Didier Mbenga Ilunga, un Congolais de 2,14 mètres n'est pas facile à joindre. Il faut d'abord passer par Willy Steveniers, cette légende du basket belge devenu conseiller privé (il exploite aussi une taverne à Anvers et vient d'accepter un mandat de DT dans le nouveau club d'Alost en D2). Ensuite, c'est l'interminable jeu de cache-cache avec les deux gsm de Didier.
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Didier Mbenga Ilunga, un Congolais de 2,14 mètres n'est pas facile à joindre. Il faut d'abord passer par Willy Steveniers, cette légende du basket belge devenu conseiller privé (il exploite aussi une taverne à Anvers et vient d'accepter un mandat de DT dans le nouveau club d'Alost en D2). Ensuite, c'est l'interminable jeu de cache-cache avec les deux gsm de Didier."J'en ai besoin de deux", s'excuse-t-il. "Des inconnus ne cessent de m'appeler. Les gsm ont commencé à sonner quelques minutes après mon opération au genou, alors que j'émergeais de l'anesthésie: c'était un agent de la Michigan State University! Je m'y fais. Je considère tout cela comme un petit jeu. Je les laisse parler et je fais comme si j'étais intéressé. J'en entends, vous savez".Malgré sa taille et son apparence peu discrète (casquette de baseball, t-shirt hors du pantalon et lunettes solaires flashy ), Mbenga est un garçon timide. D'emblée, il pointe du doigt un coin isolé de la grande taverne, peu remplie, du Sporting Charleroi, le grill du Zèbre. Chaque fois que quelqu'un le reconnaît et lui serre la main, il interrompt sa phrase et attend que son interlocuteur se soit éloigné avant de poursuivre l'entretien. Didier Mbenga Ilunga : A l'entraînement, il m'a bien suivi. Nous avons beaucoup discuté. Je dois retrouver mon rythme à Gilly afin de fonctionner comme dixième homme à Charleroi. La position à Charleroi vous préoccupe-t-elle?Pas vraiment. Je préfère évidemment évoluer à Charleroi afin de faire mes preuves au plus haut niveau mais l'essentiel pour l'instant, c'est d'acquérir du rythme. Je bénéficie du soutien de l'entraîneur, qui m'accorde beaucoup de temps et d'attention, sans oublier Giovanni Bozzi et Lucien Van Kersschaever. Je me suis entraîné individuellement avec Lucien, tous les lundis, à Charleroi, et Giovanni m'a dispensé des séances physiques. S'ils sont disposés à investir autant de temps en moi, c'est qu'ils sont convaincus de mes capacités. Genou guériEvidemment. Avant ma blessure, j'avais déjà atteint un niveau qui m'étonnait moi-même. Puis tout a basculé. Durant les semaines qui ont suivi l'opération, je me suis retrouvé dans un trou noir: tout ce que je pouvais faire, c'était courir un peu et encore: mon genou gonflait. C'était ma première grave blessure et je ne savais pas comment la gérer. Au bout de trois mois,je pouvais à nouveau sauter. J'avais envie de jouer mais le staff médical a tenté de me freiner. Quand je vise quelque chose, j'oublie tout le reste. Normalement, la revalidation devait durer six mois mais après quatre, j'étais prêt. Je ne ressens plus la moindre douleur mais j'évite encore les duels. C'est surtout psychologique.La saison passée a donc constituéune grande déception.J'avais de beaux rêves: m'épanouir à Charleroi, y devenir un grand joueur de format européen et rejoindre la NBA. Mon rêve, c'est de jouer en Amérique. Je veux aussi rendre quelque chose à tous les gens qui croient en moi.Ce serait un beau conte de fées: un jeune homme qui fuit le Congo, est découvert par hasard en Belgique et est ensuite transféré en NBA... Pensez-vous souvent au Congo?Tout le temps! Ma famille me manque. Ma mère me téléphone tous les jours. (Il regarde dehors) Et il y a le climat. La météo est plutôt changeante, ici. Le matin, au réveil, vous apercevez le soleil. A midi, il pleut, et le soir, il peut très bien geler. Je rêve du soleil africain. Je suis Congolais de la tête aux pieds. Ou plutôt: Kinois. Cette appartenance est importante pour nous. Le Congo est composé de 14 régions. En plus, Kinshasa compte 24 communes. Certaines vivent à l'américaine, il y a des Belges, des Français et aussi des quartiers très pauvres, évidemment. J'ai grandi dans une commune européenne assez prospère. De ce point de vue, je fais partie des privilégiés. Vie en dangerA 18 ans. Pfff, c'est toujours la même histoire . J'ai fui à cause du chaos et de la guerre civile. Comme je suis très grand, chaque unité militaire voulait me recruter. En plus, ma vie était devenue un enfer: on m'arrêtait à tout bout de champ. Ma taille m'empêchait de passer incognito et les militaires voulaient savoir si j'étais un vrai Zaïrois ou non. Ils ne pouvaient le savoir immédiatement. C'est un peu comme en Belgique: quand un Wallon réside suffisamment longtemps en Flandre, on ne remarque plus de différence. Surtout pas quand on est étranger. C'était pareil au Congo: les militaires ne venaient pas de Kinshasa et ne me croyaient pas sur parole. En plus, le chaos empêchait tout contrôle des interventions militaires. Ils pouvaient me molester et me tourmenter comme ils l'entendaient - ce qui était le cas. J'ai vu beaucoup de gens mourir parce que les soldats voulaient étaler leur puissance. En résumé, ma vie était en danger. Vous avez rejoint la Belgique.C'était la seule possibilité, grâce à ses liens étroits avec le Congo. J'aurais préféré rejoindre immédiatement les Etats-Unis mais même la Russie aurait fait l'affaire, pour autant que je puisse partir.Et votre famille?Un de mes frères était déjà ici. Il habitait Anvers. Un deuxième frère est arrivé, entre-temps. Il m'en reste un, le cadet, à Kinshasa. Il vient d'avoir 18 ans et il va devenir aussi grand que moi. Il joue au basket mais j'ai beau insister, il ne veut pas quitter le Congo. Evidemment, la situation y est moins périlleuse pour le moment. Tout s'est plus ou moins stabilisé.Quelle était votre vie au Congo?J'étais heureux, avant cette horrible guerre. J'ai été à l'école dans un institut belge et j'ai obtenu un diplôme technique. Jouiez-vous au basket?Oui, mais plutôt pour mon plaisir et parce que j'étais grand. Mon premier sport, ce fut le judo. Je l'ai pratiqué six ans et j'ai même donné cours aux plus petits. Le judo m'a été utile en basket car ces deux disciplines requièrent une grande souplesse. A Kinshasa, j'ai joué pour Onatra, le club pour lequel Dikembe Mutombo, la star de NBA, a effectué ses premières passes. Pour être franc, je n'aimais pas tellement le basket. Je ne comprenais pas toutes les règles. Mon boulot, c'était de prendre les rebonds et de céder le ballon. C'est en Belgique, quand j'ai rencontré Willy Steveniers, qu'un autre monde s'est ouvert à moi.Pression zéroNon. Je tournais en rond. J'étais dans un centre pour réfugiés que j'ai rapidement quitté pour rejoindre mon frère à Anvers. Dans la rue, des jeunes ne cessaient de me demander des autographes car ils me prenaient pour un joueur connu. Ils demandaient si c'était vrai et pour en être débarrassé, je répondais toujours par l'affirmative. Un jour, un monsieur plus âgé m'a abordé. Il voulait savoir si je jouais au basket. Comme je n'avais rien à perdre, j'ai répondu que oui. Il m'a alors proposé de l'accompagner à un entraînement. J'ai d'abord refusé mais il a insisté et j'ai finalement cédé. Il m'a présenté à un de ses amis: Willy Steveniers. Je ne savais pas du tout ce qu'il représentait. Ma première pensée fut: -Mais qui c'est, ce vieux? Nous nous sommes poliment salués et il m'a mis un ballon dans les mains. Il y a un terrain de basket dans son jardin. Willy m'a dit: - Fais quelque chose. J'ai réalisé quelques mouvements et j'ai tiré. Après cinq minutes, il m'a prié d'arrêter. Il en avait assez vu et ne m'a plus jamais lâché. Vous ne le connaissiez pas. Vous ne vous êtes pas méfié?Bien sûr que si. Mais comme ça, je pouvais passer le temps. Du matin au soir, je restais chez Willy: nous discutions sans arrêt. Il essayait de me convaincre de me relancer dans une carrière en basket. Je me souviens avoir confié à mes frères que je ne savais vraiment pas ce que cet homme attendait de moi. En fait, il m'a inculqué l'amour du basket. Et maintenant, le ballon, c'est tout pour moi. Le basket est un outil qui doit m'aider à réaliser mon rêve américain. Quand j'observe les joueurs de la NBA, je me dis qu'ils n'ont rien de plus que moi.La seule différence, c'est l'expérience. J'ai déjà eu plusieurs opportunités d'émigrer aux States mais je suppose que je passerai la première année sur le banc alors que l'essentiel, c'est justement de jouer le plus possible. Willy Steveniers répète inlassablement que vous allez réussir en NBA. éa ne génère pas un surcroît de pression?Non. Willy n'est pas fou. Il connaît le basket. Il sait ce qu'il fait. En plus, il n'est pas le seul à me prédire un tel avenir. Lorsque j'étais dans l'équipe junior du RB Anvers, où j'ai effectué mes premiers pas en Belgique,les clubs faisaient la file pour me visionner. Des grandes formations européennes, des universités américaines réputées... Heureusement, Willy a tenu tout ça à l'oeil. Nos rapports sont devenus plus étroits et je le considère comme un père. Le week-end, il m'arrive de passer la nuit chez lui, à Anvers. J'ai les clefs de sa maison, je peux entrer et sortir comme bon me semble. Pour moi, Willy est un don du ciel. .Matthias Stockmans"En voyant Steveniers, je me suis dit: qui est ce vieil homme?"