparaissent du paysage, le Millwall FC est encore aujourd'hui le coeur des ténèbres. Kev : " They love to hate us, ils aiment nous haïr, mais nous sommes restés authentiques : un club de travailleurs, qui ont horreur des " nouveaux supporters de football ", que l'on recrute principalement dans la classe moyenne aisée. Alors que la plupart des clubs sont parvenus à éradiquer le hooliganisme, nous sommes toujours prêts à défendre notre terre. " " Bam ! (il frappe fort du poing droit dans la paume de sa main gauche) Nous détenons un autre record : la fédération a déjà fermé le stade à cinq reprises, personne n'a fait 'mieux' dans la league... " " Pour prendre des photos, vous devez demander l'autorisation au club ", nous avertit un garde de sécurité devant la grille principale. Il est courtois, mais ferme. Un coup de fil à l'attaché de presse, qui apparaît un peu plus tard en jeans et en T-shirt. Ce n'est pas le moment d'effectuer une visite des lieux (" Un match doit avoir lieu ce soir "), mais pour quelques photos, c'est OK. Le MillwallRoutemasterBus est un autobus à impériale qui circulait autrefois en ville afin d'assurer la promotion des matches. Sur le flanc, on peut lire : Let 'em all come down to The Den. Nous devons absolument assister au match ce soir. " La rencontre s'annonce spectaculaire, dans une ambiance très chaude. Je me charge de vous procurer un billet. A tout à l'heure. " Millwall FC, dont le nom reste éternellement associé à la violence et au racisme. " Une image dont le club ne parvient pas à se défaire ", raconte Garry Robson. " C'est dû en grande partie à la spécificité des habitants de Southwark. Ils sont 300.000 et majoritairement originaires d'Afrique et des Caraïbes. Les Indiens, Pakistanais, Arabes et Asiatiques sont en minorité. " Jusqu'au début des années 60, c'était le seul club dont les matches à domicile débutaient le samedi après-midi à 15 h 15, au lieu de 15 h 00, afin de permettre aux travailleurs du port de terminer leur boulot et de venir à The Den. " Retour à London Bridge. Le soleil brille toujours. Dans Stoney Street, une cinquantaine de supporters en jeans et hoodie se sont massés devant TheMarketPorter. Tout le monde se connaît, et on nous dévisage avec curiosité. Un Belge ici, que vient-il faire ? Certains acceptent de raconter 'leur' histoire, d'autres tournent le dos et répondent par un " fuckoff !". Ils ne sont pas agressifs, mais nous comprenons vite qu'il est inutile d'insister. " J'étais à Budapest lorsque nous avons disputé notre premier match européen en 2004. Nous n'avons pas existé (1-1 à Londres, 3-1 à Ferencváros, ndlr), mais c'était super ", se souvient Alan, un colosse qui doit peser 130 kilos pour 1m90, la tête directement vissée sur les épaules et un ventre impressionnant. " On pourrait y mettre une boule de bowling ", rigole l'homme 'sans cou', qui soulève son maillot et montre fièrement le lion aux griffes acérées qu'il a fait tatouer sur sa peau. " Ah oui, Ferencváros... Nous étions 5.000 là-bas, alors que la moyenne de spectateurs, cette saison-là, était de 11.000 à The Den. Cinq jours inoubliables. Bière, coke et quelques combats de boxe (il rit). Les Ultras ont sillonné tous les coins de Budapest. Et encore, ils n'étaient pas tous là. Car certains, qui n'avaient pas encore payé toutes leurs amendes ou contre qui un mandat d'arrêt avait été décerné, avaient été interceptés à l'aéroport de Stansted. " Le petit groupe éclate de rire et commence à chanter. Un classique, au rythme de QueSera qui a valu à Doris Day de devenir mondialement célèbre. When I was just a little boy I asked my father what will I be Will I be Arsenal ? Will I be Spurs ? Here's what he said to me :Millwall... Millwall... Millwall... Le George Inn, au coin de la rue, est plein, lui aussi. Curieusement : beaucoup de Blancs, la trentaine ou la quarantaine. " Mais, dans notre club, les hommes de couleur sont les bienvenus également ", insiste l'un d'eux. " Comme Jimmy, que nous considérons comme l'un des nôtres depuis son arrivée en 2008. " Jimmy est le surnom donné à Nadjim Abdou, devenu en janvier 2013 le premier capitaine musulman noir. " Il symbolise les valeurs du club : il est fidèle, ne renonce jamais, travaille dur. " C'est ainsi qu'est décrit ce joueur de 31 ans, international dans l'équipe des... Comores, un petit groupe d'îles dans l'océan Indien. Il a été élu à deux reprises Joueur de l'Année (2012 et 2015) chez les Lions. " Non, nous ne sommes pas racistes. " La nuit est tombée sur Londres. Les cafés autour de London Bridge se vident, The Den attend ses visiteurs. A côté du fanshop, flotte une odeur persistante d'oignons frits, de hamburgers et de hot-dogs. Une échoppe vend des écharpes et des T-shirts, où figure une inscription qui en dit long sur la réputation du club : NO ONE LIKES US, WE DON'T CARE. Sur un autre T-shirt, les héros de dessins animés américains Beavis & Butthead ont été dessinés, le pantalon baissé. Le texte est éloquent : West Ham can kiss my arse ! Les fans s'installent dans les tribunes. C'est un mardi soir, l'affiche n'a rien d'alléchante (une équipe moyenne de D3, Doncaster Rovers), mais près de 8.000 spectateurs ont répondu à l'appel. Lorsque les deux équipes entrent sur la pelouse, l'hymne du club retentit : Let 'em come de Roy Green, une marche un peu kitsch. Lorsqu'on arrive au dernier couplet, les supporters locaux qui ont pris place dans The Dockers Stand et The Cold Blow Lane Stand se lèvent, les bras grands ouverts, et entonnent à l'unisson : Let 'em all... come down... to The Den !Après cinq minutes, Steve Morison ouvre la marque. Moins de trois minutes plus tard, cet ancien international gallois, natif de Londres, double le score : 2-0, le match est joué. La suite, c'est du football anglais comme on en voyait à l'époque de la télé en noir en blanc. Des armoires à glace en défense, des duels au couteau, des ballons aériens, des joueurs qui courent dans tous les sens comme des poulets sans tête. Mais, à The Den on adore cela. Les supporters entonnent un autre chant, celui avec lequel ils ont conquis l'Angleterre. No one likes us, no one likes us No one likes us, we don't care ! We are Millwall, super Millwall We are Millwall from The Den !2-0, le score ne changera plus. Le match n'entrera pas dans les annales. " Great game, no ?" nous demande l'attaché de presse, alors qu'il accompagne le propriétaire américain John G. Berylson vers The Barry Kitchener Stand (voir encadré). Dans la tribune principale, résonnent des " USA, USA, USA... " " Les fans apprécient beaucoup notre président. " Un type un peu spécial, qui a déjà injecté 25 millions dans le club depuis son arrivée en 2008. Il a étudié à la Harvard Business School, est un vétéran du Vietnam et a réussi comme homme d'affaires. Il a même essayé de racheter le Liverpool FC, avant George Gillett et Tom Hicks. Le passé du club ne l'a pas effrayé. Les supporters n'étaient pas très chauds à l'idée d'accueillir un investisseur étranger. " Il y a eu quelques heurts avec les supporters, mais il a évité la confrontation ", explique l'attaché de presse. " Je me souviens d'un soir où il avait été pris à partie. Il a répliqué : 'Venez, nous allons régler cela à l'extérieur.' (fièrement) Les gaillards l'ont alors laissé tranquille. " Encore une petite bière au Millwall Cafe, déjà quasiment désert une demi-heure après le coup de sifflet final. L'exploitant, un sexagénère accompli, décrit le Millwall de sa jeunesse, lorsqu'on jouait encore le long de Cold Blow Lane. " Entre 1964 et 1967, nous sommes restés invaincus pendant 59 matches à The Den. Lorsqu'on regardait aux alentours, on comprenait vite pourquoi : le bus de l'équipe visiteuse devait se faufiler à travers les petites rues, les maisons délabrées et les usines. La couleur dominante était le gris. Le vestiaire visiteur était petit et sombre. Les WC des chemins de fer britanniques avaient plus de charme (il rit). La pelouse était sautillante à souhait, le terrain était étroit et les joueurs pouvaient ressentir le souffle des supporters. Il fallait être vaillant pour résister. " Il soupire une dernière fois. Le rideau tombe. Il est temps de reprendre le train. Nous traversons, dans l'autre sens, le petit tunnel de Zampa Road, Le sol est parsemé de cannettes de bière, vides. Une odeur d'urine prend au nez. PAR CHRIS TETAERT EN ANGLETERRE - PHOTOS BELGAIMAGE" Le vestiaire visiteur était petit et sombre. Les WC des chemins de fer britanniques avaient plus de charme. " - LE GÉRANT DU MILLWALL CAFE " La maison d'Old Kent Road, la rue qui coupe Southwark en deux, n'est pas pour rien la moins chère du jeu de Monopoly. " - GARRY ROBSON, PROFESSEUR EN SOCIOLOGIE URBAINE ET FAN DE MILLWALL " They love to hate us, mais nous sommes restés authentiques. " - KEV, LE SUPPORTER