Quand une information sportive filtre de la bande de Gaza, c'est rarement pour souligner les prestations d'un sportif ou d'une équipe du territoire palestinien qui longe la Méditerranée. Juste avant la Coupe du monde, par exemple, on a beaucoup parlé de l'annulation du dernier match de préparation de l'Argentine. Il s'agissait d'une rencontre amicale face à l'équipe nationale israélienne, destinée à commémorer le 70e anniversaire de l'état d'Israël.
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Quand une information sportive filtre de la bande de Gaza, c'est rarement pour souligner les prestations d'un sportif ou d'une équipe du territoire palestinien qui longe la Méditerranée. Juste avant la Coupe du monde, par exemple, on a beaucoup parlé de l'annulation du dernier match de préparation de l'Argentine. Il s'agissait d'une rencontre amicale face à l'équipe nationale israélienne, destinée à commémorer le 70e anniversaire de l'état d'Israël. Celle-ci a finalement été annulée en raison d'un appel vidéo que le footballeur de Gaza Mohammed Khalil Obeid adressait aux Argentins et, surtout, à leur capitaine Lionel Messi, extrêmement populaire dans la bande de Gaza. Il leur demandait d'exprimer leur solidarité avec le peuple palestinien en boycottant la rencontre. Le 30 mars, au cours de la Great March of Return, Mohammed Khalil Obeid (23) s'était fait tirer dessus par des snipers d'élite israéliens qui l'avaient touché aux deux genoux. Dans la vidéo, il raconte qu'il n'était pas armé et qu'il manifestait pacifiquement pour les droits de la Palestine. On lui a tiré dessus au moment où il prenait un selfie. Le joueur d'Al Salah, vainqueur du marathon de Gaza l'année dernière, s'exprimait depuis son lit, les genoux bandés. Ce 30 mars, la carrière de ce footballeur prometteur s'était arrêtée, son rêve de jouer en Europe s'était envolé. Il demandait à l'Argentine de ne pas jouer contre Israël en match amical " parce que tirer sur des footballeurs, maquiller des crimes et violer les droits de l'homme n'a rien d'amical. " La presse internationale a beaucoup parlé de cette Great March of Return, au cours de laquelle les Israéliens ont tiré sur des manifestants désarmés et impuissants, comme dans un jeu vidéo. Selon le Ministère palestinien de la Jeunesse et des Sports, 27 athlètes ont été blessés, la plupart aux jambes. Parmi eux, Mohammed al-Ajoury, un jeune footballeur de 17 ans qui a perdu la jambe droite. Ata Ahmed Abu al-Hossna, attaquant de Namaa, a reçu une balle dans la jambe gauche et est sans doute perdu pour le football. Il a appelé les dirigeants sportifs du monde entier à se rendre dans la bande de Gaza " pour constater combien l'occupation israélienne anéantit nos rêves. " Il n'y a pas que des footballeurs qui ont été gravement blessés. Alaa al-Dali (21) est un jeune coureur cycliste qui aurait dû représenter la Palestine aux Jeux Asiatiques cet été. Blessé par balle, il a dû déclarer forfait. Le 30 mars, il avait pris part à la Great March of Return sur son vélo et en équipement de course, pacifiquement et sans arme. À 200 mètres de la " frontière ", un Israélien lui a tiré dans le genou droit. Après neuf opérations en neuf jours, il a été amputé de la jambe droite, voyant son rêve de hisser le drapeau palestinien dans le ciel s'envoler. Cela s'est passé peu avant le départ du Tour d'Italie à Jérusalem. Le fait que le sport qu'il adorait depuis tout petit soit mis à l'honneur dans le pays dont l'armée avait brisé son rêve l'a choqué et dégoûté. Il s'attendait plutôt à des sanctions et à un boycott. Il espère désormais pouvoir continuer à faire du vélo avec une prothèse et atteindre son objectif malgré tout. L'appel vidéo de Mohammed Khalil Obeid n'est pas resté sans conséquence. Sur la chaîne sportive argentine, TyC Sports, Lionel Messi a déclaré : " Nous devions annuler le match à Jérusalem car, avant d'être des joueurs, nous sommes des hommes. En tant qu'ambassadeur de l'UNICEF, je ne peux pas jouer contre des gens qui ont tué des enfants israéliens innocents. " Dans la bande de Gaza, on considère qu'il s'agit d'un but pour la paix, l'égalité et la justice. Quand Messi parle de tuer des enfants palestiniens innocents, il fait notamment référence aux quatre garçons de la famille Bakr qui, le 16 juin 2014, sont morts dans la bande de Gaza alors qu'ils jouaient au football sur la plage, frappés par des missiles lancés depuis un canonnier en mer. L'un d'entre eux, Zakaria (10), portait un maillot du FC Barcelone. Après autant de violence et trois guerres entre le mouvement islamiste Hamas et l'état d'Israël, il n'est pas étonnant qu'à Gaza, une équipe de football d'amputés ait vu le jour. Son nom : The Heroes. Vu l'importance du sport pour la santé mentale des gens qui ont perdu une jambe, la fédération palestinienne aimerait que chaque club suive cet exemple, de façon à pouvoir organiser un championnat pour amputés. La bande de Gaza qui, avec la Cisjordanie, forme l'état de Palestine (reconnu par 136 des 193 pays-membres des Nations Unies), est un des endroits les plus pauvres et les plus peuplés du monde. Deux millions d'habitants y vivent sur 360 kilomètres carrés, dans des circonstances abominables. Le blocus terrestre, maritime et aérien a paralysé l'activité. Selon l'Organisation internationale du Travail des Nations Unies, le taux de chômage y est le plus élevé au monde. En 2015, la conférence des Nations Unies UNCTAD a prévenu que, faute d'améliorations radicales, la situation en 2020 y serait intenable. Le sport est un moyen sain de faire oublier quelque peu la misère et le désespoir, de s'exprimer physiquement, de s'aérer l'esprit et de faire quelque chose de constructif. Il est important que la jeune génération ne traîne pas dans les rues et ait autre chose à faire que lancer des pierres sur les postes de contrôle. Il ne faut pas cultiver la haine envers Israël mais investir son énergie dans son évolution et dans ses moments de plaisir afin de donner une image constructive au reste du monde. Le football est le sport le plus populaire dans la bande de Gaza. C'est notamment dû à l'influence du mandat britannique à la première moitié du siècle dernier, mais aussi à la proximité avec l'Egypte, un des plus grands pays de football du monde arabe. A Gaza, il y a même un fan club du Real Madrid : Palestina Blanca. Le football y est synonyme de passion, de plaisir et de perspectives. Il permet aux jeunes de rêver, d'y croire et de donner le meilleur d'eux-mêmes. La Gaza Football Association (GFA), membre de la Palestinian Football Association (PFA), compte 56 clubs, dont beaucoup représentent des quartiers obscurs. Elle organise chaque année la Gaza Strip Premier League, un championnat amateur avec 12 clubs. Les stades sont en mauvais état, pour ne pas dire en ruines. A la fédération palestinienne, on nous garantit qu'il y a beaucoup de talent dans la bande de Gaza, parce qu'on y joue beaucoup de génération en génération, en rue et partout où il y a de la place. Mais à cause du blocus, peu de joueurs ont l'occasion d'aller jouer ailleurs, même pas dans la West Bank Premier League, plus professionnelle. Il y a cinq ans, à Ramallah, centre économique et politique de la Palestine, en Cisjordanie, nous avions rencontré l'international palestinien Suliman Obeid, alors âgé de 30 ans. Né dans la bande de Gaza, il s'était enfui en 2008 pour y jouer en West Bank Premier League, à Markaz Shabab Al-Am'ari, où il touchait 2500 dollars par mois. Il n'était pas seulement parti pour l'argent, même si cela permettait à sa famille à Gaza de survivre, mais aussi parce que, pour un joueur de la bande de Gaza, il était difficile de se hisser en équipe nationale de Palestine. Israël devait accorder une autorisation administrative, ce qui posait énormément de problèmes. Il arrivait aussi très souvent qu'un joueur soit renvoyé parce que beaucoup de gens soutenaient le Hamas, le parti islamiste qui, sur les plans militaire et politique, lutte de façon agressive contre l'occupation. Ceux qui étaient soupçonné d'appartenir à une famille ou d'avoir des amis soutenant le Hamas ne sortaient plus de la bande de Gaza. En 2008, son meilleur ami, Auman-Al-Kourd, avait été abattu par les Israéliens en rentrant chez lui après un match. Il nous avait aussi raconté que sa famille vivait à Gaza dans l'angoisse perpétuelle car on ne sait jamais qui les balles vont toucher ni sur quel toit les bombes et les missiles vont tomber. C'est terrible mais, disait-il, il faut aller de l'avant, continuer à croire en la paix, en la liberté et en les possibilités de la Palestine en tant qu'état. C'est également ce qu'on nous dit au siège de la la PFA : ce qui détruit le plus le football, c'est la politique d'occupation israélienne qui empêche la libre circulation des joueurs, coaches et dirigeants aux postes de contrôle et à la frontière. On fait notamment référence à l'histoire de Mahmoud Sarsak, qui a grandi dans la bande de Gaza au sein d'une famille de footballeurs de Rafah et qui, le 22 juillet 2008, à l'âge de 21 ans, a signé un contrat pro à Merkaz Balata, un club de Nablus, en Cisjordanie. En route, il a été arrêté à Bethléem " par mesure de sécurité ", sans plainte officielle et sans procès. Il a passé trois ans en prison parce qu'il était soupçonné d'être membre du Jihad islamiste (PIJ), un parti extrémiste israélien. Il n'a été libéré que le 10 juillet 2012 après une grève de la faim de 97 jours qui lui a fait perdre près de la moitié de son poids et lui a pratiquement coûté la vie. La libération n'a eu lieu que sous la pression internationale, notamment de la FIFPro, le syndicat international des joueurs pro, du président de l'UEFA Michel Platini et une intervention personnelle de Sepp Blatter, président de la FIFA. Après sa libération et son retour à Gaza, Sarsak a expliqué qu'il avait été enfermé pendant un certain temps dans un bunker de deux mètres sur deux où on n'aurait pas mis un animal et qu'il avait régulièrement reçu des coups de marteau. Les autorités israéliennes nient. Son appel à l'UEFA afin qu'elle boycotte le championnat d'Europe U21 2013 en Israël n'a pas été entendu. Beaucoup de footballeurs ont déjà été emprisonnés et beaucoup sont morts, nous disait il y a cinq ans le secrétaire général de la PFA, Abdelmajeed Hijjeh. Il faisait référence à ce qui s'était passé quelques mois plus tôt au stade de Gaza. Quatre enfants avaient été tués lors d'une attaque aérienne israélienne. Ils jouaient au football et portaient un maillot du Real Madrid. Un soldat israélien que nous avions rencontré le lendemain dans un bar à café de Jérusalem, sur Zion Square, nous avait donné une autre explication : selon lui, c'est le Hamas qui met les enfants en danger en lançant des missiles sur le sud de l'Israël depuis ce terrain de football.