Il n'était pas seulement le grand-père de David et Mathieu van der Poel. Avec ses yeux malicieux, son gros nez et son grand sourire, Raymond Poulidor était un peu le papy de toute la France. De tous les coureurs de la vieille garde, il était celui qu'on voyait le plus souvent, surtout à l'approche des grandes vacances et de la Grande Boucle. Le mois de juillet était celui qu'il préférait. Il faut dire que le lien qui l'unissait au Tour était indéfectible, ce qui est d'autant plus remarquable que, s'il est monté à huit reprises sur le podium, il n'en a jamais porté le maillot jaune. Pourtant, cette tunique lui aurait très bien été. Il l'a d'ailleurs prouvé pendant des années par la suite en tant qu'ambassadeur du Crédit Lyonnais. Dans le village de départ, il paradait chaque jour avec le maillot jaune sur les épaules, à la manière d'un chevalier avec la Toison d'Or.
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Il n'était pas seulement le grand-père de David et Mathieu van der Poel. Avec ses yeux malicieux, son gros nez et son grand sourire, Raymond Poulidor était un peu le papy de toute la France. De tous les coureurs de la vieille garde, il était celui qu'on voyait le plus souvent, surtout à l'approche des grandes vacances et de la Grande Boucle. Le mois de juillet était celui qu'il préférait. Il faut dire que le lien qui l'unissait au Tour était indéfectible, ce qui est d'autant plus remarquable que, s'il est monté à huit reprises sur le podium, il n'en a jamais porté le maillot jaune. Pourtant, cette tunique lui aurait très bien été. Il l'a d'ailleurs prouvé pendant des années par la suite en tant qu'ambassadeur du Crédit Lyonnais. Dans le village de départ, il paradait chaque jour avec le maillot jaune sur les épaules, à la manière d'un chevalier avec la Toison d'Or. C'est justement dans cette lacune à son palmarès et la malchance qui allait souvent de paire qu'il faut chercher la raison de l'immense popularité de Poulidor. On lui a même donné un nom : la poupoularité. Une référence à son surnom, Poupou. Il le disait lui-même : quand le public vous donne un surnom, c'est qu'il vous aime bien. Ce surnom respirait la joie de vivre du sud de la France, un peu comme Jaja ( Laurent Jalabert), Zizou ( Zinédine Zidane) ou Cloclo ( Claude François). Raymond Poulidor est né le 15 avril 1936 dans le département de la Creuse, au coeur de la France. Ses parents étaient de simples fermiers. Lorsque Raymond a obtenu ses premiers bons résultats, ils se sont dit qu'ils pourraient peut-être acheter leur propre ferme. Ils travaillaient dur. À l'âge de 14 ans, Raymond quittait l'école, une des plus grosses déceptions de sa vie, pour labourer la terre avec ses frères. Les journées étaient longues : elles débutaient à cinq heures du matin et ne prenaient fin que douze ou treize heures plus tard. Ensuite, il devait s'entraîner. Souvent, il faisait déjà noir. Et le dimanche, c'était la course, précédée et suivie d'un déplacement de plus de cinquante kilomètres... à vélo. C'est à ce moment-là qu'on l'a affublé d'un premier surnom, un peu moqueur : la pouliche. Vu ses origines, Poulidor était un homme modeste et, surtout, reconnaissant. En 1977, à la fin d'une carrière faite de victoires mais aussi de défaites amères et marquée par beaucoup de malchance, il souriait : " J'ai atteint des choses que je n'aurais jamais imaginées. Je dois tout au vélo. " Sans le cyclisme, il serait sans doute resté le pauvre fils de fermier de Masbaraud-Mérignat. Ses premières courses, Raymond Poulidor les effectuait sur le vélo de sa mère. Il a dû attendre 1954 pour célébrer sa première victoire, dans une course locale. Petit à petit, il s'est mis à envisager une carrière professionnelle mais l'armée l'en a d'abord empêché. À l'âge de 18 ans, il a été appelé à faire son service militaire en Allemagne et en Algérie. Il s'y entraînait peu. Au moment de sa démobilisation, en 1958, il pesait dix bons kilos de plus. Cet hiver-là, il s'est entraîné comme une bête et au printemps, il remportait sa première course. Il avait alors déjà 23 ans. Cette année-là, le coureur professionnel Bernard Gauthier le renseignait à Antonin Magne, ex-vainqueur du Tour (1931 et 1934) et directeur sportif de l'équipe Mercier. Magne était un personnage : toujours vêtu d'un tablier blanc, son slogan cadrait parfaitement avec l'éthique de travail de Poulidor : " La gloire ne peut être où la vertu n'est pas. " Après des débuts laborieux en 1960, Poulidor éclate complètement en 1961. Il remporte Milan - Sanremo et est sacré champion de France sur route. Il est alors promis à un bel avenir mais le sort s'acharne sur lui. Au cours de ses trois premières saisons chez les pros, il remporte six courses mais termine aussi neuf fois deuxième et dix fois troisième. La graine de l'éternel second était plantée. Cela n'échappe pas à Antonin Magne. Au printemps 1963, il lui demande : " Tu comptes être deuxième toute ta vie ? " Le lendemain, Poulidor devient le premier Français à remporter la Flèche Wallonne. Il célèbre à peine sa victoire. Sa seule satisfaction, c'est d'avoir fait plaisir à son directeur sportif. Poulidor était un homme affable. Magne disait que " si le monde était dirigé par des Poulidor, il n'y aurait jamais de guerre. " Il ne s'est donc jamais offusqué de l'étiquette d'éternel second. Au contraire, il répliquait, à juste titre, qu'il avait le mérite de toujours être là, que la deuxième place était finalement la plus proche de la victoire. Il était fier que son nom soit devenu un concept dépassant de loin le domaine du cyclisme. Qu'on parle d'un autre sport, d'art ou de politique, celui qui loupait la victoire de peu était le Poulidor de sa discipline. De plus, il se consolait à l'idée d'être tombé sur deux géants : Eddy Merckx dans les années '70 et Jacques Anquetil au début de sa carrière. Le sport est fait de rivalité : Mohamed Ali contre Joe Frazier en boxe, Ayrton Senna contre Alain Prost en Formule 1, Gary Kasparov contre Anatoli Karpov aux échecs, Lionel Messi contre Cristiano Ronaldo en football... On parle rarement de l'un sans parler de l'autre et c'est cette " guerre " qui contribue à faire une bonne partie de leur gloire. En cyclisme, dans les années '60, c'était Raymond Poulidor contre Jacques Anquetil. Ils divisaient la France car, bien qu'ils soient tous deux du pays de Marianne, ils étaient complètement différents l'un de l'autre. Anquetil avait deux ans de plus que Poulidor et son palmarès était bien plus riche. Il était blond, glamour, c'était l'idole de Paris et de la bourgeoisie. Il aimait la fête et les femmes et dépensait sans compter. Avec sa chevelure noire, Poulidor était l'homme du peuple, de la France profonde. C'était un père de famille qui menait une vie paisible et pour qui chaque cent comptait - ce que ses équipiers lui reprochaient parfois. Monsieur Tout-le-Monde se reconnaissait en lui. Les duels entre Poulidor et Anquetil avaient pour décor les routes du Tour. Ils croisent le fer pour la première fois en 1962. Pour Poupou, les choses commencent mal : il se casse l'auriculaire juste avant le Tour et prend le départ affublé d'un plâtre, ce qui lui donne immédiatement une aura de battant. Anquetil, Monsieur Chrono, décroche finalement sa troisième victoire finale à la faveur du dernier contre-la-montre et Poulidor se classe troisième, derrière Jef Planckaert. Mais alors qu'Anquetil se fait siffler, Poulidor est acclamé. Il ne savait plus où se mettre. En 1964, on s'attend à une belle bagarre entre les deux hommes, qui ne déçoivent pas le public. Dans l'ascension du Puy de Dôme, ils sont côte-à-côte. Anquetil, qui a disputé le Giro, est fatigué mais il bluffe et Poulidor se fait avoir. Il démarre trop tard et manque le maillot jaune pour quelques secondes, permettant à Anquetil d'achever le travail dans le contre-la-montre suivant et de remporter son cinquième Tour. Le titre de L'Équipe en dit cependant suffisamment long : " Anquetil le vainqueur et Poulidor lehéros ". À l'issue du Tour, les deux hommes se complimentent mutuellement et s'embrassent. Dans le courant de l'année 1965, toutefois, leurs relations deviennent plus tendues. La presse accentue leur rivalité et deux clans se forment : les Anquetilistes et les Poulidoristes. Les coureurs eux-mêmes se laissent prendre au jeu et ne se saluent plus, même si le brave Poulidor tente de ne pas mettre d'huile sur le feu. Lorsqu'un journaliste lui demande si ce n'est pas à lui de calmer ses supporters, il répond : " Oui, effectivement, il faut rester sportif. " Cette année-là, Maître Jacques ne prend pas part au Tour car une sixième victoire ne lui aurait pas rapporté plus d'argent mais il confie une mission à ses équipiers : empêcher Poulidor de gagner. Ceux-ci ne doivent finalement rien entreprendre car un jeune Italien, ajouté à la sélection au tout dernier moment, s'échappe avec la bénédiction du peloton dès les premières étapes avant de démontrer qu'il est un grand champion : Felice Gimondi. En 1966 et 1967, le vainqueur du Tour est à nouveau français mais pas un de ceux qu'on attendait. En 1966, Anquetil, épuisé, doit abandonner après avoir mené la poursuite derrière Poulidor afin de permettre à son équipier Lucien Aimar d'arriver en jaune à Paris. En 1967, Anquetil n'est plus là mais Poupou tombe malade et se classe neuvième tandis que la victoire revient à Roger Pingeon. On se dit alors que c'est pour 1968 mais dans la quinzième étape, Poulidor est renversé par un motard. Très marqué au visage, il poursuit sa route pendant quelques jours avant de devoir abandonner. Jan Janssen remporte le Tour mais Poulidor, lui, reçoit 3000 lettres de fans par jour. On arrive en 1969 et, aujourd'hui, tout le monde sait ce que ça signifie : c'est le début des années Eddy Merckx. Ce ne sont pas non plus les meilleures années de Poulidor. En 1969, il remporte certes le Dauphiné Libéré mais au Tour, il ne peut rien contre Merckx et termine à la huitième place. En 1970 et 1971, il est invisible et Antonin Magne se montre intraitable : il met Poulidor à la porte. À près de 36 ans, Poupou passe donc chez GAN, qui semble surtout vouloir l'engager pour bénéficier d'une belle publicité au moment où il fera ses adieux. Lui-même est triste d'avoir échangé le maillot mauve de Fagor-Mercier contre le maillot bleu ciel de GAN : au bord de la route, les fans le reconnaissent moins facilement. C'est alors qu'un événement extraordinaire se produit. Libéré de toute pression, Poulidor retrouve de l'énergie et vit une seconde jeunesse. En 1972, il devance Merckx à Paris-Nice avant de terminer troisième du Tour. En 1973, il remet le couvert à Paris-Nice et au Tour 1974, il se classe deuxième derrière Merckx après avoir remporté une étape au nez et à la barbe du Cannibale. Sa victoire d'étape précédente remontait à 1967. Plus sa fin de carrière approche, plus il est calme. En 1976, alors que le règne de Merckx a déjà pris fin, il se classe une nouvelle fois troisième. Il a alors 40 ans et est déjà monté pour la première fois sur le podium du Tour 14 ans plus tôt. En 1977, c'est avec un sourire mélancolique que Poulidor raccroche son vélo au clou. Il n'en perd pas sa popularité pour autant. Plusieurs marques l'engagent pour soigner leurs relations publiques. Dont le Crédit Lyonnais, sponsor du maillot jaune depuis 2001. Pour vous donner une idée de sa poupoularité : en 1991, le magazine Paris Match a demandé à ses lecteurs avec quelle personnalité ils aimeraient passer Noël : Poulidor l'a emporté devant le Pape Jean-Paul II, Alain Delon et Catherine Deneuve.Poupou ne cachait pas que cet intérêt du public lui plaisait. " Le jour où les gens ne me reconnaîtront plus, je serai malheureux ", nous avait-il confié il y a trois ans, lorsque nous l'avions rencontré à l'occasion de son 80e anniversaire. Il avait fait la paix avec Jacques Anquetil, décédé d'un cancer à l'estomac en 1987. Quelques semaines plus tôt, il lui avait rendu visite sur son lit de mort mais Anquetil n'avait pas voulu de compassion. " Désolé, Raymond, tu vas encore terminer deuxième ", avait-il dit en grimaçant à son vieux rival. Depuis une semaine, les deux hommes se livrent à nouveau à des sprints au paradis des coureurs cyclistes.