Le week-end prochain, à Mouscron, Bertrand Crasson (33 ans) mettra fin, selon toute vraisemblance à sa carrière de footballeur au plus haut niveau. Si un léger doute reste de mise, c'est parce qu'avec le Berre, on ne peut jamais vraiment jurer de rien. La preuve : sa révérence, il aurait déjà dû la tirer, le 19 mars dernier lors du derby bruxellois, au Parc Astrid.
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Le week-end prochain, à Mouscron, Bertrand Crasson (33 ans) mettra fin, selon toute vraisemblance à sa carrière de footballeur au plus haut niveau. Si un léger doute reste de mise, c'est parce qu'avec le Berre, on ne peut jamais vraiment jurer de rien. La preuve : sa révérence, il aurait déjà dû la tirer, le 19 mars dernier lors du derby bruxellois, au Parc Astrid. C'est, du moins, ce qu'il avait convenu avec le mentor des Coalisés, Emilio Ferrera, à l'époque où il officiait encore au stade EdmondMachtens. Son remplacement par Robert Waseige avait cependant modifié la donne. Certes, l'intéressé aura eu droit à une sortie du terrain mémorable, sous les vivats de son ancien public mauve et blanc. Mais, pour des raisons sportives, l'ex-international fut prié par Bob-the-Coach de ne pas remiser ses boots. Logiquement, ce sera chose faite au Canonnier car le Bruxellois n'entend pas, a priori, faire des heures sup' en Belgique, même s'il laisse encore la porte entr'ouverte à l'idée d'une ultime aventure sportive loin de notre sol. Comme dans un des pays du golfe Persique, par exemple. Puisqu'il écrira son ultime page belge à l'Excelsior, quinze ans après avoir rédigé sa première à Anderlecht, nous n'avons pu résister à l'envie de lui demander de feuilleter son album aux souvenirs. Il en a retiré une douzaine de photos, assorties de ses commentaires. " Mon maiden match chez les Diables Rouges, un Allemagne-Belgique disputé le 1er mai 1991 à Hanovre, et soldé par une victoire sur le plus petit écart de la Mannschaft, aura été aussi le 114e et dernier de Guy Thys à la tête de notre équipe nationale. En septembre de la même année, Paul Van Himst reprenait le flambeau dans le cadre des éliminatoires du Championnat d'Europe des Nations. En vain, toutefois, car il fallut composer sans nous lors de la phase finale de cette épreuve en Suède, l'été suivant. J'avais 19 ans et bouclais alors de manière assez sensationnelle ma première campagne en équipe fanion anderlechtoise. J'étais pour le moins impressionné car jamais encore je n'avais joué devant un parterre de quelque 60.000 personnes. Le Deutschland über alles qu'elles avaient entonné avant le coup d'envoi me procure toujours des frissons aujourd'hui. Après trois minutes de jeu à peine, Lothar Matthäus trompait la vigilance de Michel Preud'homme. En mon for intérieur, je me disais déjà que ça allait être ma fête ce jour-là. Mais, au même titre que mes partenaires, je me suis bien repris. Cette sélection allemande, championne du monde un an plus tôt, avait de la gueule avec des noms comme Thomas Berthold, Andreas Brehme, Matthias Sammer, Thomas Hässler, Rudi Völler et autres Jürgen Klinsmann. Finalement, nous n'avions nullement démérité au Niedersachsenstadion ". " Arrivé au RSCA en 1989, l'entraîneur néerlandais Aad de Mos m'avait d'emblée intégré dans le noyau professionnel. Mais il me fallut patienter une année avant d'être lancé pour la première fois dans le grand bain le 1er septembre 1990, lors d'un déplacement au Germinal Ekeren, pour les besoins de la 5e journée. A partir de ce moment-là, je n'ai pour ainsi dire plus jamais fait banquette, puisque j'ai disputé un total de 27 matches, ponctués par un premier titre de champion en mai 1991. Ce sacre s'était matérialisé au stade Constant Vanden Stock, à l'occasion du derby contre le RWDM. Une fois n'est pas coutume, les Molenbeekois nous avaient donné énormément de fil à retordre, ce soir-là et ce n'est qu'à une poignée de secondes du coup de sifflet final de l'arbitre Frans Van den Wijngaert que Marc Degryse avait trouvé l'ouverture. Après ce goal unique et victorieux, le coach avait donné libre cours à sa joie en faisant irruption sur le terrain. Il ne passait franchement pas inaperçu, avec sa veste noire ornée d'un immense dragon dans le dos (il rit). Puisqu'il avait donné l'exemple, plusieurs supporters lui emboîtèrent le pas et, en deux temps trois mouvements, le terrain fut envahi. Normalement, le match aurait dû reprendre, entendu qu'il restait encore un certain temps à jouer. Mais comme il n'y avait pas moyen de dégager la pelouse, le referee préféra clôturer les débats de manière anticipée. Au grand dam du gardien adverse, Dirk Rosez, qui fulminait. Moi, je n'en avais cure. J'étais champion pour la première fois et cela suffisait à mon bonheur ". " Une carrière n'est jamais simplement faite de moments forts. Il y a aussi, toujours, des temps faibles. Le déplacement du RSCA en Ligue des Champions au Werder Brême, le 8 décembre 1993, est de ceux-là. Au Weserstadion, tout avait débuté pour nous comme dans un rêve puisque, après un peu plus d'une demi-heure de jeu, nous menions 0-3 grâce à un but de Philippe Albert et d'un doublé de Danny Boffin. Mais en deuxième mi-temps, nous avions bu la tasse. Des trombes d'eau et de buts s'étaient abattues sur nous : 5-3 au coup de sifflet final. Face aux rudes Allemands, nous avions été emportés tels des fétus. Même Filip De Wilde, souverain d'ordinaire, avait été complètement méconnaissable. Cette déconvenue nous a fait très mal. Habitués à des résultats moyens en dehors de nos terres, nous pensions enfin avoir vaincu le signe indien. Mais cette bérézina n'a fait qu'accentuer nos doutes dès que nous étions loin de notre Parc Astrid fétiche. De fait, il aura fallu patienter quatre ans à partir de ce moment pour que le club signe son premier succès à l'extérieur. C'était chez les Ukrainiens de Vorskla Poltava, le 12 août 1997. Sans moi car je défendais alors les intérêts de Naples ". " En 1995, le ministre des Communications, Elio Di Rupo, avait jeté son dévolu sur moi en tant que figure de proue d'une campagne en faveur de la sécurité routière. Outre une présence sur des affiches publicitaires ainsi que dans des spots à la télé et à la radio, j'avais eu l'honneur d'être reçu en audience chez le Roi. C'était la toute première fois que j'allais voir notre souverain de près et j'étais impressionné. Avant de pénétrer dans son bureau, j'avais eu droit à un dernier briefing de la part de sa secrétaire : pas question de poser des questions et chaque réponse de ma part devait être ponctuée du mot Sire et non Majesté. Après qu'il m'eut salué, je répondis donc Bonjour Sire au Roi. Mais comme je n'étais pas sûr qu'il m'avait entendu, je m'y suis pris à trois fois. Il m'a rétorqué que c'était poli de ma part mais qu'il n'était pas sourd pour autant ( il rit). Ce fut une entrevue très sympa au cours de laquelle nous avons discuté de sécurité routière et de football. Au moment de prendre congé, le Roi avait tenu à me raccompagner jusqu'à mon véhicule et, en tant qu'amateur de belles mécaniques, il m'avait félicité pour mon bon goût. A l'époque, je roulais en Jaguar sport ". " Après sept campagnes à Anderlecht, j'ai profité de l'arrêt Bosman, promulgué le 15 décembre 1995, pour rallier Naples. En ce temps-là, le club faisait toujours partie de l'élite du football italien, même si le retrait de la scène de Diego Maradona l'avait fait rentrer dans le rang par rapport à ses années de gloire à la fin des eighties. Quoique la dégringolade se soit poursuivie, avec une relégation en série B, en 1997, je ne suis pas près d'oublier les deux années passées au stadio San Paolo. Ce fut une expérience enrichissante tant au plan footballistique qu'humain. Là-bas, j'ai mesuré la signification exacte du mot star car tous les joueurs, sans exception, étaient perçus comme des dieux vivants. Malgré un court séjour de deux ans, je me suis fait pas mal d'amis là-bas, tant dans le milieu sportif que dans la vie de tous les jours. Chaque fois que j'y suis retourné, j'ai été reçu comme un prince. Aujourd'hui encore j'ai gardé le contact avec le président, Corrado Ferlaino ou mon premier entraîneur, Gigi Simoni. Sans oublier les joueurs comme Giuseppe Taglialatella, Roberto Policano ou encore Alain Boghossian ". " Parmi mes 26 matches chez les Diables Rouges, je dois épingler celui du 29 mars 1997 à Cardiff. La Belgique, reprise dans un groupe comprenant la Turquie, Saint-Marin, le Pays de Galles et les Pays-Bas, essayait alors pour la cinquième fois de rang d'arracher son passe-droit pour la phase finale de la Coupe du Monde. Derrière la Hollande, qui faisait figure d'épouvantail, la Turquie et nous-mêmes luttions pour ainsi dire à armes égales. L'important, c'était d'éviter tout faux-pas face aux autres représentants du groupe. Surtout contre les Gallois qui ne manquaient tout de même pas de talents avec Neville Southall, Ryan Giggs, Mark Hughes, Dean Saunders voire Gary Speed. Nous nous étions imposés 1-2 au National Stadium et j'avais signé le but d'ouverture d'un tir en pleine lucarne après avoir fait au préalable un petit pont à Giggs. Une séquence mémorable ! " " Versé dans le cadre de la Ligue des Champions 2000-2001 dans un groupe comprenant Manchester United, le Dynamo Kiev et le PSV Eindhoven, l'aventure avait très mal débuté pour nous puisque nous avions été battus d'entrée de jeu 5-1 à Old Trafford. Grâce à deux succès à domicile contre le PSV d'abord, puis devant le Dynamo Kiev, nous étions à nouveau en ballottage favorable au moment de recevoir les Anglais. Ce soir-là, j'ai probablement disputé mon meilleur match européen. J'étais seul sur mon flanc face à Ryan Giggs et Dennis Irwin et pourtant, ce sont eux qui ont dû courir après moi et non l'inverse. Au bout du compte, nous avions gagné 2-1 grâce à un doublé de Tomasz Radzinski. Son association avec Jan Koller en pointe, c'est ce que j'avais connu de mieux, au RSCA, depuis l'époque de mes débuts, quand la division offensive de l'équipe était emmenée par Johnny Bosman et Luc Nilis, avec Marc Degryse en soutien. Depuis, Anderlecht n'a plus connu ce même luxe même si une ligne d'attaque composée d' Aruna Dindane, Nenad Jestrovic et Christian Wilhelmsson a quand même du répondant aussi ". " J'ai marqué une trentaine de buts dans ma carrière, un total non négligeable pour un défenseur. La plupart auront été la résultante de headings sur des phases arrêtées, car je m'incrustais invariablement dans les 16 mètres adverses dans ces situations, au même titre qu'un Glen De Boeck. Je me souviens notamment d'un match européen contre le Sheriff Tiraspol, un club moldave, en juillet 2001, où lui et moi nous étions partagés équitablement les quatre buts de la soirée. L'année précédente, j'avais vécu une autre soirée, plus mémorable encore : à Eindhoven, à la faveur du match de clôture du premier tour de la Ligue des Champions. La qualification pour le deuxième round était en jeu et j'avais montré la voie à suivre en inscrivant le but d'ouverture, d'une reprise de la tête imparable. C'était mon premier goal européen et il allait valoir son pesant d'or puisque nous l'avions finalement emporté par 2-3 au Philipsstadion, assurant par là même notre pérennité européenne. Depuis lors, le Sporting n'a plus jamais réitéré un exploit semblable dans cette compétition ". " Notre campagne euphorique en Ligue des Champions, en 2000-2001, avait eu une répercussion sur le championnat où nous avions perdu pas mal de plumes tout au long du premier volet de la compétition. A la reprise, le Club Bruges avait traversé à son tour une très mauvaise passe, au point que les deux équipes se retrouvèrent roue dans roue aux deux tiers de la compétition. Le 5 mai, c'est nantis d'une avance de deux points que nous nous étions présentés chez les Bleu et Noir. Ceux-ci avaient donc leur sort entre leurs mains puisque, en cas de victoire contre nous et d'un sans-faute lors des deux matches restants, ils auraient eu cause gagnée en championnat. En lieu et place, c'est nous qui avions tué tout suspense en enlevant les trois points de la victoire. Un succès auquel je n'aurai pas été étranger puisque j'ai inscrit cet après-midi-là le seul but de la partie d'une reprise de volée hors du rectangle. Avec le goal au PSV, c'est le plus important que j'ai signé pour mes couleurs au cours des 12 saisons que j'ai passées au Parc Astrid ". " Au total, j'aurai remporté six titres de champion, une Coupe de Belgique et participé à 78 rencontres européennes. Sur le plan national, seuls quelques Anderlechtois ont fait mieux : la génération 60 articulée autour des Paul Van Himst, Jef Jurion, Pierre Hanon, Georges Heylens et autres Jean Cornélis. Seule différence flagrante : cet Anderlecht-là avait également du répondant en Coupe de Belgique alors que moi-même je n'ai goûté qu'à une seule victoire : 2 à 0 contre le Club Bruges en 1993-94. Mais je me suis rattrapé sur la scène européenne avec un total de 78 matches. Dans ce classement, je précède Franky Vercauteren, avec 68, et Jacky Munaron avec 58. Seul Filip De Wilde me dépasse avec 80 unités. Comme quoi, j'ai quand même bien mérité du Sporting ". " Si je suis passé dans les rangs du Lierse en 2003, c'est essentiellement en raison de la présence d' Emilio Ferrera comme coach là-bas. J'avais entendu tant de bien de lui que je tenais absolument à évoluer sous ses ordres. Sur place, il ne m'a sûrement pas déçu, contrairement à ce qui allait se vérifier ensuite lors de notre période commune au FC Brussels, où il ne m'a guère accordé de chances. En revanche, j'ai eu la mauvaise surprise de me retrouver dans l'£il du cyclone avec Gilles De Bilde. En raison de la mauvaise passe du club, nous avons eu tôt fait d'être accusés de tous les péchés alors que la raison de la chute du Lierse était ailleurs : sans Arouna Koné et Stein Huysegems, le club s'était privé de ses deux meilleurs attaquants en cours de saison ". " J'aurai eu droit, au total, à trois hommages inoubliables au Parc Astrid. Le premier en fin de saison 2002-2003 quand l'entraîneur Hugo Broos me permit de disputer les 17 dernières minutes de notre ultime rencontre à domicile de la saison face à La Louvière. Cette ovation du public fut très émouvante pour moi et je n'avais pu retenir mes larmes après coup. L'année suivante, quand je revins au RSCA avec le Lierse, les supporters avaient une nouvelle fois tenu à scander longuement mon nom et j'en avais eu chaud au c£ur. Mais que dire alors de ma sortie du terrain, le 19 mars passé, à l'occasion du derby. Etre applaudi à tout rompre sous le maillot du Brussels, c'est une scène qu'on ne revivra sans doute plus de sitôt quand on connaît la rivalité entre les deux équipes. Ce que j'ai tout particulièrement savouré ce soir-là, c'est que ce n'étaient pas mes anciens potes Pär Zetterberg ou Walter Baseggio qui avaient tenu à me jucher sur leurs épaules mais la nouvelle vague formée de Vincent Kompany et Anthony Vanden Borre. Autrement dit des gars qui n'étaient pas plus hauts que trois pommes au moment où je faisais moi-même mes débuts au Sporting à la fin des eighties. C'est beau, non ?". Bruno Govers