D'heureux retraités font le plein d'iode, les surfeurs pointent en rangs espacés et attendent, assis sur leur planche les pieds dans l'eau, cette vague qui les fera décoller. En ce début de mois de juin, Lacanau est douce. La station balnéaire girondine, basée à une heure de Bordeaux, s'apprête à changer de visage, après l'arrivée dans moins d'un mois d'une meute de vacanciers.
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D'heureux retraités font le plein d'iode, les surfeurs pointent en rangs espacés et attendent, assis sur leur planche les pieds dans l'eau, cette vague qui les fera décoller. En ce début de mois de juin, Lacanau est douce. La station balnéaire girondine, basée à une heure de Bordeaux, s'apprête à changer de visage, après l'arrivée dans moins d'un mois d'une meute de vacanciers. Chez Fred, bar à huîtres, voisin de notre habitation, les clients sont rares et les soirées trop calmes. L'Euro 2016 est également d'une étonnante discrétion dans cette cité qui borde l'océan Atlantique, entourée par une forêt de pins. A une cinquantaine de kilomètres de là, Bordeaux est prête. Calme et sereine. La salle du vélodrome qui jouxte le stade de 40.000 places du Matmut Atlantique nous attend pour retirer nos accréditations pour le tournoi. Dix minutes après être entrés, on ressort avec le précieux sésame. Rapide et efficace. De bon augure pour la suite s'imagine-t-on. Le lendemain, ça s'enflamme dès l'aube sur les ondes de la populaire station RMC. Jean-Claude Bourdin, dans son émission éponyme, intervieweur-choc, éveille chaque matin les consciences d'une bonne partie de la France. L'info du jour, de ce mercredi 8 juin, et qui fait polémique - ça tombe bien on est sur RMC - c'est l'interdiction par le gouvernement des retransmissions en terrasse des matches de l'euro car " les forces de l'ordre n'ont pas les moyens de sécuriser cela", déclare le secrétaire d'Etat aux Sports, ThierryBraillard. A deux jours du début des hostilités, ça la fout mal évidemment. Et donc, sur les ondes, ça gueule quand Bourdin donne la parole à ses auditeurs. Dans une France à l'arrêt depuis plusieurs mois, et qui affiche son ras-le-bol à travers les manifestions pacifiques comme " nuit debout ", ou bien plus musclées quand elle s'oppose à la loi dite " du travail ", cette interdiction passe mal. Même dans un pays où la sécurité est au coeur des débats. Si le commentaire purement sportif se demande qui de DimitriPayet ou d'AnthonyMartial doit débuter face à la Roumanie, les pages des quotidiens sont remplies de sujets " sécurité " dans une France toujours terrorisée par la menace d'un nouvel attentat. Les problèmes liés au hooliganisme n'arrivent (encore) qu'en second plan. Alors, quand stewards et membres de la sécurité font un peu d'excès de zèle, on comprend. Et les fouilles sont poussées. Coffre reluqué, fouille corporelle de vigueur même pour un simple entraînement ouvert au public dans le stade Chaban-Delmas (ou Parc Lescure) qui a pris un sacré coup de vieux. Nouvelle preuve éclatante de ce que l'on savait déjà : nos Diables sont hot, même chez nos voisins. Ils sont plus de 10.000, jeunes et moins jeunes, à s'être massés pour observer EdenHazard and Co. Record d'assistance battu pour un entraînement d'un championnat d'Europe, vantent les organisateurs dont on doutera quand même du sérieux du " record ". A la fin d'une séance, dont on ne tire que peu d'enseignements, c'est au tour de MarcWilmots de prendre le mic' et d'enfiler sa casquette d'agent de voyage : il remercie le peuple girondin et vante la beauté de la région en excellent communicateur qu'il est. Le speaker du stade renvoie tout le monde chez lui après un énième - quelque peu irritant - " nos amis Belges " . Jour J pour la France. 21 h, l'EURO est enfin lancé. Bordeaux est déserte ou presque. Les belles ruelles bordées par une architecture mêlant classicisme et architecture triomphante sont quasi désertes à quelques centaines de mètres du coeur de la ville. Seules quelques demoiselles ont délaissé leur footeux de mari et promènent leur chien, et croisent quelques joggeurs, pardon runners, qui ont balancé leur attaché-case de cadre dynamique pour une recherche de dopamine. Place des Quinconces, où la fan zone voit débarquer plus de 10.000 personnes, la passion est quelque peu refroidie par une tenace opposition roumaine A quelques dizaines de mètres de là, la brasserie " Nulle Part Ailleurs " a décidé d'aller à l'encontre de l'interdiction gouvernementale et affiche deux écrans sur sa terrasse. Les Gallois sont déjà en nombre et en voix et vivent une attente arrosée de leur match d'ouverture du lendemain face aux Slovaques. Au milieu des maillots rouges, Danny et Harry (on n'est plus trop sûr des prénoms), supporters anglais, la quarantaine fringante pour l'un et bedonnante pour l'autre, ont choisi la capitale girondine comme camp de base avant de sillonner la France pendant les deux prochaines semaines. " Demain on part à l'aube en caisse et on rejoint Marseille pour le match face à la Russie. Et puis on file vers le casino de Monte Carlo à deux heures de là et vers 4 h, on ira finir la soirée dans un club avant de dormir sur la plage. " Joli et intense programme pour ces deux supporters de Wolverhampton (ce qui explique peut-être leur enthousiasme). Passer de Lescure et au Matmut (dont le nom sonne sonne comme une attraction à Eurodisney), c'est aussi le rappel d'un foot qui change. D'un stade désuet construit au coeur de la ville pour un imposant bloc de granit, immaculé de blanc, porté par des dizaines de colonnes, et parqué à l'extérieur de la ville, à deux pas du périph'. Les lieux d'échanges entre supporters autour d'une bière, évidemment sponsor, se font à l'intérieur de l'enceinte. Les rares bouts d'espaces verts sont pris d'assaut par des Gallois pour qui la nuit fut, apparemment, compliquée. Deux heures plus tard, les marées rouges sont en liesse. " Are you watching, are you watching, are you watching England ? " chante le peuple de Galles. Ben non... à 600 kilomètres de là, les Anglais préfèrent ingurgiter les binouzes et se mettre sur la gueule violemment avec les Russes. A Bordeaux, l'ambiance est, par contre, gentiment festive, à l'opposé des scènes de guérilla urbaine marseillaise. Le Gallois chante à n'en plus finir et bondit de joie sur le but égalisateur russe. Même Lacanau s'est quelque peu drapée de têtes (déjà) rougeâtres venues en droite ligne des îles britanniques et s'est enfin mise à l'heure de l'EURO. Quelques flics se pointent par mesure de sécurité. Mais le Gallois reste peace et se termine au Modjo ou à la Mouette, nightclubs de la cité balnéaire. Sans casse et dans la joie. PAR THOMAS BRICMONT À LACANAU - PHOTOS BELGAIMAGE