Au même titre que le tir au but du malheureux Christopher Nkunku doit encore survoler l'espace aérien français, les supporters rennais sont sur un nuage depuis le 27 avril. 48 ans après son dernier sacre, le peuple rouge et noir ramène enfin un trophée à la maison. Le plus beau, la Coupe de France, doyenne et vieille dame du domaine.

" Je ne suis toujours pas redescendu ", confesse Milos, suiveur invétéré du Stade Rennais, au chômage pour mieux suivre ses aventures européennes et hexagonales. " Rennes est un endroit qui respire le foot ", souffle Christophe Lollichon. L'entraîneur des gardiens du club de 1999 à 2007, parti dans les pas de Petr Cech à Chelsea, parle d'un " volcan qui dort ".

Le 27 avril au soir, la ville entre en éruption, lassée d'en baver, fatiguée d'être moquée pour son étiquette de 'loser'. " Beaucoup de gens ont souffert pendant des années [...] et ils sont récompensés aujourd'hui de leur soutien ", explique euphorique, en zone mixte, Romain Danzé.

La " Danze ", régional de l'étape, icône de l'entité aux deux hermines, animal symbolique et indissociable de la Bretagne, en profite pour rassurer niveau festivités : " ça va être du n'importe quoi ".

Conclusion classique dans cette ville estudiantine, cultivant ses particularités, qui fait écho à une sortie de Marcel Aubour, portier de la dernière coupe soulevée en 1971 et parlant d'un 'délire long de trois mois'. Après des décennies de disette, il faut au moins ça.

François Pinault aux commandes

Si 1998 est synonyme de ferveur nationale Outre-Quiévrain, le Stade Rennais se morfond dans les profondeurs de l'élite. Pire, le SRFC évite de peu la descente. " Quand j'étais à Nantes, on se moquait d'eux. On les appelait ' le club ascenseur' ", rembobine Lollichon, qui effectue d'abord ses classes chez le rival régional.

En proie à des difficultés financières, le Stade, soutenu majoritairement par la municipalité, voit son ciel s'éclaircir avec l'arrivée d'un nouvel actionnaire. Le milliardaire François Pinault, originaire des environs de Dinan, quelques kilomètres plus haut, et surtout l'une des plus grandes fortunes de France, rachète ses parts et modernise les infrastructures : rénovation du stade, posté Route de Lorient, et création d'un centre d'entraînement de haut niveau, la Piverdière.

" Je suis arrivé à ce moment-là ", poursuit Lollichon, qui s'installe en Ille-et-Vilaine pour se charger en premier lieu des gardiens de l'école rennaise. " La famille Pinault a placé des gens compétents aux postes adéquats et s'est d'abord démarquée par son centre de formation, souvent présenté comme le meilleur de France. On était assez en avance. Les jeunes avaient des cours de cuisine pour s'auto-suffire et il y avait un suivi scolaire assez poussé. "

Laszló Bölöni, sur le banc du SRFC de 2003 à 2006, converge sur la qualité de la popote interne : " Il y avait beaucoup de sérieux, de réflexion. Les Pinault voulaient créer quelque chose pour que Rennes et sa région soient fiers. J'ai aussi remarqué la fidélité des supporters, qui n'ont jamais dépassé les limites de l'acceptable et qui sont de vrais connaisseurs de foot. "

Quatrième avec Bölöni en 2004-05

Justement, en matière de ballon rond, Rennes galère à sortir des clous. Aussi parce qu'à peine aux commandes, Pinault père, qui refile progressivement le bébé à son fils François-Henri, veut marquer le coup. En 2000, quatre Brésiliens signent pour le faire passer dans une autre dimension.

Parmi eux, Severino Lucas, chipé à Marseille sur le gong contre un chèque de plus de 21 millions d'euros, record toujours en cours au club, mais aussi Luis Fabiano, future star de Séville et de la Seleçao. Sauf que les deux promesses auriverde, deux buteurs annoncés, ne confirment pas les espoirs placés en eux.

Le premier marque six fois en deux saisons, le second reste vierge, avant d'exploser ailleurs. Deux flops retentissants. " Ces dépenses farfelues du début de l'ère Pinault ont fait comprendre une chose : quand on a beaucoup d'argent, il faut savoir l'utiliser. Beaucoup de Sud-Américains ont débarqué, mais on attend toujours le nouveau Pelé ", taquine Lollichon.

" Tout cela explique qu'ensuite, les Pinault se sont calmés en termes d'investissements. Après, ils faisaient plutôt office de caution, on ne pouvait pas faire faillite. " Ceinture serrée, Rennes démarre doucement vers un voyage dans le ventre mou du championnat français, ambitions dans la boîte à gants, avec seulement quelques coups d'éclats dans le rétro.

Pinault père et fils placent des hommes de main au volant, Emmanuel Cueff, à la tête de l'hebdomadaire familial Le Point, et Frédéric de Saint-Sernin, ancien conseiller de Jacques Chirac.

Dans un premier temps, sur le terrain, la doublette Laszló Bölöni- Pierre Dréossi, le manager général, se montre efficace. Notamment lors de l'exercice 2004-2005, qui voit le Stade Rennais, emmené par les jeunes du cru Yoann Gourcuff, Étienne Didot et Jimmy Briand mais également les internationaux suédois Kim Kallström et Andreas Isaksson, terminer au meilleur classement de son histoire... quatrième.

Deux acteurs célèbres de la finale : le Rennais Hatem Ben Arfa et le Parisien Marco Verratti., BELGAIMAGE
Deux acteurs célèbres de la finale : le Rennais Hatem Ben Arfa et le Parisien Marco Verratti. © BELGAIMAGE

A trente secondes près en Ligue des Champions

Un petit exploit réédité trois ans plus tard, avec un goût d'inachevé. À la 93e minute de la dernière journée, Lille égalise et prive Rennes d'un potentiel baptême en C1. " On a raté la Ligue des Champions pour trente secondes ", peste encore Lollichon.

" Je l'ai vécu avec une certaine tristesse ", abonde Bölöni, sans émotion particulière dans la voix, qui résume assez bien la situation et l'histoire du club. " On aurait pu faire une année exceptionnelle, mais en ratant cette occasion de nous qualifier, c'était juste une bonne année. "

Pour le technicien de l'Antwerp, la Coupe UEFA qui suit ne relève que de 'la cerise sur le gâteau'. Cet été-là, l'expérimenté Jérôme Leroy pose ses valises dans la capitale bretonne. Il ne repartira que quatre ans plus tard. " Chaque saison, notre objectif était de terminer septième, minimum. On faisait la course pour la quatrième ou la cinquième place, mais il nous manquait toujours ce petit truc sur la fin ", regrette l'ancien du PSG et de l'OM, directeur sportif de Châteauroux, en Ligue 2.

Son de cloche similaire chez l'ex-Gantois Habib Habibou, sous contrat rouge et noir de 2014 à 2017, auteur d'une bonne synthèse : " Souvent, on commençait bien, mais on finissait mal la saison. "

Des constats qui collent à la philosophie de l'ancien président René Ruello, aperçue, entre autres, en mai 2016 - " Européen ? Vous bousillez votre saison ! ", puis en février 2017 - " pas de déception si l'on termine quatorzièmes ".

Surtout, le Stade Rennais se coltine une image de loser en enchaînant les finales ratées. En 2009 et 2014 pour la Coupe de France, à chaque fois face à son rival voisin Guingamp, et en 2013 pour la Coupe de la Ligue, contre Saint-Étienne.

Trois finales remportées seulement sur un total de dix

Au total, depuis sa création en 1901, le SRFC a disputé dix finales, toutes compétitions confondues, pour n'en remporter que trois. Leroy, de la partie en 2009 : " On a fait preuve de suffisance et de fébrilité. À l'époque, Guingamp était en Ligue 2 et nous, on jouait l'Europe. Le déséquilibre était énorme. On a mené avant de prendre deux buts en dix minutes... Je ne sais pas si c'est déjà arrivé. En tout cas, ça a traumatisé pas mal de Bretons ". D'où les moqueries, qui ne s'attaquent pas qu'à la forte pluviométrie de la région.

" Loser est un gros mot ", peste Habibou. " Un loser lutte pour le maintien. Nous, ce n'était pas le cas. Il faut quand même pouvoir arriver en finale, d'autant que le club tient la route financièrement. J'ai passé plus de trois ans là-bas et je peux dire que ce club, en termes d'infrastructures et d'environnement, fait partie intégrante du top 6. "

Cela dit, il n'y a aucune honte à soutenir une entité 'moyenne'. " Ce côté loser du club, alors qu'il a quand même remporté des titres dans le passé, lui donne un aspect romantique ", philosophe Milos, moitié Polonais, moitié Breton, capable de se farcir le trajet jusqu'à Astana, au Kazakhstan, pour supporter son fanion, en octobre dernier.

" Je préfère perdre avec mon club plutôt que d'en supporter un qui n'a rien à voir avec ma ville. " Soit, son identité. Parce qu'elle est importante et que " le mépris de ce qui est moyen " n'équivaut pas à " la condition première pour grandir ", selon les mots justes et soignés d'un supporter sur le site des Cahiers du football, prêt à chanter à jamais " les louanges de Romain Danzé, le plus grand des joueurs moyens. "

Ou, encore mieux, à entonner le refrain classique du peuple de la Route de Lorient - " Galette-saucisse, je t'aime. J'en mangerai des kilos ! ", ode aux spécialités locales, en l'occurrence les crêpes de blé noir, à déguster dans les travées du Roazhon Park ( Roazhon signifie Rennes en breton, ndlr). " On est quand même le seul club avec une bouffe propre à notre stade ", se marre Milos.

De beaux jours en perspective

" C'est vrai qu'à Rennes, j'ai senti un vent d'appartenance qu'on ne sentait pas en Lorraine, par exemple ", appuie Bölöni, presque jovial. Un vent de fraîcheur, qui peut transporter les effluves des barbecues de Sylvain Armand, l'actuel coordinateur sportif qui a terminé sa carrière au SRFC.

" Je n'ai vu ça qu'à Rennes ", déclare Habib Habibou, qui évoque un endroit " parfait pour élever ses enfants ". " On y allait en famille, déguisés en pirates, en Hulk ou en joueurs de tennis, peu importe, mais il y avait un vrai côté convivial. Là-bas, tu es bien accueilli, on prend soin de toi. "

En représentant les derniers espoirs français en Coupe d'Europe, après un parcours héroïque et l'élimination du Betis, avant de tomber en huitièmes d'Europa League face à Arsenal, le Stade Rennais a finalement braqué les projecteurs sur une France presque oubliée, seulement rattachée à une filiation clinquante qui porte les formes de l'actrice Salma Hayek, épouse de François-Henri Pinault et supportrice acharnée.

" Il fallait un déclic, il est là. Cette équipe est rafraîchissante, tellement qu'on dirait une équipe de promus ", se réjouit Jérôme Leroy. " Jusqu'ici, ce club était sous-coté. Il y a une belle dynamique et une nouvelle génération qui remplit le stade. Je pense que les Rennais ont de beaux jours devant eux. "

De toute façon, dans le coin, le dicton est clair : " En Bretagne, il ne pleut que sur les cons. "

© BELGAIMAGE

Le fils de Guy

Novembre 2017. Le remplacement à la présidence de René Ruello par Olivier Létang, ex-directeur sportif du PSG, est accueilli avec un brin de scepticisme ici et là. Létang licencie dans la foulée le réputé Christian Gourcuff, qui n'aura jamais su imposer sa patte, par l'inexpérimenté Sabri Lamouchi.

L'ancien international français réussit à qualifier le Stade Rennais pour l'Europa League, une première en sept ans, avant sa mise à pied début décembre dernier. Le coach de la réserve, Julien Stéphan, prend le relais par intérim. Depuis, le natif de Rennes n'a plus quitté le banc breton.

" Quand j'allais me remettre en forme avec la réserve, il était déjà là ", raconte Habib Habibou. " On voyait que c'était un très bon coach, il savait ce qu'il voulait. Je ne suis pas surpris de ce qu'il est en train de réaliser. "

En clair, le fils de Guy, adjoint chez les Bleus de Didier Deschamps, cartonne : succès au Betis, sur Arsenal à domicile, puis en finale de Coupe de France, contre le PSG, de quoi devenir le visage de l'actuelle réussite du club. En octobre, Thierry Henry, au courant de son pedigree, voulait faire de lui son adjoint à Monaco. Dans les tuyaux, le transfert est finalement avorté. Un mal pour un bien...

" Julien vient de la formation rennaise, ce qui montre encore une fois sa qualité ", atteste Christophe Lollichon, peu avant de monter sur le plateau du Late Football Club. " Combien de fois on nous a dit qu'on s'ennuyait à Rennes parce que les coaches étaient trop frileux ? Maintenant, ce n'est plus le cas. Avec Olivier Létang, qui connaît bien le milieu, le Stade Rennais semble armé pour poursuivre sur cette belle dynamique. "

Laszlo Bölöni a dirigé l'équipe bretonne de 2003 à 2006., BELGAIMAGE
Laszlo Bölöni a dirigé l'équipe bretonne de 2003 à 2006. © BELGAIMAGE
Au même titre que le tir au but du malheureux Christopher Nkunku doit encore survoler l'espace aérien français, les supporters rennais sont sur un nuage depuis le 27 avril. 48 ans après son dernier sacre, le peuple rouge et noir ramène enfin un trophée à la maison. Le plus beau, la Coupe de France, doyenne et vieille dame du domaine. " Je ne suis toujours pas redescendu ", confesse Milos, suiveur invétéré du Stade Rennais, au chômage pour mieux suivre ses aventures européennes et hexagonales. " Rennes est un endroit qui respire le foot ", souffle Christophe Lollichon. L'entraîneur des gardiens du club de 1999 à 2007, parti dans les pas de Petr Cech à Chelsea, parle d'un " volcan qui dort ". Le 27 avril au soir, la ville entre en éruption, lassée d'en baver, fatiguée d'être moquée pour son étiquette de 'loser'. " Beaucoup de gens ont souffert pendant des années [...] et ils sont récompensés aujourd'hui de leur soutien ", explique euphorique, en zone mixte, Romain Danzé. La " Danze ", régional de l'étape, icône de l'entité aux deux hermines, animal symbolique et indissociable de la Bretagne, en profite pour rassurer niveau festivités : " ça va être du n'importe quoi ". Conclusion classique dans cette ville estudiantine, cultivant ses particularités, qui fait écho à une sortie de Marcel Aubour, portier de la dernière coupe soulevée en 1971 et parlant d'un 'délire long de trois mois'. Après des décennies de disette, il faut au moins ça. Si 1998 est synonyme de ferveur nationale Outre-Quiévrain, le Stade Rennais se morfond dans les profondeurs de l'élite. Pire, le SRFC évite de peu la descente. " Quand j'étais à Nantes, on se moquait d'eux. On les appelait ' le club ascenseur' ", rembobine Lollichon, qui effectue d'abord ses classes chez le rival régional. En proie à des difficultés financières, le Stade, soutenu majoritairement par la municipalité, voit son ciel s'éclaircir avec l'arrivée d'un nouvel actionnaire. Le milliardaire François Pinault, originaire des environs de Dinan, quelques kilomètres plus haut, et surtout l'une des plus grandes fortunes de France, rachète ses parts et modernise les infrastructures : rénovation du stade, posté Route de Lorient, et création d'un centre d'entraînement de haut niveau, la Piverdière. " Je suis arrivé à ce moment-là ", poursuit Lollichon, qui s'installe en Ille-et-Vilaine pour se charger en premier lieu des gardiens de l'école rennaise. " La famille Pinault a placé des gens compétents aux postes adéquats et s'est d'abord démarquée par son centre de formation, souvent présenté comme le meilleur de France. On était assez en avance. Les jeunes avaient des cours de cuisine pour s'auto-suffire et il y avait un suivi scolaire assez poussé. " Laszló Bölöni, sur le banc du SRFC de 2003 à 2006, converge sur la qualité de la popote interne : " Il y avait beaucoup de sérieux, de réflexion. Les Pinault voulaient créer quelque chose pour que Rennes et sa région soient fiers. J'ai aussi remarqué la fidélité des supporters, qui n'ont jamais dépassé les limites de l'acceptable et qui sont de vrais connaisseurs de foot. " Justement, en matière de ballon rond, Rennes galère à sortir des clous. Aussi parce qu'à peine aux commandes, Pinault père, qui refile progressivement le bébé à son fils François-Henri, veut marquer le coup. En 2000, quatre Brésiliens signent pour le faire passer dans une autre dimension. Parmi eux, Severino Lucas, chipé à Marseille sur le gong contre un chèque de plus de 21 millions d'euros, record toujours en cours au club, mais aussi Luis Fabiano, future star de Séville et de la Seleçao. Sauf que les deux promesses auriverde, deux buteurs annoncés, ne confirment pas les espoirs placés en eux. Le premier marque six fois en deux saisons, le second reste vierge, avant d'exploser ailleurs. Deux flops retentissants. " Ces dépenses farfelues du début de l'ère Pinault ont fait comprendre une chose : quand on a beaucoup d'argent, il faut savoir l'utiliser. Beaucoup de Sud-Américains ont débarqué, mais on attend toujours le nouveau Pelé ", taquine Lollichon. " Tout cela explique qu'ensuite, les Pinault se sont calmés en termes d'investissements. Après, ils faisaient plutôt office de caution, on ne pouvait pas faire faillite. " Ceinture serrée, Rennes démarre doucement vers un voyage dans le ventre mou du championnat français, ambitions dans la boîte à gants, avec seulement quelques coups d'éclats dans le rétro. Pinault père et fils placent des hommes de main au volant, Emmanuel Cueff, à la tête de l'hebdomadaire familial Le Point, et Frédéric de Saint-Sernin, ancien conseiller de Jacques Chirac. Dans un premier temps, sur le terrain, la doublette Laszló Bölöni- Pierre Dréossi, le manager général, se montre efficace. Notamment lors de l'exercice 2004-2005, qui voit le Stade Rennais, emmené par les jeunes du cru Yoann Gourcuff, Étienne Didot et Jimmy Briand mais également les internationaux suédois Kim Kallström et Andreas Isaksson, terminer au meilleur classement de son histoire... quatrième. Un petit exploit réédité trois ans plus tard, avec un goût d'inachevé. À la 93e minute de la dernière journée, Lille égalise et prive Rennes d'un potentiel baptême en C1. " On a raté la Ligue des Champions pour trente secondes ", peste encore Lollichon. " Je l'ai vécu avec une certaine tristesse ", abonde Bölöni, sans émotion particulière dans la voix, qui résume assez bien la situation et l'histoire du club. " On aurait pu faire une année exceptionnelle, mais en ratant cette occasion de nous qualifier, c'était juste une bonne année. " Pour le technicien de l'Antwerp, la Coupe UEFA qui suit ne relève que de 'la cerise sur le gâteau'. Cet été-là, l'expérimenté Jérôme Leroy pose ses valises dans la capitale bretonne. Il ne repartira que quatre ans plus tard. " Chaque saison, notre objectif était de terminer septième, minimum. On faisait la course pour la quatrième ou la cinquième place, mais il nous manquait toujours ce petit truc sur la fin ", regrette l'ancien du PSG et de l'OM, directeur sportif de Châteauroux, en Ligue 2. Son de cloche similaire chez l'ex-Gantois Habib Habibou, sous contrat rouge et noir de 2014 à 2017, auteur d'une bonne synthèse : " Souvent, on commençait bien, mais on finissait mal la saison. " Des constats qui collent à la philosophie de l'ancien président René Ruello, aperçue, entre autres, en mai 2016 - " Européen ? Vous bousillez votre saison ! ", puis en février 2017 - " pas de déception si l'on termine quatorzièmes ". Surtout, le Stade Rennais se coltine une image de loser en enchaînant les finales ratées. En 2009 et 2014 pour la Coupe de France, à chaque fois face à son rival voisin Guingamp, et en 2013 pour la Coupe de la Ligue, contre Saint-Étienne. Au total, depuis sa création en 1901, le SRFC a disputé dix finales, toutes compétitions confondues, pour n'en remporter que trois. Leroy, de la partie en 2009 : " On a fait preuve de suffisance et de fébrilité. À l'époque, Guingamp était en Ligue 2 et nous, on jouait l'Europe. Le déséquilibre était énorme. On a mené avant de prendre deux buts en dix minutes... Je ne sais pas si c'est déjà arrivé. En tout cas, ça a traumatisé pas mal de Bretons ". D'où les moqueries, qui ne s'attaquent pas qu'à la forte pluviométrie de la région. " Loser est un gros mot ", peste Habibou. " Un loser lutte pour le maintien. Nous, ce n'était pas le cas. Il faut quand même pouvoir arriver en finale, d'autant que le club tient la route financièrement. J'ai passé plus de trois ans là-bas et je peux dire que ce club, en termes d'infrastructures et d'environnement, fait partie intégrante du top 6. " Cela dit, il n'y a aucune honte à soutenir une entité 'moyenne'. " Ce côté loser du club, alors qu'il a quand même remporté des titres dans le passé, lui donne un aspect romantique ", philosophe Milos, moitié Polonais, moitié Breton, capable de se farcir le trajet jusqu'à Astana, au Kazakhstan, pour supporter son fanion, en octobre dernier. " Je préfère perdre avec mon club plutôt que d'en supporter un qui n'a rien à voir avec ma ville. " Soit, son identité. Parce qu'elle est importante et que " le mépris de ce qui est moyen " n'équivaut pas à " la condition première pour grandir ", selon les mots justes et soignés d'un supporter sur le site des Cahiers du football, prêt à chanter à jamais " les louanges de Romain Danzé, le plus grand des joueurs moyens. " Ou, encore mieux, à entonner le refrain classique du peuple de la Route de Lorient - " Galette-saucisse, je t'aime. J'en mangerai des kilos ! ", ode aux spécialités locales, en l'occurrence les crêpes de blé noir, à déguster dans les travées du Roazhon Park ( Roazhon signifie Rennes en breton, ndlr). " On est quand même le seul club avec une bouffe propre à notre stade ", se marre Milos. " C'est vrai qu'à Rennes, j'ai senti un vent d'appartenance qu'on ne sentait pas en Lorraine, par exemple ", appuie Bölöni, presque jovial. Un vent de fraîcheur, qui peut transporter les effluves des barbecues de Sylvain Armand, l'actuel coordinateur sportif qui a terminé sa carrière au SRFC. " Je n'ai vu ça qu'à Rennes ", déclare Habib Habibou, qui évoque un endroit " parfait pour élever ses enfants ". " On y allait en famille, déguisés en pirates, en Hulk ou en joueurs de tennis, peu importe, mais il y avait un vrai côté convivial. Là-bas, tu es bien accueilli, on prend soin de toi. " En représentant les derniers espoirs français en Coupe d'Europe, après un parcours héroïque et l'élimination du Betis, avant de tomber en huitièmes d'Europa League face à Arsenal, le Stade Rennais a finalement braqué les projecteurs sur une France presque oubliée, seulement rattachée à une filiation clinquante qui porte les formes de l'actrice Salma Hayek, épouse de François-Henri Pinault et supportrice acharnée. " Il fallait un déclic, il est là. Cette équipe est rafraîchissante, tellement qu'on dirait une équipe de promus ", se réjouit Jérôme Leroy. " Jusqu'ici, ce club était sous-coté. Il y a une belle dynamique et une nouvelle génération qui remplit le stade. Je pense que les Rennais ont de beaux jours devant eux. " De toute façon, dans le coin, le dicton est clair : " En Bretagne, il ne pleut que sur les cons. "