Il avait un peu disparu de la circulation, le grand gardien de 1m98. On le savait quelque part du côté de Swansea, mais on le voyait rarement dans les buts du club gallois. Le voilà qui réapparaît derrière les anciennes casernes, où il a été engagé pour pallier la blessure de WouterBiebauw et où il tentera de concurrencer OlivierRenard. " Toute une histoire ", soupire-t-il. Qu'il est prêt à raconter, presque soulagé d'enfin pouvoir expliquer au monde les raisons de cette éclipse.
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Il avait un peu disparu de la circulation, le grand gardien de 1m98. On le savait quelque part du côté de Swansea, mais on le voyait rarement dans les buts du club gallois. Le voilà qui réapparaît derrière les anciennes casernes, où il a été engagé pour pallier la blessure de WouterBiebauw et où il tentera de concurrencer OlivierRenard. " Toute une histoire ", soupire-t-il. Qu'il est prêt à raconter, presque soulagé d'enfin pouvoir expliquer au monde les raisons de cette éclipse. Celui qui a participé aux JO de Pékin comme deuxième gardien derrière LoganBailly (il a joué le quart de finale contre l'Italie) a opté, l'an passé, pour l'équipe nationale du Congo. " En hommage à mon père ", précise-t-il. " Car, cette année-là, tout a basculé. Le 10 avril 2010, mon père a perdu la bataille qu'il livrait contre le cancer et j'ai voulu tout arrêter. J'en voulais terriblement au football qui, à mes yeux, m'avait enlevé mon paternel pendant tant d'années. J'avais quitté le domicile familial dès l'âge de 14 ans pour poursuivre ma carrière à l'étranger : d'abord aux Pays-Bas, puis en Angleterre et enfin en Ecosse. Lorsque mon père est mort, j'étais sous contrat avec Hibernian et je n'ai pas pu être à ses côtés pour les derniers instants de sa vie. La dernière fois que je l'avais vu en vie, c'était lors de mon mariage, célébré à Edimbourg le 13 février 2010 et auquel il avait pu assister. Je savais qu'il avait ensuite dû être admis à l'hôpital mais ma famille hésitait à me donner trop de mauvaises nouvelles afin que je puisse me concentrer. Lorsque je suis enfin rentré à Bruxelles, ce fut pour organiser les funérailles. Ma fin de saison fut très difficile avec les Hibs. J'étais devenu très irascible. Les Ecossais parlent avec un accent très agressif et cela m'énervait profondément. Je me suis disputé avec plusieurs de mes coéquipiers qui ne comprenaient visiblement pas à quel point la douleur m'affectait. Et, lorsque le club m'a annoncé en fin de saison qu'il ne prolongerait pas mon contrat, ce fut presque un soulagement. Je n'avais, de toute façon, plus envie de rester. Mon père représentait énormément pour moi et je n'avais qu'un souhait : retrouver le reste de ma famille et passer du temps avec eux. J'avais aussi raté toute l'éducation de mes frères cadets. Je les avais quittés lorsqu'ils étaient encore des enfants et là, je les retrouvais avec une barbe. Lorsqu'on entame une carrière de footballeur avec certaines ambitions, on sait qu'on devra s'astreindre à certains sacrifices. Mais là, le sacrifice avait été trop important. Je me suis coupé du monde, j'ai débranché mon portable au point que lorsque mes agents ont voulu m'appeler pour m'informer de l'intérêt de certains clubs, j'étais injoignable. J'avais d'autres priorités. Le 10 de chaque mois, ma mère fondait en larmes et je devais être à ses côtés pour la soutenir. Je me suis refait un peu de moral grâce au soutien de mes amis proches : VincentKompany, DidierDrogba et d'autres encore. Ce sont eux qui m'ont dit : - Yves, c'esttrèsdurmaislaviecontinue. Tu n'aspasledroitd'arrêterlefootball, tonpèrenel'accepteraitpas ! Je me suis donc remis sur le marché, mais tous les clubs avaient déjà fait leurs emplettes. En outre, j'étais totalement hors de condition puisque je ne m'étais plus entraîné depuis des mois. En août 2010, lorsque l'équipe nationale du Congo m'a convié à participer à un stage en Autriche puis à un match amical contre l'Arabie Saoudite, j'ai accepté. Comme pour me faire pardonner d'avoir été aussi longtemps absent, j'ai choisi de défendre les couleurs du pays de mon père. " Yves (son prénom belge) Bukasa (son prénom congolais) Makubu- Makalambay (ses noms de famille) est né en Belgique : le pays où ses parents, natifs de Kinshasa, avaient choisi d'amener leurs enfants il y a une trentaine d'années pour essayer de leur offrir une vie meilleure. Il a deux frères aînés, une s£ur aînée et deux frères cadets. Les garçons ont tous joué au foot mais n'ont pas percé, tandis que la fille, qui répond au doux prénom d' Eminence, est infirmière. " Lorsqu'elle était jeune, elle était constamment plongée dans les bouquins ", se souvient Yves. " Moi, je n'étais pas un mauvais élève, mais j'avais tendance à me contenter du strict minimum. Si 51 % suffisaient pour réussir, je répondais aux questions dont je connaissais la réponse avec certitude et qui me permettaient d'avoir 51 %. S'il fallait 60 % pour réussir l'examen et être, en plus, dispensé des devoirs estivaux, je m'arrangeais pour obtenir 60 %. J'avais trop le foot en tête pour en faire plus mais j'étais loin d'être un cancre. " Alors qu'il n'a que six ans, son père l'emmène à Neerpede, là où s'entraînaient les jeunes d'Anderlecht. Pas pour y jouer comme gardien de but, mais comme attaquant : " Dans une équipe où Kompany évoluait comme ailier droit. J'adorais jouer comme attaquant. Quand on est jeune, il n'y a rien de plus jouissif que d'inscrire des buts. Et j'en ai inscrit quelques-uns. Mais, alors que j'avais 12 ans, l'entraîneur avait organisé un petit jeu pour les attaquants où celui qui marquait un but prenait la place du gardien. On tournait donc régulièrement, jusqu'à ce que j'ai pris, à mon tour, place entre les perches. Aucun joueur n'est parvenu à m'inscrire un but, et donc, je suis resté de longues minutes à arrêter les ballons. Au début, cela m'amusait. Sauf qu'après l'entraînement, l'entraîneur est allé voir mon père pour lui expliquer que mes qualités l'avaient convaincu et que, le lendemain, il souhaitait me tester comme gardien. J'ai cru à une blague. Hélas, il n'en était rien. Pendant une semaine, je n'ai plus voulu retourner à Neerpede. Je suppliais mon père : - Papa, ce poste de gardien n'est pas fait pour moi, je n'aime pas la boue et je veux inscrire des buts ! C'est finalement ma mère qui m'a convaincu. Elle constatait qu'au lieu d'aller à l'entraînement après l'école, je restais traîner en rue avec mes copains et cela ne lui plaisait pas. Elle avait peur que je prenne un mauvais chemin et m'a obligé à retourner à Neerpede. Au bout du compte, j'ai dû constater qu'elle avait raison car c'est comme gardien de but que j'ai été engagé par le PSV, puis par Chelsea, et que j'ai pu devenir le gardien titulaire de Hibernian, en Ecosse. " Son aventure à Hibernian s'est mal terminée, mais Yves a malgré tout vécu de très beaux moments en Ecosse. " J'ai directement été plongé dans le grand bain : mon premier match fut le derby contre Hearts. J'avais intérêt à ne pas me louper, car s'il y a un match que les gens d'Edimbourg ne veulent absolument pas perdre, c'est celui-là. J'ai livré une grande prestation et j'étais lancé. La première saison, j'ai joué sept matches d'affilée sans encaisser le moindre but. C'était inédit dans l'histoire du club. On a battu le Celtic et les Rangers, et pendant deux semaines, on a occupé la tête du classement. Personne n'en croyait ses yeux. J'ai même détourné un penalty dans le chaudron du Celtic Park, où l'on a gagné 0-1 dans une ambiance indescriptible. J'ai été heureux pendant deux ans et demi en Ecosse. Jusqu'à ce que le décès de mon père me fasse perdre la tête. "Yves était, à l'époque, considéré comme l'un des gardiens les plus prometteurs de Belgique. Et les JO de Pékin resteront un souvenir inoubliable. " On ne peut pas minimiser l'exploit : quand reverra-t-on une Belgique qui joue aussi bien et qui atteint les demi-finales d'un tournoi mondial ? Il y avait le talent mais aussi un groupe soudé, ce qui a peut-être manqué aux Diables Rouges ces dernières années. On était ensemble depuis six ans et il n'y avait pas besoin de grandes consignes tactiques. Tout se faisait naturellement. Lorsqu'un arrière montait, un médian le couvrait automatiquement. Et lorsqu'on s'est retrouvé mené et réduit à dix contre l'Italie, on s'est retroussé les manches et on a gagné au caractère. On formait une bande d'amis, on se connaissait depuis tout petit. Il y avait de nombreux fils d'immigrés : Vincent Kompany, MarouaneFellaini,AnthonyVandenBorre, FarisHaroun, MoussaDembele, VadisOdjidja, moi. On était tous fiers de jouer pour la Belgique, ce pays qui a accueilli nos parents. On avait l'impression de rendre à ce pays tout ce qu'il avait apporté à nos familles. On se baladait, le torse bombé, dans le village olympique avec notre T-shirt rouge. " Aujourd'hui, Yves n'exclut pas de rejouer un jour pour les Diables Rouges. Ce match avec le Congo n'était qu'un amical : " On verra. Pour l'instant, les places me semblent prises. Il y a une nouvelle génération de très bons gardiens en Belgique. Mais Vincent et Marouane m'ont déjà conseillé : - Si un jour Georges Leekens t'appelle, même si c'est pour être troisième gardien, accepte ! Je dois d'abord redevenir compétitif, je ne suis pas encore totalement remis mais je suis désormais prêt à me battre. J'ai compris que mon père ne s'est pas autant dévoué pour que j'arrête à 25 ans. Je veux aussi montrer mon meilleur visage à mon épouse (une Anglaise d'origine nigériane que j'ai rencontrée à Londres) et à mon fils, âgé d'à peine huit semaines. Ils sont toujours à Londres mais me rejoindront le mois prochain. Recommencer en Belgique, est aussi très émouvant ". PAR DANIEL DEVOS - PHOTOS: IMAGEGLOBE " Je sais qu'un footballeur pro doit consentir des sacrifices, mais là ce fut trop important. "