S anharib Malki n'était plus retourné en Syrie depuis ses six ans, soit 18 ans ! Son père Benibal et sa mère Sabah ont quitté Qamishli avec leurs six enfants en 1990. Ils ont émigré en Allemagne, où vivait une s£ur de Benibal puis, après quelques mois, en Belgique. La famille réside à Jette. Deux s£urs mariées vivent en Allemagne. Une fille est née en Belgique : Laetitia a 11 ans et vit toujours chez ses parents, comme Sanharib et ses deux frères, dans une coquette maison achetée avec les premiers sous gagnées en football.
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S anharib Malki n'était plus retourné en Syrie depuis ses six ans, soit 18 ans ! Son père Benibal et sa mère Sabah ont quitté Qamishli avec leurs six enfants en 1990. Ils ont émigré en Allemagne, où vivait une s£ur de Benibal puis, après quelques mois, en Belgique. La famille réside à Jette. Deux s£urs mariées vivent en Allemagne. Une fille est née en Belgique : Laetitia a 11 ans et vit toujours chez ses parents, comme Sanharib et ses deux frères, dans une coquette maison achetée avec les premiers sous gagnées en football. On rencontre l'avant belgo-syrien à l'Al Jalaa Hotel, à l'écart du centre de Damas. Il a effectué ses débuts d'international syrien le 8 juin au Koweït. Des débuts marqués par une défaite 4-2. La Syrie avait coincé ses joueurs. " C'est comme ça, ici ", sourit-il. " Quand vous gagnez, vous êtes comblé de cadeaux. La semaine dernière, nous avons reçu un gsm avec gps et connexion internet. Mais quand on perd... "Il est contraint de reporter sa visite à Qamishli : " Je n'ai jamais eu envie d'y retourner. Un footballeur n'a pas beaucoup de vacances. Je préfère les passer en Espagne ou ailleurs en Europe. Maintenant, je suis tenté mais je suis avant tout venu pour jouer ". Bonne nouvelle, son père est là et nous fera visiter la ville. Au bout de huit heures, le petit Tupolev atterrit enfin à Qamishli. Le décollage a été retardé. Un atterrissage imprévu à Deir Ez-Zur faillit m'induire en erreur. " La meilleure machine à laver que j'ai connue ", remarque un voyageur à l'accent américain. A voir l'intérieur du coucou, il a tourné une fois de trop. Papa Benibal Malki nous accueille chaleureusement. Il nous embrasse même. Son ami Loutfee nous conduit à la maison de Konstantin, le frère cadet de Benibal, qui l'accueille à chaque visite. La femme de Konstantin a cuisiné. Quatre filles me serrent la main. L'aînée poursuit ses études d'avocate à Alep, souligne fièrement Benibal. Sanharib n'a jamais vu ses cousines... La table est dressée pour quatre hommes. Les femmes s'éclipsent, non par tradition, mais parce que la cuisine est trop petite. Avant de passer à table, un détour par la salle de bains, pour nous laver les mains. Cette excellente habitude a une raison : on mange avec ses doigts. Le poulet est délicieux. Du yoghourt l'accompagne. Ensuite, Benilal me conseille de prendre une douche et de me reposer : il fait trop chaud, l'après-midi, pour sortir. Il m'a trouvé un petit hôtel et insiste pour payer la note. Il connaît le patron... A Qamishli, c'est une marque de confiance. Je reçois le premier d'une longue série de thés et un cours accéléré d'histoire politico-religieuse. L'hôtelier a émigré en Amérique, dans sa jeunesse, et parle couramment l'anglais, mais les trois hommes parlent araméen entre eux. L'arabe est la langue officielle. Benibal parle un peu français, Loutfee ne maîtrise aucune langue européenne. Cela ne simplifie pas l'histoire déjà complexe de la région. Les Malki sont des chrétiens araméens - ou orthodoxes. Les Araméens, à ne pas confondre avec les Arméniens, proviennent de l'ancienne Mésopotamie, la région sise entre le Tigre et l'Euphrate. Cela correspond au sud-est de la Turquie, à la Syrie et au nord de l'Irak. Qamishli est au milieu. Les Araméens affirment être le berceau de notre civilisation et leur langue aurait été celle de Jésus. Après la sieste, visite à l'usine de traitement de bois de Konstantin. " Sanha a joué ici ", raconte Benibal, qui a travaillé pour son frère. L'endroit ne déborde pas d'activité. Il n'a plus plu depuis un an et l'économie locale en souffre. Quatre ouvriers sont à l'£uvre, dont trois Kurdes. Cela reflète les changements qu'a connus la ville depuis que les Malki l'ont quittée. " Elle abritait 100.000 personnes contre 400.000 maintenant ", explique Benibal. " Les Kurdes affluent. Ils sont 300.000. Les musulmans peuvent se marier deux ou trois fois. Cela fait beaucoup d'enfants. Même les villages voisins, jadis chrétiens, sont peuplés de musulmans. A mon premier retour, en 1996, je n'ai pas reconnu la ville ". Les basses constructions disparaissent au profit de buildings. Qamishli n'est qu'un immense chantier. Ses maîtres sont kurdes. " Chez nous, l'aîné est obligé de poursuivre des études de médecine, de droit ou d'architecture ", ajoute-il, avec cette touche de fierté typique des Araméens. En parcourant la ville, Benibal indique les quartiers chrétiens et kurdes. L'aversion est perceptible. Comme les Araméens, les Kurdes ont leur propre langue, leur propre culture mais pas de pays. Ils partagent le même sort : persécutions et diaspora. Deux millions de Kurdes vivent en Syrie, où ils représentent la plus forte minorité ethnique. Ils se sont établis au nord-est, dans une région qu'ils aimeraient muer en Kurdistan indépendant, une région à laquelle prétend la petite minorité araméenne de Syrie. Quand Konstantin ouvre la porte de la maison familiale, incrustée dans un long mur sans fenêtres, nous découvrons une grande cour, entourée de pièces sans étage. Devant le bâtiment gauche, un petit jardin où trône un olivier. Benibal montre une fenêtre, celle de l'ancienne chambre de Sanharib. Elle est vide. L'autre aile a été habitée récemment pas un cousin de la famille. A un mur, une photo : " Un de mes frères, soldat, mort dans un accident de la circulation. Mes parents ont acheté ce terrain en 1932. Nous étions quatre frères et trois s£urs. Nous avons ensuite vécu ici avec nos six enfants et d'autres branches de la famille ". En 2008, la maison est une épave, entourée de buildings. En descendant le chemin, nous passons devant une coquette maison peinte en vert. La porte est ouverte. " Des Kurdes ", souffle Benibal. Nous roulons à quelques blocs de là. Pendant un an, Sanharib a effectué ce trajet pour aller à l'école. Ou à l'église car les deux étaient liées. Le joli bâtiment appartient à l'Eglise assyrienne, un des nombreux courants chrétiens mais pas l'orthodoxe. Derrière l'église, les locaux de l'école. Ils ont piètre allure mais n'ont pas encore été avalés par les buildings. Konstantin retourne à son entreprise. Nous allons au stade de football. Le premier club de Qamishli a été fondé dans les années '50 par la famille de Loutfee. Il s'appelait Rafidyn et n'alignait que des Araméens. Il est devenu kurde et a été baptisé Jihad. Loutfee ne s'y rend plus. Le club a fait la une mondiale en mars 2004. Des fans kurdes de Jihad se sont battus avec les supporters arabes de l'équipe visiteuse, Deir Ez-Zur. Ceux-ci les auraient provoqués avec des photos du dictateur irakien Saddam Hussein, qui a massacré des milliers de Kurdes irakiens. La police a ouvert le feu. Ce fut le début de plusieurs jours d'émeutes. Trente personnes auraient perdu la vie. Depuis, Jihad ne peut plus disputer ses matches à Qamishli. La région vit sur un baril de poudre. Les Affaires étrangères belges nous ont prévenus : " En novembre 2007, des manifestations ont eu lieu à Qamishli, la Turquie ayant menacé d'intervenir militairement dans la zone kurde de l'Irak. Même si la situation s'est apaisée, les voyageurs doivent être très prudents ". " Je suis parti juste avant cette bagarre mortelle entre supporters ", sourit Benibal. C'est sa quatrième visite depuis son émigration. En 2005, sa mère est morte. Il n'a pu assister aux funérailles. " On enterre les gens le lendemain de leur décès. Nous n'avons pas de quoi conserver les corps. Sanha n'a revu sa grand-mère qu'une fois, quand elle est venue en Allemagne pour vingt jours. Il n'a pas revu mon père, mort en 1994 ". Le vol de Damas, le matin suivant, est reporté à l'après-midi. Nous en profitons pour rouler en direction de la frontière turque. Nous traversons une banlieue grise, en pleine croissance. Les routes ne sont qu'ornières, les rues sont jonchées de détritus. La désolation. Il n'y a rien à voir, pas de parc ni de monument, presque pas d'arbres. Le ring est manifestement pourvu du meilleur macadam de la ville. Il est à deux bandes de circulation dans chaque sens et équipé d'éclairage mais les voitures sont rares. A l'intérieur de la petite ceinture, le trafic est dense. A l'extérieur, selon nos normes, ce sont des bidonvilles. Les champs de coton et de blé attendent la pluie. Les champs d'oliviers sont situés un peu plus loin, en direction de l'Irak. Le poste frontière est paisible. Benibal nous raconte que le village natal de ses quatre grands-parents se trouve quelques kilomètres plus loin, sur sol turc : " Mon père était turc ". Sabah, sa femme, possède la nationalité turque. Elle a le même nom de jeune fille que son mari : Malki. Le père de Sabah et la mère de Benibal étaient frère et s£ur. A quinze ans, Benibal a émigré à Istanbul. Quatre ans plus tard, il a épousé Sabah. Leur fille aînée est née dans la grande ville turque. Deux ans plus tard, le jeune couple est revenu à Qamishli car Benibal devait effectuer son service militaire. " Une de mes s£urs vit toujours à Istanbul ". Sanharib Malki hésitait entre la Belgique et la Syrie, mais il est avant tout araméen et ses racines sont en Turquie. Le lendemain, Benibal et moi nous trouvons au stade Abassi de Damas, pour suivre l'entraînement de la sélection syrienne. Benibal a effectué un voyage de dix heures en car, la nuit. Loutfee et Konstantin sont partis plus tard. Ils veulent voir Sanharib à l'£uvre contre l'Iran. Ils sont déçus : la Syrie est à nouveau battue 0-2 et Sanharib ne joue qu'un quart d'heure. Il décroche en riant, quand je lui téléphone de Belgique, plus tard : " Je viens d'arriver à Qamishli ". Il n'a pas encore vu grand-chose de la ville. Il est en visite chez son oncle et ses cousines. " Mais c'est exactement comme vous me l'avez expliqué... ". par jan hauspie