Si les couloirs du Bosuil ne tremblent pas, c'est sans doute parce que le principal intéressé s'est assuré que les murs soient solides. Il n'empêche, le ciel de ce dimanche ensoleillé prend des airs de tempête quand, peu après 14h15, le sifflet de Nathan Verboomen met un terme à la première période et donne le coup d'envoi à la procession furieuse de Paul Gheysens. Le président de l'Antwerp quitte la table en marbre de sa loge, caracole vers le vestiaire, pousse une spectaculaire gueulante et conclut sa tirade en menaçant à haute voix son coach de licenciement. Une petite heure et un doublé de Michael Frey plus tard, le Beerschot est battu et le derby gagné. Tant pis si dès le lendemain, toute la presse s'indigne des méthodes, présentées comme dignes du football provincial. Paul Gheysens rétorquera qu'avant son intervention, c'était 0-1 et qu'au coup de sifflet final, les trois points avaient changé de camp. "Je suis très content de ce qu'il s'est passé, parce que ça a produit un effet", clôt-il d'ailleurs quelques heures plus tard dans les colonnes du Nieuwsblad.
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Si les couloirs du Bosuil ne tremblent pas, c'est sans doute parce que le principal intéressé s'est assuré que les murs soient solides. Il n'empêche, le ciel de ce dimanche ensoleillé prend des airs de tempête quand, peu après 14h15, le sifflet de Nathan Verboomen met un terme à la première période et donne le coup d'envoi à la procession furieuse de Paul Gheysens. Le président de l'Antwerp quitte la table en marbre de sa loge, caracole vers le vestiaire, pousse une spectaculaire gueulante et conclut sa tirade en menaçant à haute voix son coach de licenciement. Une petite heure et un doublé de Michael Frey plus tard, le Beerschot est battu et le derby gagné. Tant pis si dès le lendemain, toute la presse s'indigne des méthodes, présentées comme dignes du football provincial. Paul Gheysens rétorquera qu'avant son intervention, c'était 0-1 et qu'au coup de sifflet final, les trois points avaient changé de camp. "Je suis très content de ce qu'il s'est passé, parce que ça a produit un effet", clôt-il d'ailleurs quelques heures plus tard dans les colonnes du Nieuwsblad. L'histoire fait sourire Alain Courtois. Le libéral, ancien secrétaire général de l'Union belge, est bien placé pour évoquer le sens des affaires d'un homme longtemps resté en pole pour la construction d'un stade national aujourd'hui au congélateur. "C'est un vrai caractère", entame le Bruxellois. "Il est entier, soupe au lait, et n'est jamais à l'abri de monter dans les tours ou de claquer une porte. Je pense même que cette colère fait partie de ses formes de négociations." L'esquisse d'un homme pour lequel la fin justifie les moyens. Comment envisager autrement cet homme qui, en un quinquennat à visage découvert à la tête du Great Old, a remis sur le devant de la scène la personnalité sulfureuse de Lucien D'Onofrio, offert les clés de son vestiaire à un Ivan Leko toujours menacé par le Footgate, puis relancé bien plus rapidement qu'attendu la carrière de dirigeant de Marc Overmars. L'intéressé, lui, ne parle qu'en termes de résultats. Un homme de chantiers qui travaille au bulldozer, parce qu'il n'aime pas quand les choses traînent. À peine promu au sein de l'élite au printemps 2017, il confie déjà à ses proches qu'il imagine son Antwerp en play-offs 1. Tout juste arrivé, Lucien D'Onofrio doit vite tempérer les ardeurs d'un président prêt à dépenser énormément pour remettre le matricule 1 au sommet. "Je m'y connais en stades, je m'y connais en chevaux, mais pas en football", confie alors volontiers Gheysens. Pourtant, en l'espace d'une petite décennie entamée par des coups de pelle en lisière de la E40, le magnat de la construction est devenu l'un des hommes les plus influents du ballon belge. C'est forcément grâce au cheval que Paul Gheysens met un pied à l'étrier du football belge. Propriétaire de nombreux pur-sang arabes, le futur patron de l'Antwerp s'invite pour la première fois à la Waregem Koerse, grand-messe du sport hippique belge. Si sa réputation nationale est encore confidentielle, son rayonnement à l'étranger grâce à sa fortune essentiellement bâtie en Pologne lui permet de serrer quelques mains de prestige. Parmi elles, celle de Daniel Termont, bourgmestre historique de Gand. Comme souvent avec Gheysens, la conversation est directe: l'entrepreneur cherche des projets en Belgique, Termont veut accélérer le dossier du stade gantois. La poignée de main débouche sur un rendez-vous le lendemain matin puis, très vite, sur les croquis de la Ghelamco Arena. Encore aujourd'hui, c'est au sein du vaisseau gantois que sont installés les bureaux de Ghelamco et que les coaches successifs du Great Old ont donc signé leur contrat. Est-ce l'attrait de la campagne européenne des Gantois, et la sympathie médiatique qu'elle offre à Ivan De Witte ? En côtoyant de près les hommes forts du football national, Gheysens réalise la résonance que donne le sport-roi à ses acteurs principaux, et commence à envisager d'y jouer un rôle plus important. À l'Antwerp d'abord, mais en catimini. Quand son conseiller Philip Neyt lui rapporte que le Great Old est au bord de la faillite, au bout de l'année 2015, le patron de Ghelamco commence à soutenir financièrement le matricule 1, restant soigneusement caché derrière la figure de Patrick Decuyper. Cela ne l'empêchera pas de tenter sa chance ailleurs: candidat le plus offrant pour le rachat d'Anderlecht, finalement doublé par Marc Coucke, il prendra contact dans la foulée avec Jürgen Baatzsch pour acquérir l'Union Saint-Gilloise. "Je pense qu'il avait dans l'idée de se venger d'Anderlecht, parce qu'il n'avait pas eu le club", raconte l'ancien propriétaire de l'Union. "Mais surtout, sa priorité, c'était le stade. Avant d'être un fan de football, c'est un homme d'affaires capable de construire des stades magnifiques. On s'était rencontrés dans ses bureaux, au sein du stade de Gand, mais son offre était inférieure à mes attentes." Le projet d'Eurostadium tombé à l'eau en même temps que les possibilités d'implantation dans la capitale, Gheysens se tourne alors résolument vers l'Antwerp. "L'alignement des planètes est alors parfait", analyse Alain Courtois, encore en contact régulier avec le magnat des stades à l'époque. "Un club à vendre, avec une histoire forte, la possibilité de construire un stade avec la bénédiction d'une ville qui veut retrouver son lustre d'antan, un personnage comme Bart De Wever au maïorat... et le matricule 1. Ça peut sembler anodin, mais c'est représentatif de Gheysens. Il aime le numéro 1. Il veut toujours être en tête." C'est sans doute la raison qui explique la joie incommensurable de la famille Gheysens, pater familias en tête, quand un but de Lior Refaelov lui offre la Coupe de Belgique. Un premier trophée significatif, doublé d'une victoire face à son meilleur ennemi Bart Verhaeghe. La querelle entre les deux puissants entrepreneurs flamands est un secret de polichinelle. On raconte que Gheysens aurait acheté plus de quatre hectares de terre à l'endroit où Verhaeghe avait prévu de construire son stade (ce que Gheysens conteste, disant qu'il possédait une option de longue date sur ces terrains), en réaction au lobby qu'aurait mené l'homme fort du Club pour éviter que le chantier du stade national aboutisse entre les mains de Ghelamco. Si l'histoire a forcément ses excès, les duels entre Bruges et l'Antwerp sont en tout cas devenus des enjeux majeurs pour leurs présidents respectifs. Hautement symbolique, la victoire sera saluée quelques jours plus tard dans un Bosuil toujours confiné par Bart De Wever, pourtant peu enclin à poser les yeux devant un match de football. "La joie du président était vraiment gigantesque, c'est un souvenir qui m'a marqué", confie Ivan Leko, tout juste arrivé sur le banc de touche anversois pour cette finale post-Covid à la programmation atypique. Depuis la Chine, le coach croate se souvient de la mentalité de gagnant immédiatement ressentie chez son nouveau président d'alors, et des contours d'un projet "très ambitieux, qui n'en est encore qu'à son début." Difficile de passer à côté de l'ambition de Paul Gheysens. Parce qu'elle marque le paysage, déjà, avec cette nouvelle tribune monumentale précédée d'un étang et de drapeaux qui servent de comité d'accueil grandiloquent aux invités d'honneur du Great Old. Derrière ce qui ressemble à une verrière géante, les invités de renom poussent la porte d'un Diamond Bar également paré de verre, offrant une vue imprenable sur le tunnel qui mène les joueurs du vestiaire à la pelouse. Un peu tape-à-l'oeil? Peut-être est une sorte de marque de fabrique du président, que les habitués du Bosuil dépeignent comme "rarement présent en dehors des jours de match, parce qu'il fait confiance aux gens qu'il a mis en place, mais immanquable lorsqu'il est là." De mémoire de routinier du vestiaire anversois, on confie cependant que son irruption à la mi-temps du derby face au Beerschot était une grande première. Sans doute parce que la place encore vacante de directeur sportif nécessitait un élargissement de ses fonctions. Habituellement, les contacts entre Paul Gheysens et son staff sportif sont plutôt rares, même s'il est capable de réclamer des remplacements à la mi-temps par SMS quand les trois premiers quarts d'heure ne sont pas à son goût. Le président bâtisseur n'a d'ailleurs viré aucun entraîneur en cours de saison, laissant l'émotion de côté pour faire place à une froide analyse en fin d'exercice. À l'heure des verdicts, certaines voix comptent alors plus que d'autres. Tous évoquent notamment celle de son fils Michael, passionné de football et considéré comme l'un des instigateurs du départ de Lucien D'Onofrio au bout de la saison dernière. Le cocon familial est évidemment sacré pour ce fils d'agriculteurs ouest-flandriens, au point d'être abondamment représenté dans le conseil d'administration du Great Old. On y trouve non seulement Michael, mais aussi sa fille Marie-Julie et sa femme Ria, dont l'influence va bien plus loin que le design d'un Bosuil qu'elle a griffé de ses idées décoratives. Il se dit ainsi qu'elle serait à l'initiative de la fin de parcours anticipé de Lior Refaelov sous la tunique anversoise, influençant la décision de priver le Soulier d'or des play-offs du printemps 2021. C'est également la "Première dame" du matricule 1 qui avait fait le déplacement jusqu'à l'aéroport pour accueillir sur le sol belge Radja Nainggolan, le gros coup médiatique du mercato d'été. Pour rapatrier le Ninja, pourtant clairement étiqueté Beerschot, dans la ville de son enfance, Paul Gheysens ne regarde pas à la dépense. "Vous préféreriez quoi? Nainggolan pour un peu moins de deux millions ou Hans Vanaken pour trois?", toise le président dans les colonnes d' Het Laatste Nieuws quand il est confronté aux questions sur les émoluments spectaculaires de l'ancien de la Roma. Souvent bridé dans ses dépenses par un Lucien D'Onofrio qui préférait attendre le 31 d'août ou de janvier pour boucler de bonnes affaires, Gheysens vise désormais de grands noms, avec l'appui de nouveaux conseillers majeurs. Dans l'ombre des dossiers Nainggolan et Overmars, on trouve ainsi l'avocat Jesse De Preter, par ailleurs représentant en Belgique de Roberto Martínez. Un peu plus loin dans les coulisses, on souffle le nom d' Omar Souidi. L'avocat anversois, rendu célèbre autant par ses plaidoiries que par ses apparitions télévisée dans De Slimste Mens, est un supporter de longue date du Great Old, et n'est jamais bien loin des Gheysens père et fils lorsqu'il s'installe dans les tribunes du Bosuil. Avocat de Radja Nainggolan et grand fan de l'Ajax, il est à l'initiative de l'arrivée des deux hommes dans la Métropole. Un rôle de conseiller footballistique auquel l'homme a visiblement pris goût, puisqu'il est depuis le mois de mars dernier associé à Jelle Van Damme dans leur nouvelle agence Polymatch Agency. À Anvers, certaines sources bien informées présentaient déjà Souidi depuis l'été dernier comme le conseiller sportif officieux du président. Au rayon plus officiel, le conseil d'administration a également intégré des personnalités loin d'être inconnues du sérail politique. Ancien ministre flamand des sports sous la bannière de la N-VA, Philippe Muyters siège ainsi dans le board anversois en compagnie de Bart Van Camp, ancien chef de cabinet du ministre Ben Weyts, et considéré comme l'un des pionniers des nationalistes flamands. Présent en force dans la métropole, le parti du bourgmestre De Wever est évidemment un soutien de poids au développement de l'Antwerp et du Bosuil. "Paul, ce n'est pas quelqu'un qui met ses pions n'importe où", analyse Alain Courtois. "Quand il vous donne son avis sur la situation politique ou socio-économique du pays, vous sentez que tout est analysé au millimètre. Finalement, il a fait à Anvers ce qu'il voulait initialement faire à Bruxelles: sur le plan sportif et commercial, les idées sont très semblables." En plus de lui avoir permis de bâtir une enceinte spectaculaire, le Great Old offre à Gheysens une exposition médiatique sans égale, et les rencontres à domicile sont autant d'occasions de développer un réseau autour d'invités de plus en plus prestigieux, attirés par la rapide ascension sportive du matricule 1. Des plans complémentaires et ambitieux, sans doute esquissés en bordure des rares heures de sommeil d'un homme qui aime dire que la nuit, il passe plus de temps à redessiner des skylines qu'à fermer les yeux. Sans doute parce que la quête de la première place ne permet pas de concéder trop de temps en route, que ce soit pour dormir ou pour scroller sans but sur un téléphone qu'il ne dégaine que pour un message ou un appel. Avec ses accès de colère, son ambition sans limite et ses méthodes de bulldozer, Paul Gheysens sera toujours contesté, même au sein de son propre club où la modernisation fonctionnelle du Bosuil tranche avec la nostalgie des fans de la première heure. Ses détracteurs diront qu'il se moque de tous les accidents qu'il pourrait provoquer sur l'autoroute du succès. Ses partisans répondront que dans un pays où faire sortir un stade de terre est un miracle politico-logistique, il lui a suffi de moins d'une décennie pour en bâtir un et en rénover entièrement un autre. En ouverture des play-offs, dans les couloirs VIP d'un derby bruxellois opposant deux clubs dont le stade actuel touche ses limites, un nom finit inévitablement par s'inviter dans la conversation. "On n'a pas des Gheysens tous les jours." Heureusement pour les nerfs de Brian Priske.