En 1974, le centre-avant du Standard n'a pas encore vu le jour alors que des affiches garnissent les vitrines et les murs de sa ville natale, Kinshasa : " Un cadeau du président Mobutu au peuple zaïrois et un honneur pour l'homme noir ".
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En 1974, le centre-avant du Standard n'a pas encore vu le jour alors que des affiches garnissent les vitrines et les murs de sa ville natale, Kinshasa : " Un cadeau du président Mobutu au peuple zaïrois et un honneur pour l'homme noir ". Deux légendes du noble art s'apprêtent à croiser les gants à l'occasion de ce combat de boxe du siècle, Muhammad Ali et George Foreman. En raison du décalage horaire, la télévision américaine obtient que le début du match entre ces poids lourds soit fixé à trois heures du matin. Prévu le 25 septembre, ce choc est reporté au 30 octobre car le tenant de la ceinture mondiale, Foreman, s'est blessé à l'arcade sourcilière lors d'un dernier entraînement. La nuit est d'encre quand la chanteuse Myriam Makeba ouvre la réunion au stade du 20 mai où le public chante de plus en plus fort : " Ali bouma yé ", c'est-à-dire " Ali, tue-le ". Foreman est l'ami des Blancs. Ali est mobile, Foreman lourd, lourd, lourd et une droite de son challenger met fin à ses ambitions au cours de la huitième reprise. Sept ans après avoir refusé de faire son service militaire au Vietnam, s'être retrouvé en prison et avoir perdu sa licence de boxeur, Muhammad Ali retrouve après des hauts et des bas le toit du monde. Huit rounds pour retrouver sa raison de vivre, huit rounds qui sont autant de revanches. L'autre Ali, celui de Sclessin, a aussi vécu des moments éprouvants sans jamais baisser sa garde. Pour lui comme pour le crack américain, tout a commencé à Kinshasa. On ne reconnaît pas le George Foreman qui a explosé Joe Frazier et Ken Norton. Ali Lukunku est âgé de quelques mois à peine quand le premier round de sa vie s'achève par un départ vers l'Europe : " Je suis né à Kinshasa le 14 avril 1976. Mon père s'appelait Basile et était un homme extraordinaire. Ce militaire avait fait son chemin dans les forces armées du Zaïre, redevenu Congo. Pilote de chasse, il séjourna longtemps en Italie afin de s'entraîner et de bien maîtriser les avions de combat. Papa a progressivement regroupé sa famille en Italie. Il avait deviné que le vent était en train de tourner à Kinshasa. Les tensions politiques s'y succédaient. Ma famille vivait à Latina, pas loin de Rome et la base aérienne. Ce fut le bonheur durant cinq ou six ans. Je garde des souvenirs attendris de ces années romaines et parle d'ailleurs couramment italien. Un jour, papa a été mis en garde à la base aérienne. Sa vie était en danger en cas de retour à Kinshasa. Le président Mobutu craignait que les officiers formés et entraînés à l'étranger ne fomentent un coup d'Etat. Il était plus sage de rester en Europe et de demander le statut de réfugié politique. Cette protection était plus facile à obtenir en France qu'en Italie et nous avons d'abord vécu à Paris avant de nous fixer à Grenoble. Ce ne fut pas rigolo tous les jours. Pour nouer les deux bouts, mon père est reparti de zéro sans se plaindre. Il a exercé des tas de petits métiers, fut chauffeur de poids lourds, travailla dans une société de gardiennage avant d'avoir sa propre société dans ce secteur. Mon père nous a transmis ce goût du travail bien fait. En tant qu'ancien pilote de chasse, il savait se concentrer sur sa cible et éliminer rapidement ce qui pouvait le distraire. Il avait quatre enfants à nourrir : Loulou, Fanfan, Jima et moi. Ce ne fut pas toujours facile mais quel battant ! " G eorge Foreman se pose des questions, songe peut-être à son chien Yago qui l'avait accompagné à Kinshasa. Son adversaire le laisse travailler dans le vide et exécute des retraits du buste au-dessus de cordes trop molles. Lukunku joue dans différents clubs de la région de Grenoble puis à Valence avant de signer à Monaco en 1996. Deux ans plus tard, il débarque au Standard : " Je ne m'attendais pas à une adaptation aussi difficile aux spécificité du football belge. J'avais vécu selon les normes françaises où, malgré un engagement physique de plus en plus rude, la technique joue le rôle essentiel. On m'avait appris à domestiquer un ballon et faire du jeu. En Belgique, les grandes teneurs du football sont très différentes. C'était une autre culture. On met le pied, on attaque tout de suite le porteur du ballon. C'est un football totalement autre, plus décousu. J'étais décontenancé et je me suis fait siffler par le public, ce que je ne comprenais pas du tout. Je galérais et je me suis demandé ce que j'étais venu faire en Belgique. Si j'avais voulu, j'aurais pu rester à Monaco. Il y avait de la concurrence en pointe mais le coach de l'époque, Claude Puel, connaissait mon potentiel. Je m'étais fracturé le péroné en CFA et, après ma revalidation, je voulais jouer. Monaco entendait me prêter en L2, à Saint-Etienne entre autres, mais j'estimais que la proposition de Luciano D'Onofrio était plus intéressante. Le Standard était en pleine phase de reconstruction, moi aussi mais j'avais besoin d'un peu de temps d'adaptation. Petit à petit, je me suis affirmé. J'ai convaincu et je considère que c'est une des plus belles victoires de ma carrière sportive. J'ai atteint un autre niveau durant ce premier passage à Liège. J'ai intégré le style à la belge tout en gardant tout ce que j'avais appris en France ". Mohamed Ali sait que son adversaire n'a jamais dépassé le cap des quatre rounds depuis trois combats. Il tente de le fatiguer, de l'emmener vers un match plus long. En 2001 à Sclessin, Lukunku encaisse le coup le plus éprouvant de sa vie en apprenant le décès de son père à l'âge de 51 ans : " C'était à la veille d'un match important contre Genk. Je m'attendais à tout mais pas à cela. Je perdais mon père mais aussi mon ami, mon confident, mon supporter. Il venait souvent me voir jouer au Standard. Ses conseils me furent toujours d'un précieux secours. Je m'en rends encore mieux compte maintenant car tout ce dont il me parlait se réalise. Il m'arrive souvent de me dire : -Tiens, il avait raison. Il ne se passe pas un jour sans que je pense à lui. L'éducation et les valeurs qu'il a données à ses enfants sont une richesse que je transmettrai à mes enfants. Pour lui, on n'avait rien sans rien et le travail était sacré. Nous savions qu'il devait un peu se ménager. Il n'a jamais évoqué la vraie gravité de ses problèmes cardiaques. Ce sont des moments terribles surmontés petit à petit. Même s'il n'est plus là, je veux qu'il soit fier de moi. Ma mère est restée à Grenoble avec Jima. Elle s'est restructurée après ce drame et travaille dans un restaurant afin d'avoir une vie sociale. Ses autres enfants ne sont pas trop loin : Loulou est à Genève, Fanfan à Lyon et moi à Liège. Nous nous voyons régulièrement et l'aînée, Loulou (34 ans) me soutient sans cesse. Elle m'a téléphoné tous les jours après ma rupture totale du tendon rotulien. C'est pour cela que je lui ai dédié récemment mes buts. Mon come-back, c'est aussi le sien, celui d'une famille ". A Kinshasa, l'arbitre du championnat du monde des poids lourds, Zacharie, entend les incantations du public : " Ali bouma yé, Ali bouma yé... " Uppercuts, vitesse supérieure des bras : l'ex-Cassius Clay émerge doucement. En 2003, Lukunku est cédé à Galatasaray et découvre une autre planète : " La Turquie, c'est fou. A l'heure du championnat, le pays entre en transes. Télés, radios, journaux, journaux, hebdos : quelle frénésie. J'ai accordé des interviews au téléphone de Liège qui ont été entendus par des millions de téléspectateurs qui découvraient en même temps les images de mes plus beaux buts belges. Quand j'ai débarqué à l'aéroport d'Istanbul, il y avait des journalistes partout. En arrivant en Turquie, j'ai fait dans mon froc. J'ai eu peur. Ma compagne n'est pas venue et ce fut un peu difficile. A Galatasaray, les joueurs sont toujours partis et je ne la voyais pas vivre seule avec notre petite Aliyha. Ce n'est pas évident pour un couple et cela nous a éloignés. Mais Aliyha reste notre priorité. Nous faisons tout pour qu'elle soit heureuse, aie une vie agréable. Je la vois souvent. Elle a vraiment des origines diverses : belgo-péruviennes par sa mère, franco-congolaises via son père. A Istanbul, elle m'a manqué... J'ai joué à Galatasaray et le coach, Fatih Terim, m'avait à la bonne. Quand Hakan Sukur est revenu, il a normalement repris sa place en pointe. Cela devenait difficile pour moi mais le club voulait me garder. J'avais une piste en Angleterre quand Lille frappa à ma porte. Claude Puel que j'avais connu à Monaco avait besoin d'un pivot offensif. Galatasaray m'a prêté aux Nordistes sans option d'achat ". Mohammed Ali lance quelques mots à l'oreille de George Foreman : " Viens ici, tu te bats comme une fillette ". A Lille, ce n'est pas la joie pour Lukunku : " J'étais revenu en France pour Puel. A l'époque, il était au plus mal et pouvait être viré à chaque instant. Il me fit monter au jeu en fin de match. Lille était dans les cordes et je ne suis pas parvenu à redresser la situation. Une semaine plus tard, il changeait tout son système tactique et lançait des jeunes. Lille se mit en route et je n'existais plus. J'ai continué à aider les jeunes mais je jouais en CFA. Lille, c'est mon grand regret. Je m'y suis perdu. Mon moral fut encore plus en baisse après le décès de ma grand-mère. A la fin, je n'avais plus le moral, plus d'avenir là-bas. La CFA ne m'intéressait pas car on peut vous y casser à chaque instant sur un petit terrain de campagne. Et j'ignorais que le pire m'y attendait ". Foreman étale son imprécision, le public de Kinshasa qui a pris fait et cause pour Mohamed Ali devine que le tenant du titre n'atteindra pas la fin de ce combat prévu en 15 reprises. Déçu par Lille, Lukunku lie son sort à celui de Gand et de Georges Leekens en août 2004 : " Le coach des Buffalos m'a rendu visite chez moi, à Liège. C'est après la signature du contrat qu'a éclaté l'affaire de dopage. Je nie tout, je n'ai jamais avalé le moindre produit interdit à Lille. Là, j'étais déprimé, mal dans ma tête et on ne soigne pas ce problème avec des amphétamines. Et il aurait été ridicule de me doper pour un match de CFA. Lille savait que j'étais en vacances et connaissait mon adresse mais ne m'a pas contacté après avoir pris connaissance du résultat de cet examen. Je n'étais au courant de rien et je n'ai pas pu exiger de contre-expertise faute d'appel dans un délai de 10 jours. Un document stipulait aussi que le produit avait été trouvé dans l'échantillon d'urine d'un autre joueur. Y avait-il eu confusion ? Probablement et j'aurais pu me défendre. Au lieu de cela, j'ai écopé d'une suspension d'un an ramenée ensuite à six mois. C'est terrible à vivre et on ne peut rien faire pour prouver son innocence. On m'en parle encore... " Ali provoque de plus en plus son adversaire. Magnifique comme du temps de sa belle jeunesse, il touche son adversaire sans prendre de risque : " Je suis le roi, je suis le roi... "Début avril 2005, Lukunku entre au jeu à Charleroi. Il se détend sur une balle aérienne et c'est la cata. Rupture du tendon de la rotule droite : " L'horreur, j'ai cru que c'était la fin de ma carrière. Gand m'a abandonné en pleine nuit dans le vestiaire de Charleroi. Du jamais vu. Le médecin de Charleroi m'a ramené à Liège ou j'ai été reçu par le Dr Nebojsa Popovic du Standard. Il a constaté la rupture du tendon rotulien. Le lendemain, après avoir réfléchi, il m'a expliqué l'opération en me disant : -Je te le garantis, tu rejoueras en D1 mais ce sera long et très dur. J'ai souffert le martyre. J'ai été sous morphine afin de franchir des caps. De plus, il fallait que la tête suive. Il y avait une grosse souffrance psychologique. Tant de malchance, c'était dur à vivre. Le calvaire. J'ai passé des mois à Cap Breton en France pour me retaper. Cela m'a coûté 60.000 euros. Je n'avais pas le choix. Pendant ce temps-là, Gand a passé son temps à tenter de me piéger pour justifier une rupture de mon contrat de trois ans. Décevant. J'ai attaqué le club en justice avec l'aide de mon avocat, Maître Luc Misson. Le jugement ne devrait pas tarder. Leekens ne m'a jamais appelé pour prendre de mes nouvelles. Le monde du football est ainsi fait. Je n'ai pas pris de revanche par rapport à Gand. J'ai gagné pour moi, pour ma famille, le Standard, mes amis DanielKimoni, GonzagueVan Dooren. Et Guy Namurois qui a une salle de fitness à Tilff où je me rends régulièrement, etc ". George Foreman, n'est plus qu'un pantin désarticulé. Diabolique, Muhammad Ali accélère, met la pression, offre une droite à Foreman qui s'effondre pour la première fois de sa carrière. Cette saison au Standard, Lukunku revient, égalise au Club Bruges, crache le feu au FC Brussels, au Cercle Bruges... : " Sans le Docteur Popovic, je n'en serais pas là. Je lui dois beaucoup tout comme à Luciano D'Onofrio qui m'a accueilli comme un fils de la maison. Sans lui, je ne sais pas où je serais actuellement. Il m'a offert un contrat de six mois que j'espère prolonger. Michel Preud'homme m'a permis de m'entraîner avec le groupe. Après, il a certainement donné un avis positif. J'ai rejoué contre Anderlecht. Sur le terrain, j'étais ému et trop court. Je ne savais pas quoi faire. Le déclic, ce fut Bruges. La cause était quasiment perdue et Michel m'a dit alors que je m'apprêtais à monter au jeu : -Cela va aller, on va allonger le jeu. J'ai égalisé : 4-4, le top, le bonheur intégral. J'ai tenté ma chance d'une tête plongeante. Du pied, j'aurais peut-être expédié le ballon au-dessus de la cage brugeoise. Notre équipe est très forte avec un bon dosage de jeunesse et de métier Elle peut aller loin. Henri Depireux est le coach national du Congo et il aimerait que je rejoigne les Léopards. A près de 31 ans, ce serait un programme trop éreintant. J'ai assez d'objectifs à atteindre avec le Standard. Mais j'aimerais revoir un jour Kinshasa. Ce sont mes racines. J'ai gardé dans la tête quelques flashes car j'y suis retourné une fois à cinq ans. En Belgique, j'ai rencontré des personnes qui connaissent le Congo bien mieux que mon moi. Cela me fait toujours beaucoup rire ". par pierre bilic - photos : reporters/mossiat