Ambassadeur d'Anderlecht après en avoir été l'icône, tant comme joueur que comme coach, Paul Van Himst (75 ans mardi prochain) était du voyage des Mauves à Trnava, jeudi passé. Un déplacement qu'il avait déjà effectué en 1972, lors de sa période active, et qui ne lui avait pas laissé un souvenir impérissable.
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Ambassadeur d'Anderlecht après en avoir été l'icône, tant comme joueur que comme coach, Paul Van Himst (75 ans mardi prochain) était du voyage des Mauves à Trnava, jeudi passé. Un déplacement qu'il avait déjà effectué en 1972, lors de sa période active, et qui ne lui avait pas laissé un souvenir impérissable. " C'était au deuxième tour de la Coupe d'Europe des Clubs Champions ", dit-il. " Au premier, nous avions aisément battu les Danois de Vejle ( 4-2 au Parc Astrid et 0-3 là-bas, ndlr). Le représentant de l'ancienne Tchécoslovaquie, c'était toutefois autre chose. La preuve : nous avons été éliminés : défaite 1-0 chez eux et revers 0-1 sur notre terrain. J'étais en partie responsable de cette élimination, vu que j'avais loupé un penalty là-bas. Un fait de match, assorti par la suite d'une éviction européenne qui n'avaient pas contribué à améliorer la relation pour le moins difficile et tendue que j'avais avec l'entraîneur d'alors, Georg Kessler. Il n'était pas votre tasse de thé ? Paul Van Himst : Je ne le portais pas vraiment dans mon coeur, c'est vrai. L'Allemand était partisan d'une discipline de fer. Sous ses ordres, je ne me suis jamais autant époumoné sur un terrain. Le problème, c'est que je ne devais pas seulement ouvrir des brèches pour mes partenaires, il me fallait aussi galoper tant et plus derrière le ballon et l'adversaire en cas de repli. J'avais 28 ans et, en douze années de football au plus haut niveau, c'est la première fois qu'on me demandait ça. Inutile de dire que je ne l'ai pas pris de bonne grâce. Aujourd'hui, avec le recul, je me dis que cet entraîneur était vraisemblablement dans le bon. Et je me fais même la réflexion que s'il avait débarqué plus tôt, mon palmarès européen avec Anderlecht aurait sans doute été tout autre. Le Sporting était effectivement souverain en Belgique, avec 5 titres de champion de rang entre 1964 et '68, mais toujours à la ramasse en Coupe d'Europe. Van Himst : Le coach, Pierre Sinibaldi, était un apôtre du beau jeu. Il entendait que nous déployions le même football offensif partout, en Belgique comme ailleurs. Il ne prenait pas la peine de visionner l'opposant, pour lui l'équipe devait imposer ses vues en tous lieux. Il va sans dire que cette approche s'est retournée plus d'une fois contre nous. D'autant plus que nous, qui combinions notre activité footballistique avec un autre emploi, avions souvent affaire à des pros avant la lettre. Comme d'autres Tchécoslovaques, ceux du Dukla et du Sparta Prague, qui nous ont éliminés en ce temps-là, et qui avaient le statut d'amateurs d'état, autant dire de professionnels déguisés. Nous manquions tout simplement de répondant, sur tous les plans, face à des joueurs de cette trempe. Vous-même, quel job faisiez-vous ? Van Himst : J'ai débuté chez Penninck-Labor, la firme du président anderlechtois Albert Roosens, qui fournissait combustible et charbon. C'était un emploi à mi-temps, que j'exerçais le matin, avant d'aller à l'entraînement l'après-midi en compagnie de mon coéquipier Joseph Jurion. En 1961, Georges De Nil qui était délégué de la Première à Anderlecht et représentant pour les cafés Padanga, décida de lancer sa propre marque, Brésor. Je n'avais pas encore 18 ans et c'est en vicinal, de Zuun à Hal, que j'ai livré mes premiers paquets de café. Dès que j'ai eu mon permis de conduire, j'effectuais les trajets au bord de ma première voiture, une Ford Consul. D'employé au départ, je suis devenu associé, chemin faisant, avant de devenir seul maître à bord en 1990. Une Ford Consul, ça change des voitures customisées des footeux d'aujourd'hui. Van Himst : Les salaires n'étaient pas les mêmes non plus. J'avais 40.000 francs brut, l'équivalent de mille euros actuellement, hormis les primes. Quand j'entends que certains palpent entre 70 et 150.000 euros par semaine, dans des compétitions étrangères, je me dis qu'on ne parle pas de la même chose. Si, de mon temps, le décalage avait été aussi important entre ce qu'on touchait en Belgique et en dehors de nos frontières, peut-être me serais-je laissé tenter. Car j'ai eu des offres. De Modène, d'abord, puis du Real Madrid. C'est Andras Beres, l'entraîneur du Sporting à la fin des années '60, qui avait joué les intermédiaires. Compatriote du légendaire Ferenc Puskas, actif chez les Merengue, il avait entendu dire que ceux-ci cherchaient un attaquant de ma trempe. Et comme Anderlecht avait éliminé l'équipe espagnole en 1963 (3-3 à Chamartin, 1-0 au Heysel, ndlr) avant de réaliser une bonne prestation deux ans plus tard, avec un but de ma part à la clé ( victoire 1-0 au Parc Astrid, ndlr), on avait songé à moi. Mais j'avais trois enfants en bas âge et je me sentais bien au Sporting. Du coup, c'était resté lettre morte. Si j'étais allé là-bas, mon palmarès européen aurait été plus étoffé, c'est sûr. À peine aviez-vous quitté le Sporting, en 1975, qu'il raflait la CE2, la Coupe des Vainqueurs de Coupe, face à West Ham United, au Heysel, l'année suivante. N'est-ce pas râlant ? Van Himst : Sous la direction de Constant Vanden Stock, le club s'était engagé entre-temps sur la voie du professionnalisme pur et dur et il était dès lors à même de rivaliser avec les meilleurs. Peut-être pas en CE1 mais sûrement en CE2 et en CE3 comme j'en ai fait moi-même l'expérience en conduisant les Mauves à la victoire en Coupe de l'UEFA en 1983. Mais 20 ans plus tôt, cette perf-là n'était pas envisageable. Nous n'étions pas mûrs pour prétendre à plus. Perso, j'aurai dû me contenter d'une accession en finale de la Coupe des Villes de Foire en 1970. À domicile, on avait fait le job contre Arsenal, en l'emportant 3-1. Mais à Highbury, face au rouleau compresseur londonien, on s'était fait manger 3-0. En déplacement, ce genre de mésaventures nous arrivait hélas souvent. Vous êtes le dernier entraîneur à avoir mené Anderlecht à un sacre européen en 1983. Ces temps-là peuvent-ils revenir un jour ? Van Himst : Il faut être réaliste : compte tenu des budgets des clubs en Ligue des Champions, le Sporting ne décrochera jamais la timbale à ce niveau. Ce n'était déjà pas le cas à mon époque, aussi bien comme joueur que comme entraîneur, lorsque les différences en matière de moyens financiers n'étaient pas encore à ce point marquées. Mais en Europa League, l'équivalent de l'ancienne Coupe de l'UEFA, je reste convaincu qu'Anderlecht peut, à terme, nourrir certaines ambitions. Cette saison déjà, il est dans une poule jouable. Reste à voir, évidemment, si à un stade plus avancé, l'équipe actuelle peut ambitionner davantage, étant donné qu'elle est quand même en pleine phase de reconstruction. Mais dans un avenir plus ou moins proche, à condition d'apporter les retouches requises, elle peut voir plus haut. Pour les Mauves, l'exemple à imiter, ce sont des clubs comme le FC Bâle, Porto ou même Séville, qui n'ont pas les budgets les plus astronomiques mais qui parviennent quand même, chaque saison, à se mettre en évidence sur la scène européenne. Que manque-t-il à Anderlecht pour prendre une autre dimension ? Van Himst : Il y a une double occupation pour la plupart des postes, ce qui est nécessaire quand on veut courir plusieurs lièvres. Mais je reste sur ma faim concernant la place de régisseur. Un Knowledge Musona, un Ryota Morioka, un Pieter Gerkens peuvent s'y tirer d'affaire mais ils n'ont pas le rayonnement de ceux qui, chez la concurrence, occupent la même fonction. Je songe à Hans Vanaken au Club Bruges, Alejandro Pozuelo à Genk voire un Mehdi Carcela au Standard. À la limite, un Luis Garcia à Eupen serait plus indiqué lui aussi, dans ce même rôle. Dommage qu'il ne soit plus de prime jeunesse. De fait, depuis le retrait de Pär Zetterberg, Anderlecht ne dispose plus d'un régisseur de haut vol. L'Egyptien Ahmed Hassan n'était pas mal non plus mais il n'avait pas le même impact sur ses équipiers et le jeu que le Suédois. En soi, je comprends pourquoi le club a fait le forcing pour enrôler, in extremis, Lazar Markovic. Car celui-là avait le profil d'un véritable numéro 10. Comme vous, jadis. Van Himst : Je crois effectivement qu'un bon Van Himst serait utile dans l'équipe actuelle (il rit). En tant qu'attaquant en retrait, je marquais tout de même facilement. Sans compter que j'amenais pas mal de buts aussi. Tout bien considéré, mon profil se rapprochait de celui de Kevin De Bruyne actuellement. À cette différence près que je trouvais plus facilement l'ouverture que lui. C'est dû à sa position sur le terrain, davantage en retrait que moi. Je préférerais le voir évoluer un cran plus haut chez les Diables. Dans ce cas, il serait encore plus performant à mes yeux. L'équipe nationale doit-elle nourrir des regrets suite au Mondial ? Van Himst : Quand on a été aussi proche du but, après voir éliminé le Brésil de surcroît, il y a de quoi se mordre les doigts. Mais il ne faut pas, non plus, jeter la pierre à l'équipe de France. C'est une formation qui sait à la fois bien défendre et bien attaquer, selon les circonstances. Elle est complète. Nous, on ne doit pas faire la fine bouche. Une troisième place, pour un petit pays comme le nôtre, c'est pas mal. Et ce n'est peut-être que le début d'une belle histoire. Face à l'Islande, en Ligue des Nations, les Diables ont poursuivi sur leur lancée de la Russie. C'était leur premier match à enjeu, en déplacement en sus, et on aurait dit une simple joute amicale, tant la différence était flagrante. Et ce constat vaut de plus en plus quand on voit cette équipe nationale à l'oeuvre. L'adversaire est rétrogradé, pour ainsi dire, au rang de sparring-partner. Et ce n'est pas en raison de sa faiblesse, c'est dû à la force des Diables. C'est la meilleure équipe nationale belge de tous les temps ? Van Himst : La génération '70, dont je faisais partie, était parvenue à se qualifier pour la phase finale de la Coupe du Monde, au Mexique, à une période où 16 équipes seulement participaient à l'épreuve. C'était une performance. Deux ans plus tard, nous avions terminé troisièmes du Championnat d'Europe des Nations, ce qui n'était pas mal non plus. En 1986, il y eut aussi la glorieuse campagne mexicaine des Ceulemans et consorts. Les anciens ne manquent donc pas de mérite (il rit). Mais c'est vrai que cette levée-ci est sans nul doute la plus aboutie, avec des cadors dans chaque secteur : Courtois au goal, Kompany en défense, De Bruyne dans l'entrejeu et Lukaku, pour ne citer que lui, à l'attaque. Il vous a dépossédé entre-temps du titre de meilleur réalisateur belge de tous les temps. Van Himst : Les records sont faits pour être battus et je me disais bien qu'il tomberait tôt ou tard. D'autant plus que je n'étais pas une véritable pointe. Durant toute ma carrière, j'ai toujours évolué dans le dos d'un attaquant axial : Jacky Stockman, Jan Mulder et Johan Devrindt à Anderlecht, Raoul Lambert en équipe nationale. Il était dès lors logique que je sois dépassé, tôt ou tard, par un avant de ce type. Et Lukaku en est un. Comprenez-vous les critiques qui s'abattent parfois sur lui ? Van Himst : Non. La Belgique devrait être fière de posséder un réalisateur comme lui. Ses stats, à 25 ans, sont tout bonnement phénoménales. Et il ne cesse de s'améliorer. Il y a quelques années, il y avait peut-être à redire concernant ses contrôles quelquefois approximatifs. Mais tout cela, c'est de l'histoire ancienne. Lukaku a gardé sa puissance mais gagné en finesse. La preuve par son deuxième but à Reykjavik. Grande classe. Et dire qu'il veut mettre fin à sa carrière chez les Diables après l'EURO 2020... Van Himst : Franchement, j'espère qu'on lui ôtera ça de la tête car ce serait du gâchis. À 27 ans, un attaquant aborde ses meilleures années. Il serait dommage d'arrêter en si bon chemin. S'il persévère, il peut viser la barre des 70 buts, ou même davantage. Il faut le convaincre de continuer. Un autre joueur qui fait fort depuis plusieurs mois, c'est Eden Hazard. Certains disent qu'il est en passe de devenir le meilleur joueur belge de tous les temps. Encore une menace pour vous ? Van Himst : On verra ce que le futur réserve mais je n'hésite pas à dire qu'il est aussi bon que moi, même si nos rôles ne sont pas les mêmes. Il n'empêche que je suis fan. Un grand fan, même. J'ose espérer qu'il jouera un jour au Real Madrid, comme lui-même en a toujours rêvé. En réalité, ça fait deux ans qu'il devrait jouer là-bas. Zinédine Zidane aurait dû faire l'impossible pour convaincre Florentino Perez. Eden Hazard, c'est un Paco Gento, icône du club merengue à mon époque, mais plus fort encore. Sans doute Gento était-il plus rapide. Mais les dribbles et la conduite de balle d'Eden feraient chavirer le stade Bernabeu de bonheur. Le Mondial a définitivement assis sa notoriété ? Van Himst : Il y a pris une autre dimension, au même titre que toute l'équipe belge d'ailleurs. Pour moi, c'est Roberto Martinez qui a été à la base du déclic en ayant un entretien, avant le tournoi, avec Kevin De Bruyne. Soyons francs : l'association Hazard-De Bruyne n'avait pas toujours été heureuse par le passé. Les deux avaient du mal à être pleinement performants, comme ils pouvaient l'être en club. Le sélectionneur a eu la bonne idée de mettre les choses à plat avec De Bruyne, qui n'est pas un caractère facile. Il a su le convaincre de mettre ses qualités au service du collectif et c'est ce qui a finalement permis à l'équipe belge de tirer à merveille son épingle du jeu en Russie. Vous avez connu une époque où Anderlecht formait l'ossature de l'équipe nationale. En Russie, seuls Leander Dendoncker et Youri Tielemans portaient ce label. Van Himst : Pour moi, ils sont les exemples à suivre pour la jeune classe anderlechtoise. Trop de garçons se laissent encore tenter par une aventure étrangère en bas âge alors qu'ils feraient mieux de disputer deux voire trois saisons au plus haut niveau, en Belgique, avant d'effectuer le grand saut. Youri a fait un bon choix avec Monaco, où il a rang de titulaire à présent. Pour Leander, je suis un peu plus mitigé. S'il avait attendu un an de plus, je pense que d'autres clubs que Wolverhampton se seraient intéressés à lui. Comment expliquez-vous que bon nombre de jeunes rallient régulièrement l'équipe-fanion à l'Ajax, alors qu'à Anderlecht c'est autrement plus problématique ? Van Himst : C'est le refrain que j'entends souvent mais en est-il réellement ainsi ? Si je me replonge soixante ans en arrière, j'ai été muté en Première en même temps que d'autres joueurs avec qui j'avais évolué en Juniors UEFA comme les trois Jean - Trappeniers, Plaskie et Cornélis -, et Georges Heylens. Quand j'ai été nommé coach du Sporting en 1983, j'ai fait monter dans le noyau, progressivement, des garçons comme Enzo Scifo, Georges Grün et Stéphane Demol. L'avantage, par rapport à aujourd'hui, c'est qu'il y avait vraiment du beau monde pour les entourer. De Morten Olsen en défense jusqu'à Kenneth Brylle à l'attaque, en passant par Ludo Coeck, il n'y avait là que des internationaux. À cet égard, les temps ont bien sûr changé. Mais comme Marc Coucke veut jouer la carte des jeunes, je suis sûr qu'il fera l'impossible afin de créer le contexte propice pour les épanouir. Il sera plus pragmatique que son devancier, Roger Vanden Stock ? Van Himst : Par rapport à son père, Roger était déjà plus audacieux. Je pense que Marc Coucke s'inscrit dans la même veine. Il va griffer Anderlecht. Il a déboursé 8 millions pour Bubacarr Sanneh et était prêt à débourser largement les cordons de la bourse pour attirer Lazar Markovic. C'est la preuve qu'il veut consentir un effort tout particulier. À raison, car c'est au contact de joueurs pareils que les jeunes peuvent s'étoffer. Voyez l'Ajax qui n'a qu'à se féliciter de l'arrivée de Dusan Tadic. À ses côtés, ses jeunes se subliment et cela a permis à l'équipe, pourtant très jeune, d'assurer sa place en Ligue des Champions cette saison. À 75 ans, nourrissez-vous encore l'un ou l'autre rêve ? Van Himst : Ces derniers mois, j'ai eu le malheur de perdre plusieurs coéquipiers de ce que l'on appelait communément le " grand Anderlecht " : Jean Trappeniers, Jean Cornélis, Jean Plaskie, Martin Lippens, Pierre Hanon. J'essaie de ne pas songer à la mort mais tous ces décès m'y ont confronté, évidemment. Sans compter que j'ai perdu aussi la femme de ma vie, Arlette, il y a cinq ans, après un long combat contre la maladie. Tout ce que j'espère, c'est que mes enfants et petits-enfants continuent à vivre heureux. Et si d'aventure l'un d'entre eux pouvait marcher sur mes traces à Anderlecht, je serais franchement un homme comblé. Amando, le fils de Claudia, joue chez les U15 et Niels, l'aîné de Frank, chez les U18. Le chemin est long et difficile mais je croise les doigts.