Ça se passe régulièrement chez nous : monter une jolie campagne de protestation contre le racisme dans les stades, promouvoir cette campagne ou y participer, tout ça est très bien et donne bonne conscience à tout le monde footeux. Ça ne pompe pas trop de temps ni d'énergie, et ça te refile le sentiment d'être un passionné du ballon rond droit dans tes bottes : vu que tu n'oublies pas d'être aussi supporter des droits de l'homme, de l'égalité des chances, du respect de l'autre et de tout le saint-frusquin. Tu fais ça une fois de temps en temps, un peu comme tu t'immergerais dans une source d'eau pure pour purifier ton âme de toutes tes vilénies. Puis, le coeur léger, tu te réadonnes à toutes ces délicieuses excitations que ne cessent de te procurer les sup...

Ça se passe régulièrement chez nous : monter une jolie campagne de protestation contre le racisme dans les stades, promouvoir cette campagne ou y participer, tout ça est très bien et donne bonne conscience à tout le monde footeux. Ça ne pompe pas trop de temps ni d'énergie, et ça te refile le sentiment d'être un passionné du ballon rond droit dans tes bottes : vu que tu n'oublies pas d'être aussi supporter des droits de l'homme, de l'égalité des chances, du respect de l'autre et de tout le saint-frusquin. Tu fais ça une fois de temps en temps, un peu comme tu t'immergerais dans une source d'eau pure pour purifier ton âme de toutes tes vilénies. Puis, le coeur léger, tu te réadonnes à toutes ces délicieuses excitations que ne cessent de te procurer les superficialités du ballon rond : le sacre d'Anderlecht, le prochain club de Van Meir, le salaire de Zidane, les métaphores cinéphiles de Daniel Leclercq (dit le loup blanc), la licence de Virton, les buts de Crasson, la défaite historique d'Alavés. On connaît Alavés et on ignore Accra. Voilà où je voulais en venir.Imaginons que je m'offre demain un micro-trottoir à la sortie d'un stade : les gentils spectateurs (et les méchants aussi) sauront tous me parler d'Alavés, mais beaucoup me rouleront des billes glauques en me demandant -Accra, c'est quoi ça? Accra est un patelin du Ghana où le football a réussi l'appréciable score de 123 morts voici 15 jours. Pour rappel, un mois plus tôt, la grande faucheuse avait scoré 43 fois à Johannesbourg. Entre ces deux feux nourris, elle s'était aussi manifestée à Lubumbashi et Abidjan en passant par l'Iran, pour totaliser une ou deux dizaines de zigouillés supplémentaires. Ouais, en ce moment, la mort footeuse cartonne méchamment, et tous les footeux que nous sommes s'en foutent royalement. Nous croisons l'info par hasard, s'il nous arrive de parcourir autre chose que la presse sportive : car pareille info (vu que c'est pas vraiment du sport, hein?) se planque le plus souvent dans la rubrique société. Nous nous sentons aussi peu concernés que s'il s'agissait d'un tremblement de terre en Floride, d'une inondation au Guatemala ou de l'éruption du Karamako. C'est un drame, d'accord, mais c'est tellement éloigné, dans le temps comme dans l'espace, du Heysel ou même de Sheffield! C'est dans des pays où les dirigeants sont demeurés tellement cons qu'ils admettent deux fois trop de spectateurs sur des gradins pourris! Dans des pays où les flics sont tellement noirs qu'ils lancent des grenades lacrymogènes pour calmer la foule : au lieu d'ouvrir les portes extérieures, comme l'aurait évidemment fait tout flic blanc un tant soit peu sensé! Dans des pays tellement lointains qu'il ne participent même pas au Grand Prix Eurovision de la Chanson! Dès lors, qu'y pouvons-nous ? Vu sous cet angle, Accra, c'est pour ainsi dire une catastrophe naturelle, non? Non. Faut pas déconner. Accra, c'est grave et c'est de football qu'il s'agit.Hélas Accra, camés que nous sommes par le foisonnement événementiel de nos championnites dérisoires, nous nous en fichons et nous sommes lamentables.C'est notre racisme ordinaire de footeux, notre manque de respect pour les droits de l'homme, l'égalité des chances, le respect de l'autre et nos jolies petites indignations contre les petites couillonnades xénophobes de nos stades n'excusent rien... Accra, ce n'est pas un drame tiers-mondiste, dans un pays sous-développé qui n'aurait pas tiré les leçons de "notre" drame de 1985 : Accra nous pend toujours au nez, tout civilisés que nous croyons être! Accra, c'est seulement l'histoire d'un match important qui se termine par 2 buts à 1 : avec des vaincus d'une part fanatiques, et d'autre part mettant en cause l'honnêteté de l'arbitre dans l'application des Lois du Jeu. Accra, c'est le feu aux poudres. Il continue de couver dans tous les stades du monde.Bernard Jeunejean