G ilbert Van Binst a 56 ans et est domicilié à Westende mais son boulot de représentant en adoucisseurs d'eau l'empêche de rentrer chaque soir à la côte. " Je n'ai de comptes à rendre à personne car je vis seul, j'ai rayé les femmes de ma vie. Enfin, presque... ", dit-il, avec le sens de l'humour qui le caractérise. Dans trois mois, il espère être pensionné. Après avoir souffert de l'estomac, il veut veiller à sa santé. " J'ai fait une grosse dépression, je n'avais plus envie de rien ", dit-il. " Mais j'ai appris à accepter mon âge. En fait, c'est comme si j'avais 112 ans car j'ai vécu deux vies à la fois... "
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G ilbert Van Binst a 56 ans et est domicilié à Westende mais son boulot de représentant en adoucisseurs d'eau l'empêche de rentrer chaque soir à la côte. " Je n'ai de comptes à rendre à personne car je vis seul, j'ai rayé les femmes de ma vie. Enfin, presque... ", dit-il, avec le sens de l'humour qui le caractérise. Dans trois mois, il espère être pensionné. Après avoir souffert de l'estomac, il veut veiller à sa santé. " J'ai fait une grosse dépression, je n'avais plus envie de rien ", dit-il. " Mais j'ai appris à accepter mon âge. En fait, c'est comme si j'avais 112 ans car j'ai vécu deux vies à la fois... " Van Binst est resté une grande gueule qui cache ses doutes. C'était un défenseur rugueux qui intimidait les attaquants : " Avant le match, je leur demandais comment allait leur tendon d'Achille. Ils disaient que ça allait et je répondais que ça irait nettement moins bien après le match... "Le " Gilles " connut ses meilleurs moments entre 1976 et 1978, lorsqu'il remporta deux fois la Coupe des Coupes avec Anderlecht. Il considère le premier trophée, conquis au Heysel contre West Ham (4-2), comme le plus beau : " Ce soir-là, j'ai joué dans l'axe de la défense car Erwin Vandendaele était blessé. J'étais capitaine et j'ai vécu un moment fantastique au moment de soulever la coupe dans les airs ". Deux ans plus tard, il se mit encore davantage en évidence. Arrière droit, il inscrivit deux buts au Parc des Princes face à l'Austria de Vienne (4-0). " Avant le match, Raymond Goethals, notre entraîneur, était venu me trouver. Il m'avait dit que je ne toucherais pas une balle car mon adversaire direct, un certain Wiknère, était trois fois plus rapide que moi. Goethals avait un problème avec les noms. Il parlait de Pirkner, un international autrichien. -Si ce Wiknère boîte, il sera déjà moins rapide. Dès la première minute, j'ai écrasé son tendon d'Achille. Il n'était pas assez blessé pour sortir mais il ne pouvait plus défendre. Sans cela, je n'aurais pas marqué deux buts. A la mi-temps, Goethals m'a dit que j'avais bien compris le message. " Avant le match, Van Binst ne doutait pas de la victoire : " L'arrière droit de l'Austria, Sara, qui avait été international à plus de 100 reprises, avait dit dans un journal que Rob Rensenbrink était un footballeur surfait. Lorsque Robbie lut cela, il rigola et dit : -On va voir. Avec lui, Sara est devenu fou. Nous avons rapidement mené 2-0 et j'ai inscrit les deux derniers buts, chaque fois sur passe de Ludo Coeck. Anderlecht possédait, à l'époque, l'entrejeu le plus complémentaire qu'on puisse imaginer. Coeck évoluait devant la défense, il prenait tout de la tête et cela me convenait : je n'aimais pas jouer de la tête car j'avais déjà le nez de travers. Coeck pouvait également donner des passes très précises et ses tirs étaient terriblement puissants. Arie Haan était le chef d'orchestre, un véritable leader, un entraîneur sur le terrain. Lorsqu' Urbain Braems était entraîneur, il expliquait la tactique puis Haan disait : - Maintenant, je vais vous expliquer comment nous allons jouer. Et tout le monde le suivait car nous avions un respect énorme pour lui. Sur les flancs, il y avait François Van der Elst, très rapide, et Frankie Vercauteren, avec ses centres bananes. Des ailiers comme on n'en fait plus. C'était le meilleur entrejeu d'Europe. Puis devant, bien sûr, il y avait Rensenbrink. J'ai rarement vu un joueur aussi instinctif : il entamait un mouvement sans savoir où il allait le terminer. Le problème, c'est qu'il n'arrivait pas à se motiver pour les petits matches. Si nous allions à Beringen, il tirait la tête. Il regardait par la fenêtre, voyait ces maisons toutes identiques et disait : -Ici, les gens doivent être dépressifs. Puis il ne touchait pas un cuir et Anderlecht perdait. C'est pour cela que, l'année où nous avons remporté la Coupe d'Europe, nous avons terminé deuxièmes du championnat derrière le Club Brugeois. " " Lorsqu'il pénétra sur le terrain avant l'échauffement, Goethals vit du mauve et blanc partout. Il rentra au vestiaire, manifestement ému. - Il n'y a que des supporters d'Anderlecht, dit-il. Ce qu'il ne savait pas, c'est que l'Austria jouait aussi en mauve et blanc. Quel type, Goethals ! Le meilleur entraîneur que j'aie eu. Celui qui avait mal quelque part ne devait pas s'entraîner, tellement il craignait les blessures. Car il n'aimait pas changer son équipe et il avait raison. Un footballeur doit se sentir en confiance. Je ne comprends rien aux systèmes de rotation actuels. Goethals était cool. En équipe nationale, avant l'entraînement, il disait à Raoul Lambert d'aller jouer aux cartes, pour ne pas se blesser. Car Lambert avait les muscles fragiles. On peut en rire mais, à l'époque, nous avions peu de blessés. Goethals nous laissait beaucoup de liberté. Nous allions au vert à Genval avant les matches mais parfois, nous devions aussi rester après et nous n'aimions pas ça. Nous placions donc une échelle sous la fenêtre de la chambre de Rensenbrink et nous sortions. Goethals aimait bien aller prendre l'air tard le soir avec Martin Lippens, son adjoint. Lippens avait vu l'échelle et voulait se fâcher mais Goethals répondait que c'était pour les peintres. -La nuit ?, demandait Lippens. Goethals faisait comme s'il n'entendait pas. " Les sorties nocturnes faisaient partie du jeu, même à Paris : " Après le match, nous sommes allés Chez Castel. Il y avait plein de stars de cinéma, comme Catherine Deneuve. Il fallait faire un emprunt pour acheter une bouteille de champagne. Nous avons donc bu du Ricard. Le lendemain, dans le train, nous étions tous malades comme des chiens. Et lorsque nous sommes arrivés à Bruxelles-Midi, 10.000 personnes nous attendaient. " Il y a quelque temps, la RTBF offrit à Van Binst une cassette du match entre Anderlecht et l'Austria de Vienne. Il la regarde parfois. " On a parlé avec beaucoup d'enthousiasme de cette victoire mais si, après dix minutes, l'Austria avait mené 2-0, nous n'aurions rien eu à dire. Ils ont filé deux fois seuls au but mais Nico de Bree est chaque fois très bien sorti. C'était sa grande force. Dans les airs aussi, il était imbattable. Par contre, il ne voyait pas arriver les tirs de 30 mètres. " On disait qu'Anderlecht était un club froid mais Van Binst nuance : " Nous nous entendions bien mais, à un certain moment, il y a eu un problème entre Rensenbrink et Haan, à cause de l'équipe nationale. Constant Vanden Stock m'a demandé d'intervenir mais les choses n'ont fait qu'empirer. Sur le terrain, on n'en remarquait rien car ils étaient très professionnels et, dans les grands matches, Anderlecht formait un bloc. Nous jouions tout de même pour l'argent. Plus tard, Rensenbrink a dû partir aux Etats-Unis et seul Fernand Beeckmann, le soigneur, est allé lui dire au revoir à l'aéroport. Rensenbrink en parle encore aujourd'hui, cela lui a fait mal. Un type très spécial, terriblement avare. Si nous allions boire un verre à dix et qu'il était avec nous, nous savions qu'il y aurait neuf tournées. Un jour, je suis allé manger avec lui, aux Pays-Bas. Il a demandé l'addition et me l'a donnée. " " En fait, cette Coupe des Coupes 1978, nous ne l'avons pas volée. Au premier tour, nous avons éliminé le Lokomotiv Leipzig. Après, ce fut au tour de Hambourg et Porto. Puis, en demi-finale, Twente, qui était deuxième du championnat de Hollande. Cela avait été plus simple en 1976 : le Rapid Bucarest, Banja Lucka, Wrexham et Zwickau. Puis la finale au Heysel, contre West Ham, avec deux buts de Rensenbrink. C'est mon plus beau souvenir car c'était notre première coupe d'Europe et on n'oublie jamais ce qui arrive pour la première fois dans une vie. Nous étions entraînés par Hans Croon, un type très bizarre. Il était venu me trouver en disant : -J'ai entendu dire que tu avais une grande g... mais si tu essayes avec moi, je te fous dehors. J'ai répondu : - J'espère que vous resterez assez longtemps pour faire ça, trainer. Plus tard, il a fait de moi son capitaine. C'était un homme intelligent. Et un bon entraîneur. Il n'était que de passage car Goethals avait déjà signé pour la saison suivante. Les joueurs sont encore allés trouver Constant pour lui demander si Croon ne pouvait pas rester mais il a dit : - C'est moi qui choisis l'entraîneur et vous travaillez avec lui. Il était le grand patron. Après une défaite, quand il entrait dans le vestiaire, vous saviez à quoi vous attendre... Parfois, il nous convoquait en salle de réunion, il lançait son chapeau dans un coin et nous traitait de fainéants. Je connaissais cela par coeur. Un jour, j'ai eu un fou rire et il m'a fait sortir. J'ai dû patienter à l'extérieur car il avait deux mots à me dire. Moi, je faisais déjà mes comptes : 250 euros d'amende, peut-être 500... Il est sorti, m'a fait un clin d'£il et est parti. Je n'ai discuté de primes avec lui qu'une seule fois. J'ai dit : -Les joueurs veulent.... Il m'a interrompu immédiatement : - Les joueurs n'ont pas à exiger. Ils ont juste le droit de laver mes camions, s'ils le souhaitent. Il manque à Anderlecht. Le club n'a plus rien à voir avec ce qu'il était. Le Sporting était un club familial, c'est devenu une multinationale. Avec Vanden Stock, on savait ce qui était permis ou non. Surtout lorsqu'il s'agissait de primes. Pour battre l'Austria de Vienne, nous avons touché 9.000 euros chacun. " " Je ne suis pas allé à la réception du centenaire. Van Holsbeeck m'a téléphoné cinq fois mais je n'avais pas envie. J'ai joué 12 ans à Anderlecht et cela me fait mal de voir le club se traîner. Je n'ai qu'un conseil à donner : débarrassez-vous le plus vite possible de Hassan. Ce type fout le bordel. Il ne s'occupe que de lui-même et laisse sans cesse l'équipe dans le pétrin. Pourquoi cela n'a pas marché avec Vercauteren ? Je comprends que les joueurs ne savaient plus ce qu'ils devaient faire. Frankie est tellement perfectionniste, qu'à un certain moment, il manque de recul. " Après un passage par Toulouse, Van Binst a encore porté le maillot du Club Brugeois : " On ne pouvait pas comparer le Club à Anderlecht, tout y était beaucoup plus amateur. Après un match face à la Lazio de Rome, pour les Mâtines brugeoises, on a apporté du café et des couques au beurre à des Italiens qui n'en revenaient pas. Et on devait laver nos équipements, ce qui était impensable à Anderlecht. Lorsque Georg Kessler devint entraîneur, il fit changer tout cela. Savez-vous ce que Kessler transféra en premier lieu ? Des machines pour entretenir le terrain. Puis il fit aménager son bureau. C'était un type fantastique mais il n'était pas fort tactiquement. Il était donc toujours assisté de quelqu'un qui s'y connaissait davantage que lui. A Bruges, j'ai été son adjoint... Nous nous entendions bien mais il m'interdisait de parler à la presse. Il voulait toute la gloire pour lui. J'ai également connu Kessler à Anderlecht, où il fut vite en conflit avec Paul Van Himst. Parce que Van Himst ne défendait pas ! En perte de balle, il restait sur place. Nous priions pour qu'il ne gèle pas, sans quoi il aurait été transformé en bloc de glace. Mais lorsque Paul avait le ballon, quelle classe ! N'empêche que le meilleur footballeur avec qui j'aie joué, c'est Wilfried Van Moer. Il savait tout faire : ouvrir une défense, construire, marquer, courir... Il était meilleur que Rensenbrink. Il ne faut pas oublier qu'avec Rensenbrink, Anderlecht jouait parfois à douze mais aussi parfois à dix ". Ne regrette-t-il pas de n'être pas devenu entraîneur ? Il secoue la tête. " J'ai travaillé à Lauwe, à Namur et à Oostnieuwkerke mais je n'étais pas fait pour ce métier. " Ce qu'il regrette, par contre, c'est de ne pas être devenu journaliste. " C'est quelque chose qui m'aurait plu. J'ai fait des interviews pour Sport Magazine dans le temps. C'était très amusant car nous allions manger et cela se prolongeait parfois très tard. Un soir, nous étions dans le restaurant de Georges Bertoncello lorsqu'il a dû se lever. Nous nous sommes aperçus que c'était lui qui cuisinait. Une autre fois, à quatre heures du matin, Johnny Thio est tombé du tabouret. Je pourrais en raconter des tonnes... " Il constate que la presse a bien changé. " Il y a peu, j'ai parlé d'Anderlecht. Lorsque le journaliste coupa son enregistreur, nous avons continué à parler, notamment de Glen De Boeck. J'ai alors dit que, comme joueur, De Boeck avançait comme un fer à repasser. Le lendemain, c'était le titre de l'article. " par jacques sys