C'était il y a seulement sept ans. Ou alors, peut-être devrait-on écrire : c'était il y a déjà sept ans. Toujours est-il qu'en ce jour du mois d'août 1999, Kim Clijsters avait toutes les raisons d'être déçue. Diantre, à un peu plus de 16 ans - elle les avait fêtés pendant le Roland Garros précédent -, elle venait de passer à côté d'un exploit incroyable au troisième tour de ces Internationaux des Etats-Unis.
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C'était il y a seulement sept ans. Ou alors, peut-être devrait-on écrire : c'était il y a déjà sept ans. Toujours est-il qu'en ce jour du mois d'août 1999, Kim Clijsters avait toutes les raisons d'être déçue. Diantre, à un peu plus de 16 ans - elle les avait fêtés pendant le Roland Garros précédent -, elle venait de passer à côté d'un exploit incroyable au troisième tour de ces Internationaux des Etats-Unis. Alors classée 95e joueuse mondiale, elle était opposée à une certaine Serena Williams qui n'était certes pas encore au faîte du classement mais qui pointait déjà en septième position mondiale. Clijsters, qui en était à son tout premier US Open, remporta le premier set par 6-4 avant de perdre le deuxième par 6-2 et le troisième sur le score extrêmement serré de 7-5. La performance de haut niveau était donc passée à portée de raquette mais la jeune Limbourgeoise n'avait pas pu la saisir. Pas encore... Elles auraient été nombreuses, les joueuses de cet âge-là à péter les plombs ou à fondre en larmes après une aussi cruelle déception. A 16 ans, les tenniswomen sont généralement assez fragiles et il n'est pas rare de les voir sangloter comme des gamines qu'elles sont au sortir d'une défaite de ce calibre. Clijsters n'était pas de celles-là. Dix minutes après ce seizième de finale de haute lutte, nous nous sommes rendus dans le salon des joueurs situé en annexe du stade Louis Armstrong. Kim, radieuse, était en train de faire des cumulets sur un des divans de la pièce ! Devant notre étonnement, elle répondit - en français car elle ne s'était pas encore fâchée avec les journalistes - qu'elle était contente de son match et qu'il y avait pire dans la vie que de perdre un match de tennis. Tout était dit. Ou presque. Car Kim Clijsters n'a quasiment pas modifié son discours. Ni son attitude. Elle s'est certes éloignée des médias, ne leur répondant quasi exclusivement que via son site Internet, mais, grosso modo, sa philosophie de la vie est restée identique : le tennis ne constituait pas sa priorité. Ou, à tout le moins, qu'il était hors de question que ce même tennis l'amène à être en contradiction avec elle-même. Là où différentes championnes vont tout sacrifier pour leur carrière, Clijsters a aménagé sa vie afin qu'elle puisse encore en jouir comme une jeune femme. Là où ses cons£urs du top niveau vont refuser de faire plaisir à un ancien ami, à des fans nombreux ou à un organisateur dans le besoin, Clijsters va au contraire répondre positivement à des appels qui devraient a priori rester lettres mortes. Là encore où d'aucunes se mureront dans un mutisme total lors de conférences de presse d'après contre-performances, Clijsters va joliment éluder les questions en évoquant son amour pour son chien ou en précisant que les plans de sa future maison lui plaisent. Là, enfin, où des stars de son niveau vont s'isoler un maximum, Clijsters préférera le bain de foule et la proximité des copains, des amis, voire des inconnus. Autrement dit, Clijsters n'est pas une tueuse. Ni une monomaniaque. Pas question, répétons-le, que le tennis bouffe sa vie de A à Z. Pas question, non plus, que son statut de lauréate de Grand Chelem et d'ex-numéro un mondiale l'empêche d'aller encourager les joueurs de foot de Genk ou ceux de basket de Bree. En lisant ces lignes, le lecteur se dira sans doute que Kim Clijsters est une fille équilibrée, qui a compris le sens profond de la vie. Ils n'auront sans doute pas tort. Par miracle et malgré les millions de dollars engrangés, elle est quasiment restée normale. Elle donne l'impression, peut-être à raison, de ne jamais se disputer avec personne, de conserver ses amitiés passées et de ne pas répondre aux chants des sirènes. Bref, de garder la tête sur les épaules. En bonne Limbourgeoise et fille de Lei Clijsters, un dur de dur qui connaît la valeur d'un euro et de l'effort fourni, elle a réussi à conserver un objectif clair et une vision non tronquée de la réalité de la vie. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes pour la championne ? Oui. Enfin, oui, mais... Car il y a évidemment un mais. Un mais égoïste. Emanant de l'observateur sportif. Une sorte de regret. Car, si Kim avait davantage privilégié le tennis, son palmarès aurait probablement été plus étoffé. Et ses blessures moins nombreuses. Il n'est pas une championne de la trempe des Chris Evert, Martina Navratilova, Steffi Graf, Martina Hingis, s£urs Williams, Monica Seles ou Lindsay Davenport qui ait agi comme l'a fait Clijsters. Pas une seule de ces multiples lauréates de tournois de Grand Chelem n'a autant équilibré que notre compatriote la vie privée et la vie professionnelle. Elles se sont toutes concentrées au moins pendant quelques années exclusivement sur leur sport. Aucune d'entre elles n'aurait pris la décision incroyable de voyager sans coach, ce qui génère des soucis d'ordre logistique qui détournent la joueuse de son objectif terrain. C'est pourtant cette décision que Kim a prise il y a quelques mois. Résultat des courses : les championnes citées ont remporté chacune un nombre important de victoires dans les majeurs. Clijsters, elle, n'en a gagné qu'un seul, l'US Open 2005. Ce qui est évidemment déjà remarquable mais laisse malgré tout un petit goût de trop peu dans la bouche des amateurs de tennis. Pour prendre un exemple plus national, on dira que si Clijsters avait autant focalisé son attention sur sa discipline que le fait Justine Henin, elle aurait très certainement davantage triomphé dans les grands rendez-vous. Et elle se serait sans doute un peu moins blessée. Car, quand on accepte de jouer quelques compétitions par sympathie - alors que ces participations ne se justifient pas au niveau du classement ou de la carrière - on prend un risque physique. Qui s'accumule au fait que Clijsters développe un jeu hautement exigeant pour les muscles, les ligaments et les articulations. Donc, oui, a priori, on peut penser que Kim Clijsters n'a pas le palmarès que méritent son jeu, son talent et sa puissance. Qu'elle a peut-être un peu manqué d'ambition. Qu'elle avait sans doute la possibilité de mieux faire. De marquer davantage les esprits qu'elle ne l'a fait. Qu'elle aurait certainement pu prétendre à quelques succès à Roland Garros ou l'Australian Open, voire à Wimbledon. On apportera cependant un petit bémol. En changeant sa perception de la vie, Kim aurait aussi très bien pu sombrer psychologiquement. Il n'est en effet pas donné à tout le monde de ne s'épanouir qu'en cherchant la victoire. Et après tout, sans doute est-il plus intelligent de vivre heureuse avec un titre du Grand Chelem (et les millions y afférant) que malheureuse avec davantage d'argent et de titres. Cela dit, on ne sous-entend pas que sa carrière est terminée. Même s'il faut tenir en compte cette maudite blessure... Aux dernières nouvelles, elle devrait d'ailleurs reprendre la compétition au tournoi Gaz de France Stars à Hasselt le 30 octobre... ce qui est tellement en phase avec ce qu'elle aime faire. BERNARD ASHED