Habituellement discret, étonnamment bavard. Adnan Januzaj n'est jamais meilleur que quand il surprend. Comme ce copain qui s'invite chaque fois à votre fête d'anniversaire sans avoir pris une seule fois de vos nouvelles au cours de l'année écoulée. La métaphore grossière d'un joueur jamais aussi visible que quand arrive jusqu'à son pied gauche l'impatience des grands rendez-vous. Alors, à sept mois de ce qui pourrait être sa troisième Coupe du monde, et à seulement 27 ans, Adnan Januzaj s'est lancé en campagne. Avec la Real Sociedad d'abord, sous la tunique nationale ensuite. Contre le Burkina Faso, fin mars, Adnan a sorti la panoplie du génie de poche, service à la louche compris. Un premier meeting convaincant, une assistance conquise, des sondages en hausse, Adnan Januzaj confirme qu'il n'est jamais aussi fort que quand on ne l'attend plus. Comme ces tribuns devenus rares, capable de transcender à nouveau leur public en un bon mot, l'ancien de Manchester United est passé maître dans l'art de se faire pardonner. D'ordinaire si peu disert, le Bruxellois a cette fois accepté de se confier. Interview garantie sans prise en compte de la répartition équitable du temps de parole. Une bénédiction pour la gauche caviar.
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Habituellement discret, étonnamment bavard. Adnan Januzaj n'est jamais meilleur que quand il surprend. Comme ce copain qui s'invite chaque fois à votre fête d'anniversaire sans avoir pris une seule fois de vos nouvelles au cours de l'année écoulée. La métaphore grossière d'un joueur jamais aussi visible que quand arrive jusqu'à son pied gauche l'impatience des grands rendez-vous. Alors, à sept mois de ce qui pourrait être sa troisième Coupe du monde, et à seulement 27 ans, Adnan Januzaj s'est lancé en campagne. Avec la Real Sociedad d'abord, sous la tunique nationale ensuite. Contre le Burkina Faso, fin mars, Adnan a sorti la panoplie du génie de poche, service à la louche compris. Un premier meeting convaincant, une assistance conquise, des sondages en hausse, Adnan Januzaj confirme qu'il n'est jamais aussi fort que quand on ne l'attend plus. Comme ces tribuns devenus rares, capable de transcender à nouveau leur public en un bon mot, l'ancien de Manchester United est passé maître dans l'art de se faire pardonner. D'ordinaire si peu disert, le Bruxellois a cette fois accepté de se confier. Interview garantie sans prise en compte de la répartition équitable du temps de parole. Une bénédiction pour la gauche caviar. Tu as 27 ans, mais tes interviews individuelles avec la presse se comptent sur les doigts d'une main. Une rareté qui a parfois créé l'image d'un joueur inaccessible ou distant. Tu regrettes qu'en Belgique on ait parfois cette image-là de toi? ADNAN JANUZAJ : On dit ça, mais qu'est-ce que je vous aurais raconté à 17 ou 18 ans? Je n'avais encore rien vécu, aucune expérience. J'étais un gamin, c'est tout. On n'interviewe pas des gamins, on les laisse tranquille. Mais comme je ne parlais pas, les gens parlaient pour moi. Avec moi, les médias ont souvent eu l'habitude de raconter un peu n'importe quoi. Alors, j'ai commencé à parler un peu. Mais plus j'accordais d'interviews, plus j'avais de problèmes. Alors, un jour, je me suis dit que j'allais arrêter d'en donner ( il rit). ( Il réfléchit longuement). En fait, avec le recul, ça me paraît plus clair. Je crois que quand j'étais jeune, je ne comprenais pas l'intérêt que je suscitais. Je ne voyais pas pourquoi tout le monde voulait me parler à moi, le petit Adnan. Et comme je ne parlais pas beaucoup, que je ne donnais pas grand-chose, les gens se sont rapidement dit que c'était sans doute parce que j'avais la grosse tête. Mais moi, je n'offrais rien de moi parce que je me protégeais. C'est un cercle vicieux en fait, vous ne trouvez pas? Pervers et dangereux, oui. Tu l'as mal vécu? JANUZAJ: Ce sont des expériences. Ça ne m'a pas dérangé parce que je n'ai jamais douté de qui j'étais vraiment. Mais ce que je regrette, c'est qu'on n'ait pas cherché à apprendre à me connaître en tant que personne. Ils ne voyaient que le jeune joueur de Manchester United. Ou celui qui avait quitté Anderlecht trop tôt. Ou celui des vidéos YouTube. Ils ne connaissaient pas le gamin de Molenbeek, puis de Jette, qui jouait dans le parc avec ses amis et qu'un jour on est venu chercher parce qu'il jouait un peu mieux que les autres. Mais moi, je suis qui au fond? Les gens, les médias, n'ont pas cherché à le savoir. Sinon, ils auraient vu que j'étais quelqu'un de sympa, d'ouvert, de gentil. Qui aime bien rigoler aussi. Mais sportivement, j'ai toujours été plus réservé. J'aimais bien rester dans mon coin, faire mon truc. Je ne voulais pas créer de problèmes. En Belgique, on a souvent présenté Youri Tielemans comme le gendre idéal. Le produit fini de la formation à la belge. Bonne éducation, fruit de la multiculturalité, bilinguisme impeccable, communication sur mesure. Tu comprenais pourquoi lui et pas toi? JANUZAJ: ( Il rigole) C'est tellement ça. Je crois que les gens, vous les médias surtout, vous aimiez bien le fait qu'il soit resté jusqu'au bout à Anderlecht. Ça a favorisé tout le reste. Moi, j'étais vu comme le déserteur ( il rit). Encore une fois, je ne parlais pas, alors on parlait pour moi. On cherchait à me mettre dans une case. Comme on l'a fait avec Youri aussi d'ailleurs. Ce n'est pas de notre faute. Nous, on joue au foot. Derrière, on nous construit des images. Mais moi, je suis comme lui, je suis comme les autres, j'ai toujours aimé être aimé. Tu dis que les gens jugeaient ton départ d'Anderlecht à quinze ans comme précipité. C'est ce que tu as pensé aussi à un moment? JANUZAJ: À aucun moment. C'est bizarre: en Belgique, les gens ont tendance à dire que je n'ai pas fait la carrière attendue. Mais moi, je suis très content de ma carrière. J'ai 27 ans, je joue en Liga, j'ai joué en Premier League, en Bundesliga, j'ai disputé deux Coupes du monde et je me vois encore jouer à un très haut niveau pendant encore au moins cinq ou six saisons. Pourquoi ne pas voir le bon côté des choses parfois? Si ce n'est pas le talent, c'est quoi la différence entre un joueur comme toi, qui fait une bonne carrière ; un joueur comme Kevin De Bruyne, qui fait une super carrière ; ou un joueur comme Charly Musonda, qui ne parvient pas à confirmer? JANUZAJ: Chacun à son chemin, c'est un destin. On ne peut pas juger, c'est impossible de comparer. Je ne parle pas de ces joueurs-là en particulier, mais tu as toujours mille questions à poser. Avait-on vraiment les mêmes qualités? Avait-on les mêmes chances à la base? Le même entourage? La même détermination? Évidemment qu'à toutes ces questions, la réponse est non. Et puis, il y a les hasards d'une carrière, les rencontres, les blessures,... C'est trop facile de féliciter un joueur et de tomber sur l'autre. Tu as traversé trois tunnels dans ton histoire avec les Diables. Celui entre les Coupe du monde 2014 et 2018, celui entre ton non-match contre Saint-Marin en septembre 2019 et ton retour en mars 2021. Et enfin, celui duquel tu viens de sortir fin mars après une nouvelle absence longue d'un an. À quoi est-ce dû? JANUZAJ: Déjà, vous remarquerez qu'ils sont de plus en plus courts ces tunnels ( il rit). En vrai, c'est un peu ennuyant parfois, mais j'ai toujours été quelqu'un de très calme, de très tranquille. C'est-à-dire que si on me donne ma chance, je serai toujours content de pouvoir montrer mes qualités, mais que si ce n'est pas le cas, je ne vais pas en faire toute une histoire. Je considère que ce sont toujours des décisions qui appartiennent à un homme, à un coach. C'est très personnel, donc je respecte, sans discuter. Tu es typiquement le genre de joueur que le public apprécie. Un dribbleur élégant. Le genre de profil dont on va voir les skills sur YouTube. Tu es fier de ça? JANUZAJ: Je pense que les gens m'aiment bien parce que j'aime ce que je fais. J'aime profondément dribbler. Depuis tout petit, ça a toujours été mon truc. Dans la rue à Molenbeek, au Parc Elisabeth, à l'ARJ ( Athénée Royal de Jette, ndlr). Et puis, sur les bords des terrains, quand j'allais voir mon oncle jouer à Schaerbeek. J'étais avec mon père mais moi, je prenais un ballon et je jonglais. Les gens me regardaient, disaient que j'étais super fort, j'ai toujours aimé ça. M'amuser avec un ballon, j'aime encore le faire aujourd'hui et c'est sans doute pour ça qu'on m'apprécie. Après, il y a ceux qui disent aussi qu'avec mes qualités, je devrais être plus décisif. Justement, ça ne te manque jamais de ne plus jouer uniquement pour le plaisir, pour les compliments? Pour le beau geste? JANUZAJ: J'ai aimé ma jeunesse. Beaucoup. J'aimais trop le football en fait. Puis, à dix ans, ça a commencé à devenir plus sérieux. Ça coïncide avec le moment où je suis arrivé à Anderlecht. Où mon père a commencé à beaucoup me pousser. Il avait raison, c'était le bon moment et il a toujours pris les bonnes décisions pour moi. C'est grâce à lui que j'ai fait une carrière comme ça. Mais ça aussi été le début d'un nouveau chapitre. Un chapitre plus sérieux. Ce qui n'empêche que tu ressembles beaucoup dans l'approche que tu as du métier à un joueur comme Eden Hazard. De ceux qui privilégient le beau geste à l'efficacité. Mais tu n'as pas ce sourire en permanence sur le visage comme Eden. C'est dû à quoi? JANUZAJ: Avec mes amis, je rigole, mais c'est vrai qu'une fois que je suis sur le terrain, je suis quelqu'un d'autre. C'est une forme de concentration. Une fois que je suis sur la pelouse, je me focalise sur mon jeu. Je ne commence pas à penser à ce qu'il se passe en dehors, à ce que les gens vont penser. À chaque match, j'essaie de faire de mon mieux. Les gens se trompent s'ils pensent parfois que j'arrive sur le terrain avec les pieds de plomb ou que je suis absent. C'est juste que ça fait partie de mon style de jeu. C'est inné et je n'ai jamais voulu forcer les choses. Pour dribbler, tu dois être détendu. Ça ne se voit pas, mais je le suis. Parce que si tu es crispé, tu ne peux pas dribbler, c'est impossible. Je crois que c'est un don que j'ai, mais que ça me joue parfois des tours. Parce qu'on dit que c'est beau, mais en même temps on critique ma nonchalance. Sans le citer, c'est encore à ce match contre Saint-Marin en septembre 2019 auquel tu penses sans doute. Ça a été un tournant dans ta relation avec Roberto Martínez? JANUZAJ: Je m'entends très bien avec le coach. Ce que les gens racontent, ce sont des mensonges. Je crois qu'il m'apprécie beaucoup en tant que joueur et j'ai moi-même beaucoup de respect pour l'homme et le coach qu'il est. C'est un cool, moi aussi. On n'est pas là pour se tirer dans les pattes. Après le match contre Saint-Marin, on a parlé de mon positionnement, de la tactique plus globale, de petits détails, mais il n'y a pas eu de grandes explications comme on aimerait parfois le croire. La vie, ce n'est pas noir ou blanc. Martínez est comme ça aussi. Et je n'ai par ailleurs pas été si mauvais contre Saint-Marin qu'on veut bien le dire. Je n'ai pas perdu beaucoup de ballons par exemple. Mais tu l'as payé un peu plus cher que les autres. Tu penses être un joueur qui manque de crédit? JANUZAJ: C'est possible. Mais je déteste trop les problèmes pour vouloir en causer à qui que ce soit. S'il y a des gens, et je ne parle pas du coach, qui ne veulent pas voir mes qualités, tant pis pour eux. Je n'ai rien à gagner à me battre pour ça. Je fais mon truc et je vois ce que ça donne. Je ne veux pas qu'on parle de moi. Tu n'es jamais dans l'euphorie? JANUZAJ: Jamais. Quand j'ai marqué mon but en Coupe du monde contre l'Angleterre, je n'en ai pas fait des tonnes. Quelque part, je m'en fous. Le mot est mal choisi, je ne m'en fous pas bien sûr, ça me rend heureux, mais je ne vais pas casser la tête de tout le monde parce que j'ai marqué un but, quoi. C'est dans ma nature d'être calme, de ne pas monter, de ne pas se la péter on va dire. Ça ne doit pas toujours être facile d'avoir ce caractère-là quand on évolue dans le milieu du football professionnel... JANUZAJ: Pour moi, il n'y a que le terrain qui parle. Je ne m'intéresse pas à ce qu'il se passe dans un vestiaire. Sinon, en effet, tu deviens fou. J'ai joué avec les meilleurs joueurs du monde, j'ai vu passer 10.000 personnalités différentes. Des cas, des mecs sympas, des egos incroyables, des gars qui passent leurs temps à faire des stories. De tout. La conclusion de ça, c'est que je ne suis pas quelqu'un de jaloux. Je souhaite toujours le meilleur à tout le monde. Ça a même été vu comme un défaut par certains. D'être parfois trop gentil, trop calme. Il y a des joueurs qui m'ont aidé par rapport à ça. Marouane ( Fellaini, ndlr) quand je suis arrivé à Manchester, Paul ( Pogba, ndlr) aussi. Et des coaches évidemment. Sir Alex Ferguson, David Moyes, même Roberto Martínez ou Marc Wilmots. Il y a des joueurs qui te ressemblent dans le football professionnel? JANUZAJ: Bien sûr. J'ai une très bonne relation avec Jason ( Denayer, ndlr) par exemple. On a grandi ensemble, on sait d'où on vient. On a traversé les mêmes galères, de Bruxelles à Sunderland. Mais surtout, ce n'était pas facile pour nous en étant jeunes. On sait qu'on a dû travailler énormément pour arriver là où on est aujourd'hui. Après l'école, il fallait foncer à l'entraînement. Quand on rentrait chez nous, il était 22 h. C'est pas une vie très chouette quand tu as douze ou treize ans. La récompense, elle arrive quand tu en as quatre ou cinq de plus et que tu te retrouves à côtoyer des gars comme Wayne Rooney, Robin van Persie et Ryan Giggs dans le vestiaire de Manchester United. Comment as-tu vécu qu'en août 2014, à ton retour du Brésil, Giggs, alors tout jeune retraité, décide de te confier son numéro 11 mythique? JANUZAJ: Il me l'a proposé, je ne me voyais pas dire non à une légende, mais moi, pour être honnête, j'aimais bien mon numéro 44, c'était mon préféré ( il rit). Après, il m'avait appelé dans son bureau pour me le proposer. C'était un honneur, je ne pouvais pas refuser. Mais là, de nouveau, j'ai géré ça calmement. Je ne me suis pas fait de film ni rien. Pour moi, ça n'a aucun rapport que je fasse une moins bonne saison dans la foulée avec ce numéro dans le dos. À l'époque, à Manchester, une jeune femme a été internée en psychiatrie parce qu'elle s'était imaginé une vie de couple avec toi. Un exemple parmi d'autres. Comment tu as géré cette célébrité soudaine? JANUZAJ: Je n'ai jamais entendu parler de cette histoire...Sans doute parce que déjà à l'époque, j'avais la chance d'être bien entouré. Bien entouré, ça veut aussi dire être protégé de tout ce genre de choses. Quand vous devenez joueur professionnel, que vous êtes repris pour une Coupe du monde, que vous évoluez à Manchester, d'un coup, on voudrait que vous vous comportiez comme une célébrité. Mais ça n'a jamais été mon truc. Moi, je respecte tout le monde, j'attends qu'on me respecte en retour, c'est tout. Mais n'attendez pas de moi que je m'occupe des autres. Je n'aime pas ça et j'ai déjà bien assez à faire avec moi-même ( il rit). C'est important de vivre sa vie.