Les attaquants de notre D1 n'aiment pas trop le trouver sur leur route et ce n'est pas seulement à cause de son regard noir cassant : Adriano Duarte (28 ans), c'est un roc dans la défense de Mons. Un battant qui ne lâche rien. Et il mixe élégamment ses qualités purement défensives avec un soupçon de folie technique brésilienne. Son adaptation à l'Europe fut très compliquée : sa demi-année à Nantes fut un fiasco total. Mais chez nous, il s'éclate complètement depuis un peu plus d'un an.
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Les attaquants de notre D1 n'aiment pas trop le trouver sur leur route et ce n'est pas seulement à cause de son regard noir cassant : Adriano Duarte (28 ans), c'est un roc dans la défense de Mons. Un battant qui ne lâche rien. Et il mixe élégamment ses qualités purement défensives avec un soupçon de folie technique brésilienne. Son adaptation à l'Europe fut très compliquée : sa demi-année à Nantes fut un fiasco total. Mais chez nous, il s'éclate complètement depuis un peu plus d'un an. Il évoque ses origines, sa découverte du foot, le futebol dans son pays, l'apport brésilien en Belgique et dans toute l'Europe, sa nostalgie, son expérience montoise,... Adriano Duarte : Et comment... Il y a deux clubs mythiques là-bas : Cruzeiro et l'Atletico Mineiro. Et la région a aussi produit de fameux joueurs. Dans ceux qui sont toujours en activité, je pense à Lincoln (Galatasaray, ex-Kaiserslautern et Schalke 04), Caçapa (Newcastle, ex-Lyon), Fred (Lyon), Tulio De Melo (qui joue la tête du classement des buteurs en Ligue 1 avec Le Mans), Gilberto Silva (Arsenal), etc. Oui, j'ai joué comme pro pendant deux ans. Je combinais avec le foot en plein air, je me tapais trois entraînements par jour : deux sur terrain extérieur en journée, un en salle le soir ! En 1998, j'évoluais en D1 de futsal et j'étais Junior dans mon club de foot sur herbe, l'America Mineiro. Jusqu'au jour où son président m'a demandé de trancher. J'ai choisi le foot classique parce qu'il permettait de gagner beaucoup mieux sa vie. Le futsal est fort développé au Brésil mais il ne paye pas trop bien. Ou alors, il faut faire partie des grandes stars mondiales. Le meilleur joueur de la planète, Falcao, est d'ailleurs brésilien. Beaucoup de footballeurs de mon pays sont d'abord passés par là comme Robinho et Ronaldinho. Moi, je ne le pratique plus depuis une dizaine d'années mais je suis resté accro à ce spectacle. Je côtoie souvent les Brésiliens d'Action 21 Charleroi et je vois la majorité des matches de cette équipe, aussi bien en déplacement qu'à domicile. Je suis déjà allé à Anvers, à Genk, etc. Au fait, vous savez que j'étais pivot dans mon équipe de futsal au Brésil ? J'ai pris cette décision sur un coup de tête. J'avais envie de tenter ma chance en défense alors que tout mon entourage me conseillait de jouer plus haut sur le terrain. Toutes les places me tentaient, en fait, sauf celle de gardien. Ce poste a longtemps été maudit au Brésil. Avant l'éclosion de Claudio Taffarel, on y mettait d'office le plus mauvais du noyau, celui qui n'en touchait pas une dans le jeu. Mais tout a changé avec Taffarel. Les Brésiliens ont compris que c'était une place stratégique où on pouvait aussi s'illustrer, devenir une vedette mondiale. Depuis, on travaille beaucoup plus et beaucoup mieux avec les gardiens dans mon pays. Taffarel a éveillé des milliers de vocations. Il y a du vrai. Le défenseur brésilien type est celui qui a moins de technique que la moyenne mais un physique impressionnant. Mais je ne suis pas dans la norme : je ne suis pas spécialement grand ou musclé. Quand je suis arrivé en Europe, on ne croyait d'ailleurs pas que je jouais derrière. En fait, j'ai failli partir dans une autre région du monde : au Japon. J'étais à la Juventude Caixa do Sul, où Dante Bonfim a aussi joué. Un club japonais m'a fait une proposition financière fantastique mais j'appartenais toujours à l'Atletico Mineiro et c'était donc avec ce club qu'il fallait négocier. Son président n'a pas voulu que je m'en aille, et pour punir mes envies d'excursion au Japon, il a arrêté de me payer. C'était parfait pour moi : après trois mois sans salaire, je suis devenu libre. Un agent m'a amené à Nantes. Une sale expérience : en six mois, je n'ai joué que deux matches entiers... de CFA. Le problème, c'est que l'entraîneur a changé deux semaines après mon arrivée. Le nouveau coach, Georges Eo, est venu vers moi et m'a dit : -Avec moi, il n'y aura jamais de Brésilien dans l'équipe de Nantes. OK, pas de problème, j'ai continué à m'entraîner tranquillement en empochant un chouette salaire. Et quand Mons s'est intéressé à moi, le président de Nantes m'a laissé partir sans problème. J'ai été le tout premier Brésilien de l'histoire de Nantes. Peut-être le dernier aussi. (Il se marre). Non, je vois le côté positif : si je suis aujourd'hui en Europe, c'est grâce à Nantes. Jamais ! Quand mon père m'a conduit à l'aéroport, le jour où je prenais l'avion pour aller en France, je lui ai fait une promesse : -Je reviendrai riche après ma carrière en Europe, et entre-temps, je vais bien vous aider. Je considérerais mon expérience nantaise comme un échec, seulement si j'avais trahi cette promesse. Il n'y a jamais eu beaucoup d'argent à la maison, et pourtant, mes parents ont fait de gros efforts financiers pour moi. J'ai eu très vite une obsession : réussir pour les sortir de la misère. Mon père est comptable, ma mère est professeur. Deux salaires par ménage au Brésil, ça ne veut pas dire grand-chose. La vie est bon marché mais on gagne très peu et mes parents devaient nourrir trois fils. Je vous donne un exemple : ma fiancée a un diplôme universitaire, elle est toujours au Brésil et travaille de 8 h à 19 h, du lundi au samedi... pour 500 euros par mois. Cela vous donne une idée de la situation. Non. Faites le compte des grands joueurs de mon pays qui proviennent des bidonvilles. C'est effarant. Ils ont fait comme tous les jeunes qui rêvent d'une carrière professionnelle. Ils se sont présentés pieds nus devant les grilles d'un club en espérant recevoir la chance de passer un test. Parfois, il faut accepter de signer dans une équipe située à 12 heures de bus alors qu'on n'a que 13 ou 14 ans. Accepter de ne plus voir ses parents que deux ou trois fois par an. Accroche-toi ou crève, c'est la devise des gosses footballeurs brésiliens. La même que celle des jeunes boxeurs américains des ghettos. L'avantage, c'est que vous avez un mental exceptionnel si vous percez, parce que vous avez appris à souffrir, parce qu'on vous a bien fait comprendre qu'on n'a rien sans effort. Près de 70 % des footballeurs professionnels brésiliens ont grandi dans les favelas : ils savent d'où ils viennent et ça leur sert beaucoup dès qu'ils quittent le pays. Il faut qu'on m'explique pourquoi un joueur pareil ne s'est pas imposé en Belgique. S'il y en a bien un qui a le niveau, c'est lui. Il est extraordinaire. Mais comment aurait-il pu montrer ce qu'il avait dans le ventre ? On ne l'a jamais fait jouer, donc il n'avait aucune chance de convaincre. Il est retourné à Botafogo et il refait ce qu'il faisait avant de signer à Anderlecht : des matches de dingue. Son équipe vient de disputer la finale du championnat de Rio contre Flamengo, au Maracana, devant 90.000 personnes. Si tu es mauvais, tu n'as pas ta place dans un noyau pareil. Et si tu as ta place là-bas, tu joues les doigts dans le nez à Anderlecht. Ce sont les mystères du foot. Mais est-ce qu'on lui a donné une vraie chance de montrer ce qu'il avait dans le ventre ? Il est arrivé au Standard en même temps que Marcos Camozzato qui était soi-disant trop court pour le top, trop petit pour jouer au back droit, trop ceci, trop cela. La saison passée, Felipe Soares, Marcos Camozzato et Fred (arrivé avec eux de Porto Alegre) n'étaient alignés qu'avec la Réserve. Je les ai vus dans leur match à Mons. Je n'ai pas reconnu Camozzato, il n'était nulle part. Mais il ne pouvait pas être bon à partir du moment où on ne lui faisait pas confiance du tout. Cette confiance en lui, il l'a trouvée dès qu'on l'a fait jouer en équipe Première. Et aujourd'hui, je constate qu'il est le meilleur back droit du championnat. Je suis sûr que Fred peut faire le même coup. Mais pour cela, on doit lui montrer qu'on croit en lui. Je suis sûr que si on lui donne une vraie chance demain, il s'impose directement dans l'équipe du Standard. Un faux problème, selon moi. Si vous avez l'envie de travailler et l'ambition de réussir, tous les obstacles tombent les uns après les autres : la langue, le climat et tout le reste. Par exemple, je ne me suis jamais adapté à votre climat mais je fais avec : ma vie se résume aux terrains et à mon appartement. A part pour aller m'entraîner et jouer les matches, je ne sors pas de chez moi. Oui, c'est fort différent : on travaille beaucoup, beaucoup plus au Brésil ! Dans mon pays, les footballeurs professionnels ont systématiquement deux entraînements par jour, sauf la veille des matches où il n'y en a qu'un. Et on a congé le lendemain des rencontres. Chaque semaine, on part en mise au vert pour une ou deux nuits. Les enfants de 15 ans s'entraînent déjà deux fois par jour et ils vont ensuite à l'école, de 18 h 30 à 23 h 30 ! Il y a un préparateur physique dans toutes les catégories d'âge et un staff technique complet aussi bien pour les -10 que pour les -15 et -17. Un médecin est toujours présent aux entraînements des gosses. On commence à travailler la psychologie des joueurs dès l'âge de 10 ou 12 ans. Et l'aspect tactique est très poussé avec des discours d'une heure pour les gamins. La liberté totale et l'improvisation chez les jeunes footballeurs brésiliens, ce n'est qu'une légende qu'on s'amuse à cultiver en Europe. Les installations sont pourries mais les moyens humains extraordinaires. Je serais seulement frustré si je n'avais aucune chance de devenir international en étant originaire d'un petit pays du foot... Quand on est brésilien, on raisonne différemment, on sait qu'on ne peut rêver de la Seleçao que si on joue dans un tout grand club européen. Mon plan de carrière, c'est m'imposer en Belgique pour pouvoir signer ensuite dans un meilleur championnat. En attendant, je m'occupe des formalités pour devenir belge ! J'espère avoir mon passeport dans les deux ans. Il y a une seule explication : la violence terrible dans les stades. Une vraie plaie au Brésil. Hier encore, j'ai vu des images horribles filmées lors d'un match dans l'Etat de Santa Catarina. Un supporter de 65 ans a eu une main déchiquetée par une bombe artisanale. Les stades sont à l'image des rues : c'est très violent. Non, certainement pas. Toutes les violences sont dues aux rivalités entre les supporters de clubs qui se détestent. Toujours des clubs voisins. Cruzeiro et l'Atletico Mineiro à Belo Horizonte. Corinthians, Palmeiras et Sao Paulo dans cette ville. Flamengo, Vasco, Botafogo et Fluminense à Rio. Il y a six ou sept ans, quatre supporters ont été tués à coups de bâtons lors d'un envahissement de terrain pendant la finale du championnat des... Juniors entre Sao Paulo et Palmeiras. Ces rivalités n'existeront pas pendant la Coupe du Monde et les stades seront parfaitement tranquilles, sécurisés à fond. Dans les rues, par contre, je ne sais pas comment cela se passera. Rien du tout, désolé. Certains ont déjà vaguement entendu parler d'Anderlecht mais ça s'arrête là. Si vous demandez aux Brésiliens contre quel pays la Seleçao a souffert en huitièmes de finale de ce Mondial, ils seront incapables de vous répondre. Chez nous, on ne s'occupe pas du tout de l'adversaire, on ne regarde jouer que le Brésil, tellement la confiance dans la Seleçao est énorme. Au début de chaque Coupe du Monde, les Brésiliens sont sûrs d'une chose : ils vont la gagner. Mais bon, c'est vrai qu'il y a parfois des petits couacs. (Il rigole). par pierre danvoye - photos: belga