Tout le monde peut changer d'avis, rien de mal à ça...
...

Tout le monde peut changer d'avis, rien de mal à ça... C'est arrivé au moins une fois à Andrea Pirlo depuis qu'il a sorti son autobiographie ( Je pense, donc je joue) en 2013. Il ouvrait le neuvième chapitre du bouquin sur cette confession : " Je ne parierais pas un cent sur une reconversion comme entraîneur. Ce n'est vraiment pas un job qui m'attire. On a trop de tracas et c'est une vie qui ressemble trop à celle d'un footballeur. J'ai fait mon temps et j'ai envie de mener une vie normale. Il n'y a qu'un seul Antonio Conte, c'est très bien comme ça. Même si Marcello Lippi avait des points communs avec lui quand il se fâchait vraiment. " Sept ans plus tard, Pirlo est en route pour obtenir son diplôme d'entraîneur. Et il a le poste qu'il ne voulait pas imaginer dans son livre. Il s'est inscrit l'année passée aux cours pour la Licence Pro UEFA, donc il peut déjà s'installer sur un banc en D1 ou D2. S'il en était resté à ses plans initiaux, il aurait pu vivre un été hyper tranquille. En se remémorant une fois de plus les moments clés de sa fantastique carrière de joueur avec Brescia, l'Inter, la Reggina, l'AC Milan, la Juventus et New York City. Se souvenir de sa façon, non pas de frapper, mais de caresser le ballon, grâce à une technique au-dessus de la moyenne. Avec lui, l'élégance a souvent été couplée à l'efficacité. Andrea Pirlo, c'est aussi un titre mondial, deux éditions de la Ligue des Champions et six trophées de champion d'Italie. Vendredi 7 août dernier, en fin de soirée, Forte dei Marmi, une station balnéaire huppée en Toscane. Andrea Pirlo figure parmi les invités pour le 36e anniversaire de Giampaolo Pazzini, l'attaquant du Hellas Vérone qu'il a côtoyé en équipe nationale. Pirlo arrive en retard parce qu'il a tenu à regarder le match de Ligue des Champions entre la Juventus et Lyon, qui s'est terminé de façon dramatique pour les Turinois. Quand il pointe le bout du nez, des sourires dans la salle et ce commentaire : " Garde bien ton téléphone sur toi, il paraît qu' Andrea Agnelli te cherche. " Ce soir-là, pas de coup de fil du patron de la Juve. Mais bien le lendemain matin. Il demande à Pirlo s'il peut se rendre d'urgence à Continassa, le centre d'entraînement ultra-moderne de la Vieille Dame. Il y va puis rentre à Versilia, où il passe ses vacances. Au moment où il fait la route, une nouvelle tombe : Maurizio Sarri est viré. Très peu de temps après l'annonce, Pirlo est nommé nouvel entraîneur de la Juventus. C'est... son deuxième engagement par ce club en une semaine ! Le dernier jour de juillet, la Juve avait organisé une conférence de presse pour présenter le nouvel entraîneur de son équipe U23. Normalement, une annonce comme celle-là passe simplement par quelques lignes dans les journaux. Mais pour Pirlo, on bouscule les codes et les habitudes. Et comme pour donner encore plus d'aura à l'officialisation de cette arrivée, c'est le président Agnelli en personne qui a présenté l'homme. Les U23 de la Juventus vont évoluer en Serie C, la troisième division. C'est la seule équipe espoirs qui aura ce privilège. " Le chemin de la deuxième équipe vers la première ne doit pas être ouvert seulement aux joueurs, il doit l'être aussi aux entraîneurs ", lâche le patron. " Il y a en Europe des exemples de grands coaches qui ont fait ce parcours et nous espérons que ce sera le cas chez nous aussi. " Une prophétie. Réalisée à la vitesse de l'éclair. Et donc, trois ans après avoir raccroché les crampons, Andrea Pirlo rentre dans le club qu'il avait quitté cinq ans auparavant. En expliquant ceci : " Tout le monde a envie de faire le même parcours que Pep Guardiola ou Zinédine Zidane. J'avais d'autres propositions de clubs de D1, en Italie et en Angleterre. C'est seulement quand j'ai commencé la formation que j'ai compris que j'avais envie de devenir entraîneur. Et jour après jour, cette envie est devenue plus grande. " Et donc, Pirlo devient le treizième champion du monde 2006 à embrasser une carrière de coach. Lors de ce printemps-là, en 2006, la Squadra Azzurra prépare le Mondial à Coverciano, dans la région de Florence. Parmi ses adjoints, Marcello Lippi a Ciro Ferrara, qui vient de terminer sa carrière de joueur. Quand il manque un homme pour un match entre coéquipiers, il fait l'appoint. Dans un de ces matches, il est dans l'équipe de Pirlo, qui lui demande le ballon. Ferrara voit que le médian a trois hommes sur le dos et choisit une autre option. Pirlo lui murmure à l'oreille : " Ciro, pourquoi tu ne m'as pas fait la passe ? " Réponse : " Parce qu'il y avait trois adversaires sur toi. " Réplique de Pirlo : " Tu aurais dû me la passer, j'aurais bien trouvé une solution. " Le tout sur un ton très calme. Cette anecdote illustre le caractère du nouvel entraîneur de la Juventus, a expliqué récemment Ferrara dans une interview pour la Gazzetta dello Sport. " Ça montre que Pirlo est un leader tranquille, un gars qui affirme sa personnalité sans en rajouter. Ceux qui ne le connaissent pas pensent qu'il ne parle pas, mais interrogez ses anciens coéquipiers et vous comprendrez que c'est tout le contraire. Sans parler de toutes les blagues qu'il faisait dans le vestiaire. Gennaro Gattuso a souvent été sa victime préférée. " Ferrara et Pirlo ont un autre point commun. En 2010, on avait demandé à Ferrara, ex-joueur de la Juve, d'entraîner l'équipe alors qu'il n'avait aucune expérience. Ce ne fut pas une réussite. " J'étais inexpérimenté et les dirigeants de l'époque aussi. Ce n'était pas le club que c'est devenu entre-temps. C'est l'époque où d'autres coaches manquant de vécu ont échoué là-bas : Alberto Zaccheroni et Luigi Delneri. " Fabio Cannavaro, qui entraîne aujourd'hui en Chine, a été champion du monde 2006 avec Pirlo. Il le prévient que ce ne sera pas simple. " On dit qu'il est fait pour ce métier, mais par rapport à lui, Guardiola et Zidane avaient quand même un certain passé de coaches quand ils ont hérité d'une équipe première. Guardiola avec Barcelone B et Zidane comme assistant de Carlo Ancelotti, puis comme entraîneur du Real B. Pirlo a certainement une idée de la façon dont il veut faire jouer son équipe, maintenant il doit pouvoir transmettre son message au groupe. Quand j'ai commencé à entraîner, je pensais que j'étais prêt, mais avec le recul, je me rends compte que j'ai commis des erreurs. Il y a une différence entre savoir comment on veut jouer et le faire comprendre aux joueurs, puis réussir à ce qu'ils appliquent ces principes. " Et Cannavaro conclut par un conseil à son ex-coéquipier : " Il aura besoin de temps, et besoin qu'on lui permette de faire des erreurs. Les gens de la Juve ne peuvent pas faire ce qu'ils ont fait il y a dix ans avec Ciro Ferrara. Il avait été jeté dans la fosse aux lions et on ne l'avait pas aidé. " Le lundi 24 août, Andrea Pirlo se retrouve face à un groupe de footballeurs pour la première fois de sa vie. Le courant passe bien avec Cristiano Ronaldo. Son prédécesseur, Maurizio Sarri, n'a pas pu en dire autant. On ne peut pas dire que Sarri ne s'entendait pas avec le Portugais, mais le feeling n'y était pas. Pas plus qu'avec d'autres joueurs du noyau. Finalement, ce coach passait pour un extraterrestre sur la planète Juve. Ce n'est pas le cas du nouveau T1. Il est ami avec le président et il a retrouvé quelques joueurs avec lesquels il a évolué. " On doit vraiment t'appeler Mister ? ", a ironisé Gianluigi Buffon le jour de la reprise. D'autres, comme Giorgio Chiellini et Leonardo Bonucci, n'ont pas oublié le Pirlo qui mettait une ambiance de feu et faisait les blagues les plus hilarantes dans le vestiaire. Ils vont soutenir leur ancien partenaire contre vents et marées, et montrer ce qu'est l'ADN de la Juventus. Antonio Conte, arrivé au club avec Pirlo en 2011, sait qu'un coach a besoin d'appuis comme ceux-là. Il s'est récemment osé à une description de son ancien meneur de jeu : " Un talent exceptionnel, mais aussi un exemple d'engagement. Quand on était ensemble à la Juve, il était la locomotive. Je pouvais demander ce que je voulais aux joueurs, avec Pirlo à la tête du noyau, personne n'osait refuser de faire ce que j'exigeais. " Conte a aussi réveillé Pirlo, comme ce dernier le confie dans son livre : " J'ai connu beaucoup d'entraîneurs et Conte est celui qui m'a le plus étonné. Le premier jour du camp d'entraînement, il a demandé à chacun de se présenter. Et il nous a dit : Les gars, on a terminé les deux derniers championnats à la septième place. C'est complètement inacceptable. Affreux pour un club comme la Juventus. Je ne suis pas venu ici pour finir à un classement pareil. On arrête tout ça. À partir d'aujourd'hui, vous n'avez plus qu'une chose à faire : me suivre. Vous devez être aussi engagés que moi. " Un an plus tard, Conte et Pirlo étaient champions. Désormais, les deux amis - qui ont encore passé le dernier réveillon de Nouvel An ensemble - sont rivaux. On devine déjà que l'Inter de Conte, qui a fini le dernier championnat à la deuxième place, à un point de la Juve, sera le plus sérieux concurrent des champions. Andrea Pirlo a en tout cas été très clair lors de son premier point presse. Il n'y a plus d'avenir à Turin pour Gonzalo Higuaín, acheté pour nonante millions il y a trois ans et auteur de 125 buts en Serie A avec Naples et la Juve. C'est sur le pilier Cristiano Ronaldo qu'il veut bâtir. Et il n'est pas question d'un départ de Paulo Dybala, qui avait été sur le point de quitter le club il y a un an. Il veut une équipe plus agressive en phase de récupération. Histoire de soulager la défense et de permettre à toute l'équipe de plus pencher vers l'avant. La Juventus a encaissé 43 buts la saison dernière, son pire bilan défensif des dix dernières campagnes. À part ça, Pirlo vise un dialogue permanent avec ses joueurs. Et plus une communication à sens unique, comme c'était le cas avec Sarri, qui n'acceptait que ses propres idées. Pirlo veut des entretiens individuels, et choisir ensuite la meilleure façon de procéder en fonction des qualités de chacun. Cela pourrait aboutir à une occupation en 4-3-3, mais aussi à une ligne arrière à trois, ce que Sarri a toujours refusé d'appliquer. Le football qu'il a en tête est orienté vers l'avant, avec une équipe qui maîtrise le ballon, mais il ne se cantonnera pas à un schéma strict. Il devra aussi être un bon psychologue et faire en sorte que les joueurs aient à nouveau faim. " Je veux ramener l'enthousiasme qui a disparu. Le travail sur le terrain est important, mais je privilégie aussi les relations humaines. J'espère retrouver l'unité qui caractérisait le groupe sous Conte, tout ça basé sur un gros travail au quotidien. " Ce dimanche, donc, Andrea Pirlo coachera pour la première fois. À domicile contre la Sampdoria. Et il devient le cinquième coach de l'ère Andrea Agnelli, nommé à la présidence en 2010, à 34 ans seulement. À ce moment-là, le chiffre d'affaires du club était de 156 millions d'euros. Aujourd'hui, il est passé à un demi-milliard, ce qui en fait le onzième club le plus riche du monde. Luigi Delneri n'a tenu qu'un an et l'équipe a fini à la septième place. Antonio Conte a conquis trois titres d'affilée. Massimiliano Allegri a fait la passe de cinq. Maurizio Sarri a enchaîné sur un nouveau scudetto. Faites le compte : neuf titres consécutifs. Andrea Pirlo est censé atteindre un chiffre rond dans quelques mois.