Connaissez-vous Omar Beccerica ?
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Connaissez-vous Omar Beccerica ? PAULO DYBALA : Bien sûr, plus connu sous le nom de " Pollo " (le Poulet), pourquoi ? Parce que ce défenseur des années 80 et vous-même êtes apparemment les seuls footballeurs professionnels originaires de Laguna Larga, un bourg de sept mille habitants près de Cordoba. DYBALA : Il y en a un troisième : Juan Pablo Avendano, qui a joué en Turquie et en Grèce et qui est lui aussi retraité. Un autre footballeur vient de Laguna Larga, il s'agit de votre papa, Adolfo. DYBALA : (il sourit) Il a joué à un niveau amateur. Il était surnommé " el Chancho ",c'est-à-dire le cochon ! C'était un milieu défensif qui mettait des taquets, agressif, mais intelligent selon ses anciens coéquipiers. Une fois, quand j'avais dix ans, un monsieur beaucoup plus vieux a fait une faute sur moi par derrière. Ça n'a pas plu à mon papa, là j'ai compris les raisons de son surnom (il rit). Vous aviez quinze ans quand il est décédé. Comment avez-vous réussi à rester concentré sur le foot ? DYBALA : Mon père m'emmenait en voiture à Cordoba pour les matches ou les entraînements. Après sa mort, c'était difficile de prendre le bus et d'y aller seul. Perdre son père est douloureux, mais d'autres ont connu la même mésaventure. Pour ma mère mes frères et moi, il a bien fallu que la vie continue. D'habitude, les talents argentins passent d'un grand club local à un grand club européen, ou débarquent très jeunes dans un top club, comme Lionel Messi. Vous, vous avez débuté en L2, à Instituto, avant d'être transféré à Palerme. C'est un coup à développer un complexe d'infériorité, non ? DYBALA : J'ai conscience de la particularité de mon parcours. Si vous évoluez dans un grand club argentin, vous connaissez la pression et êtes mentalement prêt pour un cador européen. J'aurais pu rester dans mon pays et aller dans un club huppé, mais quand Palerme s'est présenté, je me suis dit pourquoi pas. J'ai aussi pensé aux parcours d'Edinson Cavani et de Javier Pastore (passés tous deux par Palerme, ndlr). J'ai dit à ma famille que je voulais y aller pour progresser, connaître le foot italien, mais je ne songeais sûrement pas à disputer tous les matches. De toute façon, ces trois ans en Sicile ont été très utiles pour compléter votre formation, non ? DYBALA : Exactement, surtout la deuxième, en Serie B, car c'est un championnat plus physique. Et puis, ç'a été une saison incroyable, on était montant à cinq journées de la fin, déjà, le suivant finissant à quatorze points. Je découvrais une autre facette du Calcio, et ça m'a aidé pour la dernière année avant de signer à la Juve. On dit souvent que Messi, c'est le talent et Ronaldo le travail. Où vous situez-vous ? DYBALA : (il réfléchit) Je dirais 70 % de talent et 30 % de travail. Les personnes naissent avec le talent, mais il faut le travailler. Je connais beaucoup de joueurs qui étaient plus talentueux que moi, mais qui ne l'ont pas exploité. L'un ne va pas sans l'autre. Cristiano bosse énormément, mais il est né également avec un grand talent. Une fois à la Juve en 2015, de combien votre charge de travail a-t-elle augmenté ? DYBALA : Énormément. Vous disputez trois compétitions, les matches sont plus durs, il faut s'entraîner à fond chaque jour. Vous devez être prêt pour tout gagner. Il faut soigner les détails, les grands champions font ça. Il paraît que vous avez une technique toute particulière pour progresser du pied droit... DYBALA : Je suis gaucher, mais mon droit me donne l'équilibre pour les passes et les frappes. Je le travaille beaucoup pour varier mes choix, pour la conduite de balle aussi. À Palerme, mon kiné m'a en effet conseillé d'écrire avec mon pied droit afin d'en développer la sensibilité, et je l'ai fait quelque temps. Les stats incroyables de Messi et de Ronaldo, ce sont les objectifs à atteindre pour les meilleurs attaquants de la nouvelle génération tels que vous ? DYBALA : Ils ont fait et font toujours des choses incroyables, mais chaque joueur doit avoir ses objectifs. Messi et Ronaldo ont doublé les chiffres des légendes du passé ! C'est difficile d'inscrire soixante buts par saison mais pas impossible. Certains le feront, ça dépendra de la façon dont évoluera le foot. Ont-ils faussé les jugements ? Une saison à quarante buts, c'est déjà très bien, non ? DYBALA : Tout à fait, c'est déjà beaucoup. Ce sont les chiffres des générations précédentes, et ça paraissait déjà gigantesque. Eux en mettent le double, ils sont hors du commun. Vous avez commencé la saison en trombe avec douze buts en huit matches avant de n'en inscrire qu'un seul ensuite. Que vous manque-t-il pour être plus régulier en Serie A et aussi décisif en Ligue des champions ? DYBALA : Je suis le premier à dire que je dois progresser, mais je pense avant tout à faire un grand match. Si je fais une passe décisive, je suis heureux. L'exemple parfait, c'est contre le Milan (2-0). Je ne marque pas, mais je pense avoir réalisé une belle prestation. Je suis à l'origine des deux buts de Gonzalo Higuain, j'ai aidé l'équipe à conserver le ballon, à gagner du temps, à obtenir des fautes. L'important est que l'équipe tourne bien, même si j'aimerais marquer à tous les matches. Massimiliano Allegri, votre coach, a dit que vous devez mieux gérer votre dépense d'énergie. DYBALA : Je ne dois pas la gâcher en m'énervant, en courant sans raison, en voulant dribbler trois ou quatre joueurs. Cela dépend aussi de la physionomie du match : parfois on s'épuise en défendant, on joue bas et, après, il faut parcourir quatre-vingts mètres pour arriver au but. Dans ces cas-là, je perds parfois en lucidité, c'est vrai. Que s'est-il passé lors de la défaite contre le Real Madrid (4-1) en finale de la C1 ? DYBALA : Nous étions convaincus de l'emporter. On a fait une grande première mi-temps. Le Real a eu la chance de marquer sur son premier tir cadré, puis on a égalisé de manière superbe via Mario Mandzukic. Par la suite, on a encore eu des occasions... (Il marque une pause.) La seconde mi-temps a été étrange, je me suis senti impuissant. La déception est encore intense. On avait fait un parcours incroyable, en encaissant seulement trois buts, et, là, on en prend quatre en finale. C'était rageant. On en a oublié le troisième doublé Championnat-Coupe d'affilée... DYBALA : Ç'a été une grande saison, le fruit de beaucoup de sacrifices, mais cette finale a tout effacé. Il aura manqué la cerise sur le gâteau. Vos combinaisons avec Dani Alves sur le côté droit ont marqué les esprits. Vous manque-t-il ? DYBALA : Oui, pour sa façon d'être et de jouer. C'est l'un des meilleurs avec qui j'ai évolué, il entrait sur le terrain avec une telle assurance. Un latéral magistral qui pouvait jouer à ma place grâce à sa vision du jeu très large. Il nous manque. Un autre départ qui vous a chagriné est celui de Paul Pogba en 2016... DYBALA : On avait une vraie entente sur le terrain et nous sommes très amis en dehors. Il était important, il attirait deux, trois joueurs et libérait des espaces. Qu'apprenez-vous en côtoyant quotidiennement une légende comme Gianluigi Buffon ? DYBALA : C'est un grand honneur de l'avoir comme coéquipier. C'est difficile de trouver les mots. Le simple fait de voyager avec lui, vous vous dites qu'il y a Gigi la légende avec vous. Les gens l'admirent, il est respecté par tous et partout. Il a presque quarante ans mais s'entraîne comme s'il en avait vingt. Un exemple d'envie et d'amour pour le foot. Je suis triste pour lui qu'on n'ait pas fait mieux contre le Real. Car, plus que tout autre, il aurait mérité de remporter la Ligue des Champions, le seul titre qui manque à son palmarès. Vous êtes international argentin, mais vous auriez pu opter pour la Pologne ou l'Italie... DYBALA : Ces fédérations m'ont souvent appelé, mais mon rêve était de jouer avec l'Argentine. Une décision prise à Palerme. Je n'ai connu que mon grand-père polonais et je ne connais pas ma famille italienne de Naples et Trieste. L'expression " nouveau Messi " devrait-elle être bannie pour tout jeune Argentin talentueux ? DYBALA : Ça dépend comment on l'interprète. Le jeu des comparaisons existe depuis toujours et je n'y vois rien de mal. Certains ne le vivent pas bien, car ils entrent sur le terrain en y pensant, mais moi ça me fait plaisir, et je suis concentré sur mon jeu, mes buts, mes trophées. Il ne faut pas chercher à être un autre. Comme pour Buffon, c'est un honneur d'être le coéquipier de Messi. On peut faire de grandes choses. Avez-vous craint de ne pas aller au Mondial ? DYBALA : Quand l'Équateur a ouvert le score, on s'est regardés sur le banc et on avait la trouille. Mais Leo a inscrit un triplé. Entre ce match et celui contre le Pérou quelques jours plus tôt, nous n'avons pas lu les journaux, ni allumé la télé. La presse nous attaquait, on était seuls avec le staff, mais on était certains d'y arriver. Sûr ? DYBALA : (catégorique) Absolument certain !