C'est aux partisans du Prince Ali que Gianni Infantino doit d'avoir été élu vendredi à Zürich. Après le premier tour de scrutin, il devançait Cheikh Salman (Bahreïn) de trois petites voix (88-85). Un tour plus tard, il l'emportait 115-88. Un Asiatique avait entraîné l'autre dans la défaite. Cela peut paraître surprenant mais, d'un point de vue géopolitique, ça ne l'est pas : Ali est un fils du Roi de Jordanie qui, en Orient, passe pour un allié de l'Europe plutôt que des Etats du Golfe. C'est aussi Ali qui, en 2015, soutenu par l'UEFA, s'était présenté contre Sepp Blatter parce que Michel Platini n'avait pas osé le faire.
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C'est aux partisans du Prince Ali que Gianni Infantino doit d'avoir été élu vendredi à Zürich. Après le premier tour de scrutin, il devançait Cheikh Salman (Bahreïn) de trois petites voix (88-85). Un tour plus tard, il l'emportait 115-88. Un Asiatique avait entraîné l'autre dans la défaite. Cela peut paraître surprenant mais, d'un point de vue géopolitique, ça ne l'est pas : Ali est un fils du Roi de Jordanie qui, en Orient, passe pour un allié de l'Europe plutôt que des Etats du Golfe. C'est aussi Ali qui, en 2015, soutenu par l'UEFA, s'était présenté contre Sepp Blatter parce que Michel Platini n'avait pas osé le faire. Son élection, Infantino la doit aussi à ce même Michel Platini. Le Français était le successeur tout désigné de Blatter avant d'être contraint de se retirer suite à la suspension infligée par la commission d'éthique de la FIFA. S'il ne l'avait pas fait, son secrétaire-général ne se serait jamais porté candidat. L'UEFA ne savait pas qui proposer. Elle ne pouvait plus soutenir Ali qui, en mai, avait été battu par Blatter. Elle n'avait donc pas d'autre option qu'Infantino, loyal secrétaire-général de Platini. Le plan B européen a fonctionné et c'est un peu surprenant. Après Blatter, c'est donc un autre Suisse qui s'installe au poste le plus important du football mondial. Né en 1970 dans un village proche de celui de Blatter, Infantino a grandi en Italie. Juriste polyglotte, il est marié à une Libanaise et a quatre filles. Entré à l'UEFA en 2000, il en est devenu secrétaire-général en 2009. Il reprendra les fonctions de Blatter jusqu'aux prochaines élections, en 2019. Quel est l'impact de la victoire d'Infantino au niveau des rapports de force qui régissent le football international ? Tordons d'abord le cou à une légende : cette campagne n'a pas été marquée du sceau de la lutte contre la corruption ou par la nécessité d'entreprendre des réformes. On n'y a pas, non plus, parlé de bonne gouvernance ou de transparence mais de pouvoir et de l'émergence des pays d'Asie, du Moyen ou du Proche-Orient qui tentent de plus en plus de tirer la couverture à eux. Infantino était le représentant de la tradition, Salman celui des riches pays pétroliers. C'est, du moins, ce qu'on pourrait croire. La seule certitude, c'est qu'Infantino est le dixième président de la FIFA. Huit de ses prédécesseurs étaient européens et un (João Havelange), brésilien. Jusqu'au 20e siècle, la Coupe du monde avait toujours été organisée en Europe ou en Amérique du Sud. Treize pays européens seront qualifiés pour le prochain Mondial en Russie, contre seulement cinq africains et quatre ou cinq asiatiques. Sur ces continents, on est donc de plus en plus frustré. Les tensions que l'on ressent en football ne sont cependant que le résultat d'un nouvel ordre mondial. Le pouvoir politique cède le pas au pouvoir économique et celui-ci se trouve en Orient. C'est là-dessus que Sepp Blatter, en grand stratège, avait construit son empire. Infantino semble l'avoir compris aussi. Il a promis aux 209 pays membres de la FIFA plus d'argent encore que ce que Blatter a distribué. Son discours pré-électoral a été applaudi par les congressistes. Il a également promis le passage du nombre de participants à la Coupe du monde de 32 à 40. Ce ne sont pas les pays européens qui profiteront de cet élargissement mais les autres. Conclusion : avec Infantino, l'UEFA a certes empêché la première élection d'un président arabe mais on ne sait pas encore dans quelle mesure l'Italo-Suisse défendra vraiment les intérêts de l'Europe. Il semble d'ailleurs certain que son secrétaire-général ne sera pas européen : Infantino a dû faire trop de concessions pour obtenir des voix extra-européennes. Vendredi, Sepp Blatter fut l'un des premiers à féliciter Infantino, suivi du président russe Vladimir Poutine et de son Ministre des Sports, Vitaly Mutko, également président de la fédération russe et membre du Comité exécutif de la FIFA. Des potes de Blatter qui ont toujours considéré l'intervention du FBI dans le dossier de la FIFA comme un règlement de compte politique après l'échec de la candidature américaine à l'organisation du Mondial 2022. Dans une interview à l'agence TASS, Blatter avait révélé que la Coupe du monde 2018 avait été promise aux Russes et le Mondial 2022 aux Américains. Un bel exercice d'équilibre géopolitique mis à mal par les accords de Platini avec les Qataris. C'est cela qui avait poussé le FBI à intervenir. La relation entre Blatter et Platini est pour le moins ambigüe. Pour la grande famille du football, il n'y a guère de différence entre les deux hommes. Si Platini avait été candidat, l'Asie aurait voté pour lui car Cheikh Salman a toujours été pro-Blatter. Il ne se serait même pas présenté. Et Mutko a déjà annoncé que, même suspendus, Blatter et Platini seraient les bienvenus à Moscou tant pour la Coupe des Confédérations (2017) que pour la Coupe du monde (2018). Ni la Russie ni le Qatar ne doivent craindre que l'élection d'Infantino donne un coup d'accélérateur à l'enquête sur une éventuelle corruption lors de l'attribution des deux prochaines Coupes du monde. Ne pourrait-on pas attribuer le Mondial 2026 aux Etats-Unis, histoire de calmer le FBI ? Mais la Chine, nouvel empire du foot mondial, la veut aussi. L'Europe risque donc de voir trois Coupes du monde consécutives partir dans des pays émergents. Après la suspension de Platini et le départ de Gianni Infantino à la FIFA, l'UEFA est décapitée. Et elle cherche sa place dans le nouvel ordre du football mondial. L'organisation des Coupes du monde lui échappe tandis que ses grands clubs font bloc contre l'élargissement du Mondial à 40 pays. Manchester City appartient à des Arabes, le PSG à des Qataris, l'Atlético Madrid à des Chinois... Infantino est européen mais le pouvoir glisse inévitablement vers l'Orient. PAR JAN HAUSPIE - PHOTOS BELGAIMAGE