Surpris par Thanasi Kokkinakis à Miami, Roger Federer a perdu sa première place de numéro un mondial au profit de Rafael Nadal. Ce n'est pourtant que sa deuxième défaite d'une année qui avait très bien commencé. Il a remporté son 20e tournoi du Grand Chelem à l'Open d'Australie, et a aligné 17 victoires d'affilée, ce qui ne lui était jamais arrivé au cours de ses meilleures années, lorsqu'il était plus jeune.

Mais son agenda reste chargé. Au lendemain de la finale d'Indian Wells, où Juan Martin del Potro lui a infligé sa première défaite de la saison, il prend un avion à cinq heures du matin dans un petit aéroport du désert californien. " Cinq heures de sommeil, c'est bien trop peu ", dit-il en baillant.

Sa femme Mirka et ses quatre enfants ont directement pris la route du prochain tournoi tandis que Federer, son coach (Severin Lüthi) et ses agents (Tony Godsick et Alessandro Sant'Albano) prennent un jet privé vers Chicago afin d'y faire la promotion de la deuxième édition de la Laver Cup - Team Europe face à Team World. " Une vie agitée, c'est sûr mais Roger ne connaît rien d'autre ", dit Godsick.

Au cours du vol, d'une durée de trois heures, le champion s'isole dans un endroit clos mais après la partie protocolaire de la tournée de promotion, il est heureux comme un enfant lorsque Scottie Pippen lui fait la visite guidée du United Center, la salle des Chicago Bulls (NBA) et des Chicago Blackhawks (NHL).

On dirait qu'il retombe en adolescence, à l'époque où Pippen et Michael Jordan, ses deux idoles, menaient les Bulls à leur dernier titre (1998). " J'en ai la chair de poule ", dit le meilleur joueur de l'histoire du tennis. " Quelle journée ! Nous sommes partis au lever du soleil et le temps était fantastique. Ici, à Chicago, il fait froid et l'ambiance est tout à fait différente mais c'est tout aussi bien. J'adore ça. Vraiment. Je ne m'en lasse pas. "

" Le tennis ne domine pas ma vie "

Quand on vous demande ce que les gens retiendront de votre carrière, vous répondez toujours que vous ne pensez pas à ça le matin en vous éveillant. À quoi pensez-vous, alors ?

ROGER FEDERER : Hmmm. À prendre un café et à voir les enfants. Comme tous les parents, sans doute. Puis, je survole le programme de ma journée. Une fois que je suis sur le terrain, je ne pense plus qu'au tennis. Je suis numéro un mondial, les gens s'intéressent à moi. Mais le tennis et tout ce qui en découle ne domine pas ma vie.

À quoi ressemble votre vie lorsque vous êtes en Suisse ?

FEDERER : Chaque journée est différente. Si je suis en vacances, ce sont de vraies vacances : on vit au jour le jour, d'heure en heure, sans planning. Je vous assure. J'ai passé des heures à regarder des compétitions de ski à la télévision et lorsqu'on a annoncé de bonnes conditions, j'ai emmené les deux garçons (les jumeaux Léo et Lennart, nés en mai 2014, ndlr) à l'école de ski. Pour les jumelles ( Myla Rose et Charlene Riva, nées en 2009, ndlr) c'est plus difficile car elles partent de plus haut dans la montagne. Là, je me limite à un rôle de chauffeur. J'essaye de passer le plus de temps possible avec la famille et les amis. On prend du bon temps, on se tient à l'écart du monde. Il y a quelque temps, mes amis, mes parents, Mirka et Tony ( Godsick, son manager, ndlr) faisaient du ski en haute montagne près de Lenzerheide. Au lieu de les attendre à la maison, j'ai voulu aller manger. Une bonne fondue, quelques verres de vin blanc... Je suis donc monté au sommet sans les skis. Pourtant, j'adore ça mais le fait de pouvoir me relaxer à la terrasse du centre de ski me manque parfois. C'était une belle journée.

Je suis assez bon skieur mais sans doute un peu moins bon que la moyenne des Suisses. " Roger Federer

Quel genre de skieur étiez-vous ? Plutôt piste noire ou plutôt slalomeur peinard ?

FEDERER : Je me débrouillais sur les pistes noires mais je n'ai jamais appris à skier où la couche de neige était très épaisse. Je descendais un peu trop lentement et j'éprouvais donc des difficultés à tourner. Je suis assez bon skieur mais sans doute un peu moins bon que la moyenne des Suisses.

" J'aime bricoler avec mes filles "

Votre façon de faire avec les enfants est surprenante. C'est inné ou c'est quelque chose que vous avez appris lorsque vous êtes devenu papa ?

FEDERER : J'ai toujours aimé la compagnie des enfants mais en avoir, c'est différent. Quand on s'occupe des enfants des autres, ils sont souvent contents d'être là et de bonne humeur. Mes enfants, je les vois aussi dans les moins bons moments. Et j'ai déjà constaté qu'ils pleuraient davantage lorsque leurs parents étaient dans les environs.

Quels sont les jeux de société préféré de vos filles ? Sans doute pas " Ne t'en fais pas " ( une variante des petits chevaux, ndlr), le jeu de votre enfance.

FEDERER : J'adorais ce jeu. J'aime jouer à Uno avec elles. Ou faire des bricolages.

À quel âge un enfant doit-il commencer à s'entraîner s'il veut devenir tennisman professionnel ?

FEDERER : C'est difficile à dire. Ma femme avait déjà 10 ou 11 ans lorsqu'elle a commencé à jouer au tennis, ce qui est extrêmement tard. Mais on peut déjà développer la psychomotricité et la coordination yeux-mains avant ça par le biais de petits jeux.

J'étais beaucoup plus jeune lorsque j'ai reçu ma première raquette. À huit ans, je jouais déjà mon premier tournoi alors que Mirka n'avait pas encore commencé mais elle y est arrivée aussi ( Son épouse a été 76e joueuse mondiale, ndlr).

" Je me réjouis de passer davantage de temps en Suisse "

Les joueurs de tennis sont de véritables nomades. Vous êtes parti plus de 250 jours par an. Ça ne vous fait pas peur de vous retrouver aussi longtemps chez vous après votre carrière ?

FEDERER : Certainement pas. Je dirais même que j'y aspire. En 2016, j'ai été blessé pendant plus de six mois ( Federer avait des problèmes de dos et a été opéré au ménisque, ndlr) et j'ai passé bien plus de temps à la maison. Quand j'y étais pour six semaines d'affilée, je pouvais m'organiser.

Je faisais ceci le mercredi, cela le jeudi... Mais lors du tournoi d'Indian Wells ( mi-mars, ndlr), j'ai dû régler à l'avance certaines choses prévues pour avril ou même plus tard. De toute façon, je continuerai à voyager mais je me réjouis de passer davantage de temps en Suisse.

Y a-t-il des endroits où vous rêvez de passer des vacances ?

FEDERER : Pas vraiment. En Asie, en Australie, en Afrique du Sud et peut-être même en Amérique du Sud : il y a tellement de belles choses à voir. J'aimerais aussi faire un tour d'Europe, en bus ou en voiture. Un vrai roadtrip.

Mais je ne sais pas si on y parviendra. J'aimerais faire ça avec les enfants mais il faudra qu'ils aillent à l'école. Pas de stress : j'ai déjà réalisé mes rêves, j'en garde pour plus tard.

Où avez-vous demandé Mirka en mariage ?

FEDERER : Je préfère ne pas le dire. Sans être trop précis : c'était un très bel endroit et ce fut un moment très émouvant.

" Il ne faut pas mettre de masque en conférence de presse "

Est-il plus difficile pour les jeunes de se faire une place sur le circuit professionnel aujourd'hui qu'à vos débuts ?

FEDERER : Je ne crois pas. Le circuit est mieux organisé car il a grandi mais les réseaux sociaux ne laissent rien passer. Je pense que les grands joueurs accueillent bien les nouveaux. Je ne crois pas qu'ils ont l'impression de ne pas être les bienvenus dans le vestiaire ou dans la salle des joueurs. Quand je parle avec eux, ils me disent souvent : On ne savait pas que tu étais aussi sympa. Ça fait plaisir. "

Dès votre plus jeune âge, vous aviez quelque chose à dire lors des conférences de presse. Les nouveaux peuvent en prendre de la graine. Vous n'étiez jamais nerveux ?

FEDERER : Si, bien entendu. Les questions n'étaient pas difficiles mais, souvent, on me comprenait mal. Déjà, ils ne savaient pas prononcer mon prénom. Pendant trois ans, j'ai dû dire que ce n'était pas Rogé mais Rodger, à l'anglaise. Et puis, ils ont l'art de vous coller des étiquettes : le sympa, le marrant, le timide... Au début, il m'arrivait d'être nerveux ou réservé mais j'étais toujours honnête. J'apparaissais tel que je me sentais. C'est une leçon pour les jeunes : ils ne doivent pas mettre un masque en conférence de presse en se disant que c'est quelque chose de sérieux. Mieux vaut s'y rendre en se disant qu'on va y prendre du bon temps.

Avec son épouse Mirka, qui lui a donné quatre enfants., BELGAIMAGE
Avec son épouse Mirka, qui lui a donné quatre enfants. © BELGAIMAGE

Comment faites-vous ?

FEDERER : Je pense que les interviews individuelles aident beaucoup. Lors des conférences de presse, on se sent souvent seul au monde. On est face à 20, 50 ou 100 journalistes et, inconsciemment ou pour se protéger, on met une barrière. Il faut avoir confiance en soi, être sûr qu'on ne dira pas des choses qu'on regrettera plus tard. Mais c'est aussi une question d'expérience. Plus on vieillit, mieux on se sent dans ces circonstances.

" Au début, j'avais du mal à accepter les critiques "

Collez-vous aussi des étiquettes aux journalistes : ceux qui n'écrivent que des bêtises et les autres, plus sérieux ?

FEDERER : Au début, j'avais du mal à accepter les critiques et j'étais parfois fâché mais en Suisse, Martina Hingis et Patty Schneider avaient plus de problèmes que moi. Je pense qu'elles n'accordaient jamais d'interviews individuelles, ce qui expliquait en partie que leurs relations avec les médias étaient difficiles. Évidemment, je ne vais pas non plus m'attabler avec quelqu'un que je n'aime pas pour évoquer vingt ans de carrière. À un certain moment, j'ai décidé de ne plus m'énerver quand on me critiquait. Je n'y accorde pas d'importance car je sais aussi que, parfois, les journalistes sont mis sous pression par leur rédacteur en chef. Mais j'admets que ce n'est pas toujours facile.

Vous avez dit voici peu que seul le dernier match comptait. Vous y aviez réfléchi ?

FEDERER : J'ai dit ça comme ça mais c'est vrai, non ? Je ne vis pas du passé. C'est une évidence.

Quand vous êtes-vous dit pour la dernière fois que si c'était pour jouer comme ça, vous feriez mieux d'arrêter ?

FEDERER : On ne peut pas tout arrêter à cause d'un match. À Rotterdam, j'ai beaucoup souffert face à Philipp Kohlschreiber. C'était peut-être dû à son jeu ou au fait que j'étais moins bon. Comme je n'en savais rien, je me suis dit qu'il ne servait à rien d'analyser ce match en profondeur et qu'on verrait bien comment ça se passerait le lendemain. J'ai alors éprouvé des difficultés face à Robin Haase . Étais-je sous pression parce que je pouvais redevenir numéro un mondial ? Aucune idée. Et donc, j'ai attendu le match suivant. Contre Andreas Seppi, ce fut déjà bien meilleur. Et la finale, contre Grigor Dimitrov, fut fantastique. On ne peut pas tirer trop vite des conclusions car un mauvais jour au boulot ça arrive à tout le monde...

Son épouse Mirka, qui lui a donné quatre enfants., BELGAIMAGE
Son épouse Mirka, qui lui a donné quatre enfants. © BELGAIMAGE

" Un super jour n'est pas une garantie pour le match suivant "

À l'inverse, quand vous livrez un match extraordinaire comme celui contre Dimitrov en finale à Rotterdam, vous vous dites qu'à ce rythme-là, vous pouvez encore jouer pendant trois ans ?

FEDERER : Ça aussi, c'est dangereux. J'en parlais justement avec Severin ( Lüthi, son coach, ndlr) avant Indian Wells. L'an dernier, j'y avais surclassé Rafael Nadal, tout me réussissait. J'étais dans un super jour mais ce n'était pas une garantie pour le match suivant. Je m'en étais rendu compte en 2001 lorsque, à 19 ans, j'avais battu Pete Sampras au quatrième tour à Wimbledon. On est alors parti aux États-Unis et je m'étais dit que si j'étais capable de battre Sampras à Wimbledon, je pouvais battre tout le monde. Gustavo Kuerten sur terre, les autres en salle... Mais ça ne marche pas comme ça. Chaque jour est un autre jour. Il faut pouvoir se remotiver à chaque fois.

© BELGAIMAGE

Joueur de tennis et philanthrope

Début mars, le Suisse a joué aux côtés de Bill Gates au profit de Tennis For Africa. La Roger Federer Foundation, qui veut améliorer le niveau de l'enseignement sur le continent africain, a ainsi récolté plus de 2,5 millions d'euros.

" Lorsque j'avais 22 ans, après avoir gagné mon premier tournoi du Grand Chelem, je me suis demandé quel genre d'homme je voulais devenir. J'ai rapidement décidé de faire quelque chose pour les enfants pauvres. Ma mère a grandi en Afrique du Sud et quand on rendait visite à la famille, j'avais constaté que tout le monde n'avait pas la chance de vivre dans un pays riche comme la Suisse. C'est pourquoi, en 2003, j'ai lancé ma fondation. "

Le chemin fut long mais les chiffres parlent d'eux-mêmes : en 15 ans, sa fondation a investi un peu plus de 30 millions d'euros dans sept pays différents : le Malawi, l'Afrique du Sud, le Botswana, la Zambie, la Namibie, le Zimbabwe et... la Suisse, son pays, où la fondation a soutenu 68.000 enfants de 0 à 4 ans.

Avec le soutien logistique de 18 organisations locales partenaires, 10.600 enseignants de par le monde peuvent désormais développer leurs compétences et en faire profiter 870.000 enfants.

" Je veux encore remporter des tournois mais j'aime aussi aller sur place pour voir comment notre fondation aide les moins chanceux ", dit-il. " M'asseoir en classe ou préparer le repas de midi avec eux, ça me rend heureux. "

Surpris par Thanasi Kokkinakis à Miami, Roger Federer a perdu sa première place de numéro un mondial au profit de Rafael Nadal. Ce n'est pourtant que sa deuxième défaite d'une année qui avait très bien commencé. Il a remporté son 20e tournoi du Grand Chelem à l'Open d'Australie, et a aligné 17 victoires d'affilée, ce qui ne lui était jamais arrivé au cours de ses meilleures années, lorsqu'il était plus jeune. Mais son agenda reste chargé. Au lendemain de la finale d'Indian Wells, où Juan Martin del Potro lui a infligé sa première défaite de la saison, il prend un avion à cinq heures du matin dans un petit aéroport du désert californien. " Cinq heures de sommeil, c'est bien trop peu ", dit-il en baillant. Sa femme Mirka et ses quatre enfants ont directement pris la route du prochain tournoi tandis que Federer, son coach (Severin Lüthi) et ses agents (Tony Godsick et Alessandro Sant'Albano) prennent un jet privé vers Chicago afin d'y faire la promotion de la deuxième édition de la Laver Cup - Team Europe face à Team World. " Une vie agitée, c'est sûr mais Roger ne connaît rien d'autre ", dit Godsick. Au cours du vol, d'une durée de trois heures, le champion s'isole dans un endroit clos mais après la partie protocolaire de la tournée de promotion, il est heureux comme un enfant lorsque Scottie Pippen lui fait la visite guidée du United Center, la salle des Chicago Bulls (NBA) et des Chicago Blackhawks (NHL). On dirait qu'il retombe en adolescence, à l'époque où Pippen et Michael Jordan, ses deux idoles, menaient les Bulls à leur dernier titre (1998). " J'en ai la chair de poule ", dit le meilleur joueur de l'histoire du tennis. " Quelle journée ! Nous sommes partis au lever du soleil et le temps était fantastique. Ici, à Chicago, il fait froid et l'ambiance est tout à fait différente mais c'est tout aussi bien. J'adore ça. Vraiment. Je ne m'en lasse pas. " Quand on vous demande ce que les gens retiendront de votre carrière, vous répondez toujours que vous ne pensez pas à ça le matin en vous éveillant. À quoi pensez-vous, alors ? ROGER FEDERER : Hmmm. À prendre un café et à voir les enfants. Comme tous les parents, sans doute. Puis, je survole le programme de ma journée. Une fois que je suis sur le terrain, je ne pense plus qu'au tennis. Je suis numéro un mondial, les gens s'intéressent à moi. Mais le tennis et tout ce qui en découle ne domine pas ma vie. À quoi ressemble votre vie lorsque vous êtes en Suisse ? FEDERER : Chaque journée est différente. Si je suis en vacances, ce sont de vraies vacances : on vit au jour le jour, d'heure en heure, sans planning. Je vous assure. J'ai passé des heures à regarder des compétitions de ski à la télévision et lorsqu'on a annoncé de bonnes conditions, j'ai emmené les deux garçons (les jumeaux Léo et Lennart, nés en mai 2014, ndlr) à l'école de ski. Pour les jumelles ( Myla Rose et Charlene Riva, nées en 2009, ndlr) c'est plus difficile car elles partent de plus haut dans la montagne. Là, je me limite à un rôle de chauffeur. J'essaye de passer le plus de temps possible avec la famille et les amis. On prend du bon temps, on se tient à l'écart du monde. Il y a quelque temps, mes amis, mes parents, Mirka et Tony ( Godsick, son manager, ndlr) faisaient du ski en haute montagne près de Lenzerheide. Au lieu de les attendre à la maison, j'ai voulu aller manger. Une bonne fondue, quelques verres de vin blanc... Je suis donc monté au sommet sans les skis. Pourtant, j'adore ça mais le fait de pouvoir me relaxer à la terrasse du centre de ski me manque parfois. C'était une belle journée. Quel genre de skieur étiez-vous ? Plutôt piste noire ou plutôt slalomeur peinard ? FEDERER : Je me débrouillais sur les pistes noires mais je n'ai jamais appris à skier où la couche de neige était très épaisse. Je descendais un peu trop lentement et j'éprouvais donc des difficultés à tourner. Je suis assez bon skieur mais sans doute un peu moins bon que la moyenne des Suisses. Votre façon de faire avec les enfants est surprenante. C'est inné ou c'est quelque chose que vous avez appris lorsque vous êtes devenu papa ? FEDERER : J'ai toujours aimé la compagnie des enfants mais en avoir, c'est différent. Quand on s'occupe des enfants des autres, ils sont souvent contents d'être là et de bonne humeur. Mes enfants, je les vois aussi dans les moins bons moments. Et j'ai déjà constaté qu'ils pleuraient davantage lorsque leurs parents étaient dans les environs. Quels sont les jeux de société préféré de vos filles ? Sans doute pas " Ne t'en fais pas " ( une variante des petits chevaux, ndlr), le jeu de votre enfance. FEDERER : J'adorais ce jeu. J'aime jouer à Uno avec elles. Ou faire des bricolages. À quel âge un enfant doit-il commencer à s'entraîner s'il veut devenir tennisman professionnel ? FEDERER : C'est difficile à dire. Ma femme avait déjà 10 ou 11 ans lorsqu'elle a commencé à jouer au tennis, ce qui est extrêmement tard. Mais on peut déjà développer la psychomotricité et la coordination yeux-mains avant ça par le biais de petits jeux. J'étais beaucoup plus jeune lorsque j'ai reçu ma première raquette. À huit ans, je jouais déjà mon premier tournoi alors que Mirka n'avait pas encore commencé mais elle y est arrivée aussi ( Son épouse a été 76e joueuse mondiale, ndlr).Les joueurs de tennis sont de véritables nomades. Vous êtes parti plus de 250 jours par an. Ça ne vous fait pas peur de vous retrouver aussi longtemps chez vous après votre carrière ? FEDERER : Certainement pas. Je dirais même que j'y aspire. En 2016, j'ai été blessé pendant plus de six mois ( Federer avait des problèmes de dos et a été opéré au ménisque, ndlr) et j'ai passé bien plus de temps à la maison. Quand j'y étais pour six semaines d'affilée, je pouvais m'organiser. Je faisais ceci le mercredi, cela le jeudi... Mais lors du tournoi d'Indian Wells ( mi-mars, ndlr), j'ai dû régler à l'avance certaines choses prévues pour avril ou même plus tard. De toute façon, je continuerai à voyager mais je me réjouis de passer davantage de temps en Suisse. Y a-t-il des endroits où vous rêvez de passer des vacances ? FEDERER : Pas vraiment. En Asie, en Australie, en Afrique du Sud et peut-être même en Amérique du Sud : il y a tellement de belles choses à voir. J'aimerais aussi faire un tour d'Europe, en bus ou en voiture. Un vrai roadtrip. Mais je ne sais pas si on y parviendra. J'aimerais faire ça avec les enfants mais il faudra qu'ils aillent à l'école. Pas de stress : j'ai déjà réalisé mes rêves, j'en garde pour plus tard. Où avez-vous demandé Mirka en mariage ? FEDERER : Je préfère ne pas le dire. Sans être trop précis : c'était un très bel endroit et ce fut un moment très émouvant. Est-il plus difficile pour les jeunes de se faire une place sur le circuit professionnel aujourd'hui qu'à vos débuts ? FEDERER : Je ne crois pas. Le circuit est mieux organisé car il a grandi mais les réseaux sociaux ne laissent rien passer. Je pense que les grands joueurs accueillent bien les nouveaux. Je ne crois pas qu'ils ont l'impression de ne pas être les bienvenus dans le vestiaire ou dans la salle des joueurs. Quand je parle avec eux, ils me disent souvent : On ne savait pas que tu étais aussi sympa. Ça fait plaisir. " Dès votre plus jeune âge, vous aviez quelque chose à dire lors des conférences de presse. Les nouveaux peuvent en prendre de la graine. Vous n'étiez jamais nerveux ? FEDERER : Si, bien entendu. Les questions n'étaient pas difficiles mais, souvent, on me comprenait mal. Déjà, ils ne savaient pas prononcer mon prénom. Pendant trois ans, j'ai dû dire que ce n'était pas Rogé mais Rodger, à l'anglaise. Et puis, ils ont l'art de vous coller des étiquettes : le sympa, le marrant, le timide... Au début, il m'arrivait d'être nerveux ou réservé mais j'étais toujours honnête. J'apparaissais tel que je me sentais. C'est une leçon pour les jeunes : ils ne doivent pas mettre un masque en conférence de presse en se disant que c'est quelque chose de sérieux. Mieux vaut s'y rendre en se disant qu'on va y prendre du bon temps. Comment faites-vous ? FEDERER : Je pense que les interviews individuelles aident beaucoup. Lors des conférences de presse, on se sent souvent seul au monde. On est face à 20, 50 ou 100 journalistes et, inconsciemment ou pour se protéger, on met une barrière. Il faut avoir confiance en soi, être sûr qu'on ne dira pas des choses qu'on regrettera plus tard. Mais c'est aussi une question d'expérience. Plus on vieillit, mieux on se sent dans ces circonstances. Collez-vous aussi des étiquettes aux journalistes : ceux qui n'écrivent que des bêtises et les autres, plus sérieux ? FEDERER : Au début, j'avais du mal à accepter les critiques et j'étais parfois fâché mais en Suisse, Martina Hingis et Patty Schneider avaient plus de problèmes que moi. Je pense qu'elles n'accordaient jamais d'interviews individuelles, ce qui expliquait en partie que leurs relations avec les médias étaient difficiles. Évidemment, je ne vais pas non plus m'attabler avec quelqu'un que je n'aime pas pour évoquer vingt ans de carrière. À un certain moment, j'ai décidé de ne plus m'énerver quand on me critiquait. Je n'y accorde pas d'importance car je sais aussi que, parfois, les journalistes sont mis sous pression par leur rédacteur en chef. Mais j'admets que ce n'est pas toujours facile. Vous avez dit voici peu que seul le dernier match comptait. Vous y aviez réfléchi ? FEDERER : J'ai dit ça comme ça mais c'est vrai, non ? Je ne vis pas du passé. C'est une évidence. Quand vous êtes-vous dit pour la dernière fois que si c'était pour jouer comme ça, vous feriez mieux d'arrêter ? FEDERER : On ne peut pas tout arrêter à cause d'un match. À Rotterdam, j'ai beaucoup souffert face à Philipp Kohlschreiber. C'était peut-être dû à son jeu ou au fait que j'étais moins bon. Comme je n'en savais rien, je me suis dit qu'il ne servait à rien d'analyser ce match en profondeur et qu'on verrait bien comment ça se passerait le lendemain. J'ai alors éprouvé des difficultés face à Robin Haase . Étais-je sous pression parce que je pouvais redevenir numéro un mondial ? Aucune idée. Et donc, j'ai attendu le match suivant. Contre Andreas Seppi, ce fut déjà bien meilleur. Et la finale, contre Grigor Dimitrov, fut fantastique. On ne peut pas tirer trop vite des conclusions car un mauvais jour au boulot ça arrive à tout le monde... À l'inverse, quand vous livrez un match extraordinaire comme celui contre Dimitrov en finale à Rotterdam, vous vous dites qu'à ce rythme-là, vous pouvez encore jouer pendant trois ans ? FEDERER : Ça aussi, c'est dangereux. J'en parlais justement avec Severin ( Lüthi, son coach, ndlr) avant Indian Wells. L'an dernier, j'y avais surclassé Rafael Nadal, tout me réussissait. J'étais dans un super jour mais ce n'était pas une garantie pour le match suivant. Je m'en étais rendu compte en 2001 lorsque, à 19 ans, j'avais battu Pete Sampras au quatrième tour à Wimbledon. On est alors parti aux États-Unis et je m'étais dit que si j'étais capable de battre Sampras à Wimbledon, je pouvais battre tout le monde. Gustavo Kuerten sur terre, les autres en salle... Mais ça ne marche pas comme ça. Chaque jour est un autre jour. Il faut pouvoir se remotiver à chaque fois.