À peine débarqué des vestiaires, Babar lâche le matériel sportif qu'il a en main pour s'emparer de la neige qui jonche le terrain. Il demande alors de l'aide à un jeune coéquipier pour faire rouler sa sphère et lui faire prendre de l'ampleur. Bonhomme de neige ? Pas vraiment. Une fois satisfait de la taille de son oeuvre, Babar la soulève et la balance sur son disciple qui se marre immédiatement. Quelques mètres plus loin, l'atmosphère est tout aussi détendue dans la buvette. À deux jours de son 70e anniversaire, Aimé tient à célébrer l'exploit avec les autres comitards du club. Il garnit donc les tables de quelques bouteilles et d'un gâteau préparé par son fils boulanger. Irrévocable, la discussion du jour porte sur la nouvelle remise des matches prévue le week-end suivant. " On n'a plus joué depuis trois mois. Mais il n'est pas temps de se laisser aller ", lance, bien avertie, une petite comitarde volubile. Ici, pas question de débats extra-sportifs : il n'y a que le foot qui compte.
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À peine débarqué des vestiaires, Babar lâche le matériel sportif qu'il a en main pour s'emparer de la neige qui jonche le terrain. Il demande alors de l'aide à un jeune coéquipier pour faire rouler sa sphère et lui faire prendre de l'ampleur. Bonhomme de neige ? Pas vraiment. Une fois satisfait de la taille de son oeuvre, Babar la soulève et la balance sur son disciple qui se marre immédiatement. Quelques mètres plus loin, l'atmosphère est tout aussi détendue dans la buvette. À deux jours de son 70e anniversaire, Aimé tient à célébrer l'exploit avec les autres comitards du club. Il garnit donc les tables de quelques bouteilles et d'un gâteau préparé par son fils boulanger. Irrévocable, la discussion du jour porte sur la nouvelle remise des matches prévue le week-end suivant. " On n'a plus joué depuis trois mois. Mais il n'est pas temps de se laisser aller ", lance, bien avertie, une petite comitarde volubile. Ici, pas question de débats extra-sportifs : il n'y a que le foot qui compte. En venant à bout de Tenneville (2-1) le 8 avril 2017, le RES a été sacré champion de P2B et a obtenu son ticket pour l'élite provinciale luxembourgeoise. Une première dans son histoire. Pourtant, une bonne moitié de l'équipe évoluait encore en P3 trois ans plus tôt. " Je pense que ces gars-là n'étaient pas conscients de leur potentiel. Il a fallu qu'ils s'en rendent compte pour que ça démarre. " Fort d'une expérience de la P1 avec Libramont, Bastogne et Bercheux notamment, Arnaud Tribolet est le joueur-entraîneur de Chaumont depuis 2015. À 32 ans, il mène la destinée d'une équipe qui ne reçoit pas un rond pour taper dans le ballon. Aucun boni à la signature, pas question de récompense par match joué et encore moins de prime de victoire. " Les gars qui viennent ici ne sont pas des mercenaires ", assure le coach. " Soit ils habitent dans le coin, soit ils savent dès le début qu'ils n'auront rien. C'est donc pour l'ambiance et le projet sportif qu'ils sont là. " Alors que le monde amateur a rarement vu défiler autant d'argent derrière le comptoir, la formation luxembourgeoise prouve qu'il est encore possible de (bien) jouer au foot sans rien recevoir en retour. Présent au club depuis son enfance, le capitaine Lionel Deom est actuellement blessé au genou. De quoi entacher sa huitième saison en équipe première, mais pas sa motivation. " Le groupe est particulièrement soudé ", glisse-t-il. " En dehors du foot, on organise régulièrement des événements comme les soupers d'équipe du jeudi. Depuis cette année, on a une friteuse ! Mais on peut manger sain aussi : il y a déjà eu des sushis. " Entre les tournois de beerpong après l'entraînement et les " jeudredis " qui se terminent dans les bals des villages voisins, la RES Chaumont a largement les arguments pour plaire sans argent. " On a une très bonne ambiance, mais on n'est pas non plus l'équipe qui chante sans arrêt dans la buvette : on n'a pas besoin de crier sur tous les toits qu'on s'amuse ", sourit le capitaine. Bercé par le ronronnement heureusement lointain de l'autoroute, le terrain de Chaumont est entouré de belles infrastructures. Le chrono rouge du point de corner est visuellement accessible pour les spectateurs de la petite tribune neuve en bois, alors que la modernité des vestiaires invite à prolonger les troisièmes mi-temps. " Quand ils voient ça, les autres clubs ont du mal à croire au " bénévolat " des joueurs ", sourit Arnaud Tribolet. " Il y a peut-être un peu de jalousie de voir que nous sommes en P1 sans être payés alors que beaucoup de clubs n'atteignent pas leurs objectifs malgré le fric qu'ils dépensent ", ajoute Lionel Deom. Sous ses faux airs de Jean-Pierre Marielle, moustache comprise, le président Prosper Raskin en entend des vertes et des pas mûres quand il discute avec ses homologues de la Province. " - C'est impossible que tu ne paies pas celui-là, me disent-ils. - Il était le premier à me demander de l'argent quand il jouait chez moi ", rigole-t-il, béret sur la tête et pantoufles aux pieds. Sous la brume d'une fraîche soirée de février, ils ne sont que sept à s'entraîner ce jeudi. Au programme : petit match sans chasuble et en chapka pour les plus frileux. L'absentéisme à l'entraînement est malheureusement une des conséquences de la politique du club. " Ces derniers temps, on est plutôt 6-7 que 12-13 ", regrette Arnaud Tribolet, favorable à la mise en place d'une rétribution. " Plus nombreux, on pourrait bosser la tactique et le bloc-équipe pour continuer à progresser. Parce que pour le moment, on joue avec notre bonheur. À long terme, je ne pense pas que ça fonctionnera. " Pour remédier à ce problème et éviter le départ prématuré de joueurs qui préfèrent les billets offerts ailleurs, le comité a proposé d'instaurer une rémunération il y a quelques mois. " C'était dérisoire ", se souvient le délégué Gaby Ney. " Mais les joueurs ont tout de même refusé. Ils estimaient ne pas avoir besoin de cette pression extérieure pour prester. " Pour le moment, c'est une réussite. Troisièmes de P1 à la trêve hivernale, les Chaumontois seront cependant attendus où qu'ils aillent d'ici la fin de la saison. Convaincus par leur politique, les comitards du club ne se fourrent pas le doigt dans l'oeil. Cette réussite actuelle est assurément due à la belle génération de copains qui constitue l'équipe première, mais il est peu probable que le club pérennise au plus haut niveau une fois que les serviteurs actuels auront quitté l'aventure. " On ne s'attend pas à vivre dix ans en P1 ", approuve Gaby Ney. Derrière, l'association Valfoot, qui regroupe les jeunes de Sibret, Bercheux, Vaux et Chaumont, avance à grands pas et devrait prochainement fournir quelques éléments mûrs pour l'équipe première. " Nous sommes à un tournant ", conclut Prosper Raskin. " À nous de voir quelle politique on veut mener pour la suite. Doit-on modifier notre fonctionnement pour devenir le club-phare du coin ou ne rien changer au risque de vivre des désillusions sportives ? " Question pour un champion.