Il y a une Marktplatz et donc un marché de Noël où le vin chaud coule à flots. Il y a un centre historique aux étroites ruelles bordées de boutiques artisanales. Il y a un Rathaus multifonctionnel. Un héros sportif, Lothar Matthäus, y a passé sa jeunesse. A première vue, Herzogenaurach est une petite ville allemande comme tant d'autres mais son charme provincial est trompeur.
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Il y a une Marktplatz et donc un marché de Noël où le vin chaud coule à flots. Il y a un centre historique aux étroites ruelles bordées de boutiques artisanales. Il y a un Rathaus multifonctionnel. Un héros sportif, Lothar Matthäus, y a passé sa jeunesse. A première vue, Herzogenaurach est une petite ville allemande comme tant d'autres mais son charme provincial est trompeur. Pendant des années, cette partie de la Franconie, au nord de Nuremberg, a été un chaudron d'émotions. Herzogenaurach est le berceau d'Adidas et de Puma. Leurs sièges sont proches mais entre les coûteuses façades s'élève une muraille de haine et de jalousie, de reproches et de vendettas, de sombres histoires d'espionnage. Jadis, Adolf et Rudolf Dassler faisaient partie d'une famille unie et heureuse. Puis, dans les années 20 du siècle précédent, une grave crise économique a éclaté. A la table familiale, les deux frères ont pris une décision courageuse. Les fils d'un cordonnier et d'une lavandière ont fondé la Gebrüder Dassler Schuhfabrik. Leur spécialité : les chaussures de sport en tissu, avec ou sans spikes. Adolf, le cadet des deux et l'inventeur le plus passionné, a passé des heures à concevoir la parfaite chaussure de sport. Rudolf, athlétique, était surnommé le Puma. Dandy, il préférait qu'on l'appelle Rudi. Vendeur-né, il était constamment en route pour vendre les chaussures. La demande a crû très vite car ces godasses étaient légères et plus douces que celles de la concurrence. En 1936, ils ont fourni ses chaussures à un certain Jesse Owens, quadruple médaille d'or à Berlin. La guerre allait diviser la puissante famille. Plusieurs histoires circulent sur la cause directe de la rupture. Après la guerre, Rudolf, soupçonné d'espionnage, a passé un an en prison. Soi-disant parce que son frère l'avait dénoncé aux alliés pour s'en débarrasser. Une autre légende veut que Rudolf ait entretenu une longue relation avec Käthe, la femme d'Adolf. Quoi qu'il en soit, en 1948, Rudi et Adolf Dassler se tournent le dos. Adolf a conservé l'usine située sur la rive gauche de l'Aurach et lancé une société portant ses initiales : Adidas. Rudi s'est installé sur l'autre rive pour fonder une autre société, Puma. Le divorce a divisé Herzogenaurach et ses habitants. La frontière ? La rivière, ligne de démarcation naturelle, avec Puma au nord et Adidas au sud. Ce qui est une des plus grandes querelles entre frères au monde se manifeste dans un détail. Le stud à visser, qui reste un sujet controversé de nos jours encore. Sur le campus d'Adidas, l'historien Max Martini présente Adolf Dassler comme l'inventeur des studs en métal. Il montre des photos de la Coupe du Monde 1954, où on voit Adi, le responsable du matériel de l'équipe allemande, visser des studs dans les chaussures. Les Allemands ont eu plus de prise que les Hongrois sur le terrain de Berne et ont battu le favori 3-2 en finale. Sur l'autre rive de l'Aurach, quand on parle de ces crampons, le directeur de Puma, Ulf Santjer, exhibe triomphalement une lettre. Cet écrit du 26 mai 1954 annonce que l'équipe de Hanovre 96 a été sacrée championne d'Allemagne de l'Ouest trois jours plus tôt, grâce à huit joueurs, qui portaient les crampons de Puma. Or, la finale de la Coupe du Monde n'a eu lieu que six semaines plus tard. " Donc, qui a été le premier ? " Trois ans plus tôt, en 1951, une décision importante explique pourquoi le budget actuel d'Adidas est quatre fois plus élevé que celui de Puma. Une visite du sélectionneur allemand Sepp Herberger au siège central de Puma a bouleversé les rapports de force. Herberger veillait depuis longtemps à ce que quelques internationaux allemands portent des chaussures Puma et il voulait sa récompense : mille marks, soit 511 euros. Rudi a réagi comme si une guêpe l'avait piqué et il a mis le sélectionneur à la porte. Celui-ci a franchi la rivière. Adi a payé toute de suite. Tout pour faire enrager son frère. Pendant qu'Adi et Herberger célébraient leur nouvelle collaboration, Rudi a convoqué le personnel de Puma : " Je viens de prendre une décision qui va faire prendre un retard énorme à Puma sur le marché allemand. " De fait. Suite à sa rupture avec Herberger, aucun international allemand n'a disputé la Coupe du Monde 1954 avec Puma, qui a reculé. D'autant qu'Adidas se plaçait auprès de l'establishement, en engageant des managers qu'il casait ensuite au sein de fédérations sportives comme le CIO, la FIFA ou l'UEFA. C'est ainsi que dans les années 80, Sepp Blatter a figuré sur les fiches de paie du siège français d'Adidas et que l'actuel président du CIO, Thomas Bach, a été directeur des relations internationales. De chaque rivage de l'Aurach, les coqs de combat se sont fréquemment accusés de se voler leurs trouvailles. Leur peur des espions a pris une ampleur paranoïaque. Avant de se rendre à une foire, les directeurs faisaient fouiller leur chambre d'hôtel, en quête de micros et de caméras. Dans les bourses, Adidas et Puma rivalisaient par la taille de leurs stands. C'était à celui qui offrirait le plus de champagne. Mais les chaussures si légères étaient appréciées, qu'elles soient fabriquées par Adi ou par Rudi. Ce sont les stars qui allaient faire la différence. Le succès fait vendre. Déjà à l'époque. Avant le début des Jeux olympiques de Melbourne en 1956, Horst Dassler, le fils d'Adolf, arpente le village olympique. Il distribue gratuitement des chaussures. Avec succès : 62 médaillés portaient des Adidas. La mission de Melbourne est un avant-goût du marketing sportif actuel. Il déclenche une chasse effrénée aux meilleurs sportifs. Ainsi, en 1956, Heinz Fütterer était sous contrat avec Puma. L'athlète était champion d'Europe du 100 mètres et avait battu le record du monde d'Owens. Pendant un meeting d'athlétisme, Adolf Dassler surgit devant Fütterer : ne voudrait-il pas essayer la dernière trouvaille d'Adidas ? Fütterer court les demi-finales en Adidas mais remet ses Puma habituelles pour la finale. Le mal est fait : le lendemain, les journaux montrent la photo du célèbre sprinter avec des Adidas. Les photographes ont en fait travaillé pour Adolf. Ils n'ont envoyé aux quotidiens que des photos des demi-finales. En 1968, peu avant les Jeux de Mexico, Horst Dassler achète la douane mexicaine. Les chaussures Puma sont bloquées trois semaines dans le port. Elles n'en sortent qu'à la fin de l'olympiade. La guerre des frères dégénère en bagarre familiale. Il y avait déjà Horst, voilà qu'Armin Dassler, le fils aîné de Rudolf, fait son apparition. Les cousins renchérissent et aggravent la rivalité. Un médaillé olympique reçoit 10.000 euros en échange d'une signature. Souvent en liquide. En 1966, Eusébio devient le porte-drapeau de Puma pour 5.000 euros. Les deux sociétés se battent âprement pour Pelé, le meilleur au monde. Ça fait mal car il est très très cher. Dans un instant de raison, les frères décident de ne pas enchérir l'un contre l'autre mais Armin rompt le pacte : à l'insu de son père Rudolf, il conclut un contrat avec le Brésilien. Pelé a joué la Coupe du Monde 1970 en chaussures Puma, contre une plantureuse indemnité, et il signe un contrat pour les quatre années suivantes. Coût : 112.000 euros. Une fortune à l'époque. Ces tensions ont un impact énorme sur le quotidien des gens. La ville est divisée. Pendant des années, au centre, il y a eu un panneau. Adidas à gauche, Puma à droite. La rivière formait une frontière socio-culturelle. Les partisans d'Adi boudaient les boulangeries Puma. Certains cafés Adidas refusaient l'entrée aux Pumaner, les enfants des familles Adidas rejoignaient l'école dans un autre bus que ceux issus d'une famille Puma. Tous les week-ends, en discothèques, les partisans des clubs amateurs FC Herzogenaurach (Puma) et ASV Herzogenaurach (Adidas) en venaient aux mains. Un employé Adidas a dû quitter l'usine parce qu'il était amoureux de la fille d'un directeur de Puma. De tels récits sont légion. Herzogenaurach est devenue la ville des regards baissés. Quand les gens se rencontraient, ils commençaient par regarder leurs chaussures respectives. A Herzogenaurach, une chaussure en disait plus long qu'un nom, qu'un visage ou qu'un sourire. Les trois bandes et le félin en disaient plus long sur les préférences des personnes. La vie, c'est un choix permanent mais souvent, il n'y avait pas de choix. On était prédestiné. Pourquoi Lothar Matthäus a-t-il fait ses gammes au FC Herzogenaurach et a-t-il joué toute sa carrière en Puma ? Son père Heinz était concierge de l'usine Puma et sa mère Katharina vissait des studs dans les chaussures Puma. Cette guerre contraignait les fonctionnaires indépendants à marcher sur des oeufs. Le chancelier Gerhard Schröder a commis une bourde incroyable en visitant la ville dans un hélicoptère appelé Puma. Quand le bourgmestre sortait en veste Adidas, il veillait à porter des chaussures Puma. Ou vice-versa. La rivalité se manifestait jusque dans la mort. En octobre 1974, alors que Rudi était à la mort, un curé a téléphoné chez Adi pour lui demander s'il souhaitait faire ses adieux à son frère. Adi a refusé et s'est contenté de déclarer qu'il avait pardonné à son frère. Il n'a pas assisté aux funérailles de Rudi. Sa fille l'a représenté. Quand Adi Dassler est mort à son tour, en septembre 1978, la rupture a été visible au cimetière. Il est situé au milieu de la ville, sur une colline. La tombe de Rudi est en bas à gauche alors que le caveau familial d'Adolf est en haut à droite, au sommet du royaume des morts. Entre eux, des centaines de mètres et de tombes. Suite aux décès des fils Horst (1987) et Armin (1990), la présence des Dassler dans les deux sociétés a fortement diminué. La furie a disparu en même temps que le sang. Les actionnaires dirigent les entreprises, l'anglais est devenu la langue véhiculaire et les employés peuvent changer de boîte. Le 21 septembre 2009, Adidas et Puma ont enterré la hache de guerre, officieusement. Ils ont joué leur Match de la Paix à Herzogenaurach. Les joueurs, parmi lesquels le chef d'Adidas, Herbert Hainer, et son homologue de Puma, Jochen Zeitz, portaient des maillots avec des manches différentes : la droite s'ornait de trois bandes la gauche d'un puma. Au milieu, à l'endroit du coeur, un globe terrestre avec un message : Peace One Day. La photo de Hainer et Zeitz se serrant la main en souriant a même fait la une du journal The Himalayan Times. Après 60 ans de mesquineries, de tromperies et de sabotage, la version moderne de Caïn et d'Abel était terminée. C'était une nouvelle d'envergure mondiale. PAR PETER WEKKING - PHOTOS BELGAIMAGEA Herzogenaurach, berceau des deux marques rivales, la rivière séparant les sièges d'Adidas et de Puma a longtemps servi de ligne de démarcation.