La météo ne se prête pas à une terrasse, endroit idéal pour déguster des croquettes de crevettes à Ostende. Le vent s'est levé, mais ne peut gâcher la bonne humeur d'Alexander Blessin. "Rien que l'air d'Ostende est différent de celui de Stuttgart, tellement plus sain", remarque-t-il, enthousiaste, avant de s'asseoir.
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La météo ne se prête pas à une terrasse, endroit idéal pour déguster des croquettes de crevettes à Ostende. Le vent s'est levé, mais ne peut gâcher la bonne humeur d'Alexander Blessin. "Rien que l'air d'Ostende est différent de celui de Stuttgart, tellement plus sain", remarque-t-il, enthousiaste, avant de s'asseoir. L'Allemand, encore un parfait inconnu il y a un an, a terminé cinquième du championnat avec Ostende, ce qui lui a valu le titre d'Entraîneur de l'Année. Et plusieurs joueurs ont réalisé un beau transfert. Blessin avait également la possibilité de partir mais il est resté, et continue à réaliser du bon travail. "Même si on ne joue pas encore aussi bien que la saison passée." Soyez franc: quand vous avez reçu la proposition du KV Ostende, qu'est-ce qui a fait pencher la balance? BLESSIN: J'avais quelques propositions de clubs de deuxième Bundesliga, mais ils ne m'attiraient pas vraiment. Après huit ans, j'avais besoin de quitter ma zone de confort et le milieu que je connaissais pour progresser. Je ne devais pas seulement passer des jeunes à l'équipe première, mais chercher un environnement qui m'oblige à me retrouver. Je voulais un club qui me permette de développer ma philosophie du football. Ce n'était pas possible dans les clubs allemands qui s'étaient manifestés. Quand Gauthier Ganaye, le président français du KVO, m'a parlé d'Ostende, il ne m'a pas fallu une heure pour avoir un sentiment positif. J'ai proposé de présenter mon CV, mais ce n'était pas nécessaire: Ostende savait déjà tout de moi alors que j'avais travaillé en coulisses pendant des années. Ma femme m'a interrompu au bout d'un quart d'heure quand je lui ai expliqué ce que le KVO me proposait: "Stop, ta décision est déjà prise." Pourtant, je n'en avais pas encore l'impression. Il y a eu un deuxième puis un troisième entretien, avant que je me rende sur place. C'était très difficile, car les hôtels étaient fermés. J'ai fini par trouver une chambre, mais on ne faisait pas à manger et je devais me contenter d'un bol de soupe dans ma chambre. Ou d'un McDonald's. Trois quarts d'heure de file dans la voiture pour un hamburger. Pourtant, je savais déjà que j'allais accepter, ne serait-ce que parce que le stade et le complexe d'entraînement étaient fantastiques. Je savais que je pourrais m'épanouir complètement à Ostende. Comment vous y êtes-vous pris? Vous n'aviez pas de réseau. Vous êtes complètement sorti de votre zone de confort. BLESSIN: C'est exactement ce que je voulais. Toutes mes connaissances me conseillaient un club allemand. Mais les psychologues de Leipzig nous mettaient justement en garde: ceux qui restent dans leur zone de confort ne progressent plus. La meilleure voie n'est pas la plus facile. Il vaut mieux emprunter la plus difficile. Il faut régulièrement se regarder dans le miroir et se demander si on est en bonne voie. Ça vaut aussi pour l'équipe. C'est quand elle a gagné quatre matches de suite qu'elle risque de commettre une erreur. Pourquoi vouliez-vous passer des jeunes à une équipe première? BLESSIN: Les U19 de Leipzig étaient très près des professionnels. Les trois ou quatre meilleurs de mon équipe s'entraînaient déjà avec eux et je suivais donc régulièrement les séances. En même temps, je trouvais que ces U19 n'étaient pas tout à fait prêts. Ils sont issus d'un système qui les oblige à sacrifier leur jeunesse au profit de l'école et du football. Leipzig interdisait aux jeunes qui ne présentaient pas de bons résultats scolaires de jouer le week-end. Parce que 95% d'entre eux n'auront jamais de contrat professionnel. BLESSIN: C'est exact. C'était plus facile de mon temps. On jouait en rue après l'école et plus tard, j'ai combiné le football avec un emploi normal. On pouvait encore faire ses propres choix. Maintenant, toute la journée des jeunes est programmée, jusqu'à huit heures du soir. Je voulais travailler dans un vrai club professionnel, avec des joueurs qui n'avaient qu'une tâche: offrir le meilleur d'eux-mêmes. Je me suis demandé jusqu'où je pourrais conduire un groupe avec mon approche. C'est un processus intéressant, qui comporte de nombreux aspects: se nourrissent-ils bien, dorment-ils suffisamment? On ne peut pas les contrôler tout le temps. Il faut donc mettre en place une structure au sein de laquelle je leur offre un suivi et leur fais comprendre qu'ils ont tout au plus quinze ans pour tout retirer de leur carrière. Ils ne doivent donc pas se rendre au Burger King tous les deux jours ni jouer à FIFA jusqu'à trois heures du matin. Je ne parviens pas à toucher tous les joueurs, mais je serai déjà satisfait si je peux en amener quelques-uns à gérer leur travail avec professionnalisme et à progresser. Vous êtes très exigeant. On travaille d'arrache-pied avec vous. BLESSIN: L'harmonie qui règne au sein du groupe est magnifique, mais je suis exigeant afin de sortir tous les joueurs de leur zone de confort. Si je relâche les rênes, on a la belle vie, mais on n'arrive à rien. J'ai d'emblée établi une structure claire: je vais jusque-là et pas plus loin. Il était important de rester conséquent et de faire comprendre aux joueurs qu'ils auraient du succès s'ils suivaient la voie tracée. Si on leur permet d'emprunter des chemins de traverse, la situation peut dégénérer très vite. Je ne leur ai accordé de latitude que quand tout s'est mis en place. Je trouvais par exemple important de donner entraînement le lendemain d'un match pour confronter les joueurs avec ce qui n'avait pas fonctionné. Je ne leur ai accordé un dimanche qu'aux trois quarts de la saison. L'année a été intense. Il a fallu prendre beaucoup de décisions jour après jour. Parfois des bonnes, parfois des mauvaises. Vous est-il facile de prendre des décisions? BLESSIN: Non, mais ça s'apprend. Ce qui compte, c'est de prendre une décision, de ne pas repousser le problème à plus tard. Bien sûr, j'ai commis des erreurs. Je l'ai reconnu à deux reprises devant tout le groupe la saison passée, après de mauvais choix tactiques en cours de match. Une fois, on a quand même gagné, c'était plus facile. Mais j'ai aussi reconnu mes erreurs quand elles ont eu un impact négatif. En reconnaissant ses erreurs, un entraîneur montre qu'il n'est qu'un homme. Je ne pense pas que l'aura d'un coach qui fait comme si de rien n'était reste intacte, à terme. Cette attitude incite aussi les joueurs qui ne disaient rien à admettre, entre quatre z'yeux, que ce qu'ils ont fait ne menait à rien. Un entraîneur est plus fort s'il ose afficher ses faiblesses. Je répète aussi à mes joueurs qu'ils ne doivent pas se plaindre de l'arbitre quand ça ne va pas. Ils doivent d'abord étudier ce qu'ils ont mal exécuté, procéder à une auto-analyse. Un entraîneur ne doit évidemment pas dire chaque semaine qu'il s'est trompé, de même qu'un joueur doit aussi regarder ce qui a fonctionné, même si le football est en fait une succession d'erreurs. Celui qui en commet le moins gagne. Vous n'avez pas obtenu une équipe de gagneurs. Ostende perdait plus souvent qu'il ne l'emportait. Comment avez-vous renversé cette tendance? BLESSIN: En insérant dans chaque séance, chaque exercice, un aspect de la victoire. Par exemple, le perdant d'un petit match devait tout ranger à la fin. J'espérais que les joueurs se mettent à haïr la défaite. Je ne peux pas changer leur ADN, mais je peux leur faire sentir les conséquences de la défaite, en espérant qu'ils en tirent leurs conclusions. La saison passée, ma devise était: "Avec une mentalité à 100%, on peut battre tout le monde, mais à 90%, on peut perdre contre n'importe quelle équipe". La saison passée, de quoi avez-vous été le plus fier? BLESSIN: D'avoir pu modeler l'équipe comme je le voulais, de développer notre style de jeu tout en obtenant des résultats suffisants. Si on a eu la troisième meilleure défense de la division, le mérite n'en revient pas seulement aux joueurs défensifs. Cette saison, c'est un aspect à travailler, car on encaisse trop de buts. Qu'auriez-vous pu mieux faire? BLESSIN: La période de novembre. On n'a pas pris de points. Les matches étaient serrés, mais ont toujours basculé en notre désavantage. Êtes-vous surpris qu'Arthur Theate, arrivé pour passer un test, soit maintenant en Serie A? BLESSIN: J'en suis terriblement fier, même s'il ne m'a pas fallu une semaine pour réaliser qu'il était intéressant. À son arrivée, il était arrière latéral, mais je l'ai trouvé meilleur au centre, dans un trio défensif. Il était turbulent, mais avide d'apprendre. Il comprenait tout ce que je lui disais. Il s'est rapidement développé grâce à sa mentalité et à son aptitude à exécuter tout ce qu'il apprenait. J'ai tout de suite compris que je pouvais compter sur lui, mais le mérite de sa réussite lui revient à 80%. Je n'ai fait que l'aider à être ce qu'il était capable de devenir. C'est la tâche de l'entraîneur: aider les joueurs à trouver ce qu'ils peuvent devenir. À leur arrivée dans une équipe, beaucoup coaches clament qu'ils veulent faire progresser tous les joueurs mais en fait, chacun doit avoir la volonté de s'améliorer jour après jour. Arthur voulait être au maximum à chaque séance, à chaque match. Il personnifiait les slogans "hard work beats talent" et "mentality beats talent". Des grands talents plafonnent partout parce qu'ils ne se livrent pas à fond et se font dépasser par des joueurs qui mettent les gaz tous les jours. Quand je pense à la façon dont Manchester City a joué au Club, la semaine passée... Rien que des grands talents, tous, absolument tous disposés à courir et à travailler. Pour atteindre le sommet, il faut avoir la volonté de repousser ses limites. Vous n'êtes donc pas surpris que Jack Hendry joue bien au Club? BLESSIN: Un journaliste écossais m'a téléphoné avant l'EURO. Je lui ai dit: "Je ne connais pas de meilleur défenseur écossais." Sans sa blessure, il ne serait pas venu à Ostende. Vitesse, force dans les duels, jeu de tête, il possède tous les ingrédients requis pour être un défenseur moderne. Hendry représente ce que nous cherchons: de jeunes talents qui veulent avancer ou des joueurs prêts à se battre, après une blessure. Les meilleurs footballeurs sont partis mais pas vous, alors que vous en aviez la possibilité. Pourquoi êtes-vous resté? BLESSIN: Je veux pouvoir faire ce que je veux. Ce n'était pas le cas avec plusieurs clubs. Ici, je peux encore commettre des erreurs sans être immédiatement sanctionné. À quoi sert-il d'aller dans un club qui ambitionne la tête du classement, mais qui remet son entraîneur en cause après deux revers? Je n'éprouvais pas le besoin de m'en aller si aucun club où je puisse me sentir bien ne se manifestait. Ici, je fais ce que je veux. Sheffield United était la seule formation qui m'intéressait, car le football anglais me fascine. Sans le Brexit, il y avait une chance que je franchisse le pas. Vous ne vouliez pas du Standard? BLESSIN: Le Standard est un club fantastique, doté de supporters enthousiastes et d'une bonne école des jeunes, mais encore faut-il que le timing convienne. Je ne suis pas un pompier. J'ai besoin de la préparation pour façonner mon équipe. Rester à Ostende n'était pas dénué de risques: les meilleurs sont partis et il est difficile de faire mieux que la saison passée. BLESSIN: Je ne nous trouve pas aussi forts que la saison écoulée. On n'est pas encore où je veux. Par exemple, la vitesse de Fashion Sakala nous manque. On doit donc jouer autrement. Et travailler dur. Si chacun veut atteindre son meilleur niveau et qu'on ne se retrouve pas dans la zone rouge, on aura réussi une superbe année. Si on parvient à développer un football reconnaissable et à vendre un ou deux joueurs, on pourra vraiment être contents. Ostende a été une révélation la saison passée mais vous réussissez un second miracle, avec une équipe à moitié nouvelle. Quel est votre secret? BLESSIN: Cette préparation a été encore plus dure que la précédente. Au début, je n'avais que quinze joueurs. J'avais deux possibilités: me plaindre ou travailler encore plus. Soit on s'avoue vaincu, soit on se redresse et on appréhende les choses avec un esprit positif. Il vaut mieux penser que le verre est à moitié plein. Pouvez-vous imaginer travailler un jour pour un club qui développe un style tout à fait différent, en misant par exemple sur la possession du ballon? BLESSIN: Pour autant que je puisse conserver mes principes. Manchester City a parfaitement exercé son contre-pressing au Club, il a défendu vers l'avant, mais il a souvent eu le ballon aussi. Mon principe reste d'avoir le ballon le plus vite possible afin de pouvoir en faire quelque chose, d'une manière créative. Quand vous partirez, que retiendrez-vous de la Belgique? BLESSIN: Par exemple la manière de gérer des joueurs issus d'autres cultures. En tant qu'Allemand, j'attache énormément d'importance à une discipline stricte. Ça n'est pas possible ici avec treize cultures différentes. Mes footballeurs francophones ne veulent pas de ma discipline allemande. J'ai dû apprendre à penser différemment afin de convaincre tous les joueurs. J'ai ainsi appris à accorder un peu plus de liberté à certains joueurs, pour ne pas les perdre. Avant, je traçais une ligne. J'en ai ajouté une mais elle est claire. Mes joueurs peuvent se mouvoir entre les deux.