Qualifiés pour l'EURO 2008, les Pays-Bas jouaient leurs matches de poule à Berne. Le sélectionneur, Marco van Basten avait jeté son dévolu sur Lausanne et les bords du lac Léman. Les Pays-Bas séjournaient à l'hôtel Beau-Rivage, un des plus prestigieux d'Europe. Un jardin de quatre hectares, des restaurants, un spa, des chambres pompeuses dans un décor magnifique, de belles installations. Le tout sur une colline, avec vue sur le lac et, la nuit, les lumières d'Evian, en France.
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Qualifiés pour l'EURO 2008, les Pays-Bas jouaient leurs matches de poule à Berne. Le sélectionneur, Marco van Basten avait jeté son dévolu sur Lausanne et les bords du lac Léman. Les Pays-Bas séjournaient à l'hôtel Beau-Rivage, un des plus prestigieux d'Europe. Un jardin de quatre hectares, des restaurants, un spa, des chambres pompeuses dans un décor magnifique, de belles installations. Le tout sur une colline, avec vue sur le lac et, la nuit, les lumières d'Evian, en France. En 1923, des politiciens comme Richard Nixon, Ted Kennedy et Winston Churchill ont signé ici le traité de paix avec la Turquie. Un an plus tard, les Américains faisaient de même avec le pays d'Erdogan. En 1932, c'est encore ici qu'on a négocié les indemnités que devait l'Allemagne pour la Première Guerre mondiale et en mars 2015, quand le G5 a entamé ses négociations avec l'Iran sur son programme nucléaire, John Kerry et Cie ont jeté leur dévolu sur le Quai D'Ouchy. Bref, il n'y a pas plus prestigieux. Et gratuit. Donc, Marc Wilmots a suivi l'exemple de Van Basten. Gratuit ? De fait. Le Matchworld Group, organisateur de stages et de matches, l'a proposé. Installée à Lausanne, la société a des relations en Suisse, notamment avec Gublot, qui a reçu la visite des Diables. Le stage était gratuit si les Belges disputaient un match amical contre la Suisse et cédaient les droits sur ce match. Marc Wilmots trouvait que la Suisse, futur adversaire de la France, était intéressante, même s'il aurait préféré jouer contre elle en dernier mais soit : on ne peut tout avoir. Après quelques négociations, la Belgique a même pu gérer les droits TV pour le pays. Bref, une situation win-win, qui a même généré un bonus de 60.000 euros. Ça souligne le statut du numéro deux mondial, que Wilmots qualifie à chaque conférence de presse d'outsider pour la victoire finale, contrairement à de jeunes loups comme Divock Origi ou Mitchy Batshuayi, qui rejoignent la France bourrés d'assurance. Ça souligne la confiance croissante d'une génération qui n'a pas peur de revendiquer une place dans les plus grands clubs d'Europe - et donc du monde - et de ne se satisfaire que du nec plus ultra. Nicolas Lombaerts l'a expliqué en ces termes à un journaliste suisse : " J'ai connu le temps où ce n'était pas marrant. Nous arrivions au match en étant quasi sûrs de perdre une fois de plus. En sachant qu'il n'y aurait pas de supporters. Maintenant, c'est bien plus gai. " Preuve supplémentaire du statut de l'équipe, beaucoup de supporters s'étaient déplacés en Suisse, même si Marc Wilmots ne leur a pas facilité les contacts avec leurs héros. Seuls deux des six entraînements sur le sol helvétique ont été ouverts au public. Le premier n'était même pas un véritable entraînement mais une séance de stabilisation. On ne les a vus jouer qu'une fois, du moins en usant de beaucoup de patience car la police locale a pratiqué des contrôles de sécurité stricts. L'entraînement était à sa moitié quand les mille personnes ont enfin été casées dans la tribune. Finalement, la séance fermée du mardi après-midi a été à moitié accessible. Uniquement aux moins de seize ans. Wilmots a tiré des leçons du Brésil : tout le monde assistait à ses séances et les interprétait parfois comme de la thérapie occupationnelle. Vous ne lirez plus cette critique puisque la plupart des entraînements seront inaccessibles. Il n'y aura que des on-dit. Jour après jour, le public a patiemment attendu, en masse, près du bus des joueurs, dans l'espoir d'obtenir un selfie ou une dédicace. Ça aussi, ça souligne le statut des Diables : ils sont des vedettes de rang mondial, même aux yeux des Suisses et des quelques touristes espagnols surpris par cette agitation. Seul DedryckBoyata doit encore travailler sa popularité mais tous les autres ont été appelés et suppliés de poser pour une photo. Quel contraste avec le vendredi soir et l'ultime séance de la Nati avant le match. L'hôtel des Suisses se trouvait près du stade de Genève. Les joueurs ont pu se balader sans être dérangés du terrain au lobby de l'hôtel. Les paisibles Suisses ne courent pas après leurs joueurs. Lausanne n'était pas un mauvais choix. La météo a été clémente, à l'exception du lundi matin. Le travail d'endurance était achevé et avait laissé place à des exercices plus courts et plus intenses quand le mercure a franchi les vingt degrés. Ensuite, les joueurs ont bénéficié de repos, ont fait une excursion ou ont profité des installations de l'hôtel, décrites comme " pas normales " par des gens de la fédération. Lombaerts, habitué à beaucoup de choses en Russie, a dit : " Il serait grave de se plaindre. " Wilmots voulait un endroit tranquille. Il l'a eu. Un endroit qui incite à la pratique du sport, en plus. Lausanne est le siège du CIO et se profile en ville de sport. Avec succès : tous ceux qui le peuvent font du sport. Les plus âgés avec des bâtons de marche, les jeunes - la ville compte deux hautes écoles - sur des rollers, à moins qu'ils ne courent. Le long du lac, il y a cinq grandes piscines en plein air, deux pistes d'athlétisme, accessibles à tous (les politiciens belges pourraient s'en inspirer). Terrains de football, de rugby, de beach-volley, salles de sport aux grandes baies vitrées, avec vue sur le lac, sans parler des sports nautiques. Des boxeurs s'entraînent en plein air, il y a une école de surf, de voile... Les gens sont manifestement entraînés. Il y a beaucoup de verdure aussi. Ici, on peut vivre et s'entraîner sainement, pendant le travail ou après. Mais il faut beaucoup d'argent. Les Suisses gagnent plus que nous. Les plus gros salaires sont deux fois plus élevés que chez nous mais la vie dans ce paradis est très chère. De 50 à 60 % plus coûteuse qu'en Belgique. Il n'est pas rare de payer plus de 2.200 euros par mois pour la location d'un appartement de 70 mètres carrés. Et Genève est encore plus chère, disent les gens ici... Le stage a été plus chaotique qu'il y a deux ans. A Genk, Wilmots avait été confronté à quelques légères blessures mais avait rapidement pu travailler à sa stratégie. Le préparateur physique Mario Innaurato a fait des heures supplémentaires pour concocter une volée de programmes individuels. Chaque jour, un joueur débarquait de son club. Il a parfois fallu improviser à l'entraînement. C'est ainsi que le troisième gardien, Jean-François Gillet, a joué à l'arrière droit, faute de joueurs de champ en forme. Ce n'est pas si exceptionnel, a relevé Thibaut Courtois. Quand il était suspendu en Angleterre, il jouait avec les joueurs de champ pour améliorer son jeu au pied. " On a moins de temps pour réfléchir, comme ça. " Wilmots n'est pas le seul dans ce cas. La semaine passée, Vicente del Bosque a disputé son premier match amical, contre la Bosnie-Herzégovine, sans ses Madrilènes, tous engagés en finale de la Ligue des Champions. Idem pour Fatih Terim, qui n'a récupéré une majorité d'internationaux qu'après les coupes nationales. Quant aux blessures, Wilmots a partagé le sort du Français Didier Deschamps, qui a vu ses défenseurs déclarer forfait les uns après les autres. La semaine dernière encore, RaphaëlVarane et JérémyMathieu. Wilmots : " Je ne suis pas le seul à avoir des problèmes. " Les saisons sont de plus en plus longues, les tacles de plus en plus durs. Les années des tournois, il ne serait pas mauvais que les championnats s'achèvent plus tôt. Mais alors, ils devraient commencer plus tôt aussi, ce qui n'est plus possible pour les grandes nations. Les grandes formations européennes occupent leurs étés avec des voyages lucratifs en Asie ou en Amérique et des initiatives comme l'International Champion's Cup, jouée sur trois continents, le tout avec l'aide de bureaux comme Matchworld. La compétition d'Australie et de Chine s'étend jusque fin juillet. Chelsea-Liverpool à Pasadena, ça rapporte énormément d'argent mais les joueurs entament le championnat sans repos estival, ce qui peut entraîner des blessures musculaires par la suite. Les corps les plus affûtés ont leurs limites. Un stage comme celui de Lausanne n'a plus rien en commun avec les stages d'antan, des années 80, quand les Diables s'entraînaient en altitude, et même avec les stages d'il y a deux ans, avant le Brésil, car il y avait plus de temps entre la fin des compétitions de clubs et le début du Mondial. La FIFA protège moins les championnats d'Europe. Les clubs ne sont obligés de mettre leurs joueurs à la disposition des équipes nationales qu'à partir du 1er juin. D'autre part, il y a deux ans, il fallait tenir compte du décalage horaire avec l'Amérique du Sud et du climat. Ces facteurs ne jouent aucun rôle maintenant. Comme les joueurs sont restés plus longtemps actifs dans leurs clubs, ils ont moins besoin d'une préparation intense. Le stage de Lausanne a donc été axé sur quelques rares séances tactiques, une sur les trajectoires de course défensives, une sur les plus offensives, mais a surtout servi à vider les têtes après une longue saison et à aider les joueurs à récupérer. Ceux qui avaient moins joué ont repris du rythme et des séances courtes ont permis d'entretenir le tonus musculaire. Marc Wilmots a confirmé publiquement le statut de joueurs qui peuvent être déterminants pour les résultats à l'EURO et leur a insufflé confiance. Courtois allait jouer tous les matches de préparation -lisez entamer car il est toujours possible d'effectuer des changements -. Après une saison moins bonne à Chelsea et son retour après une grave blessure au genou, on aurait pu remettre en question son statut de numéro un. Mais non, dès le premier jour, Wilmots a opté pour le longiligne Limbourgeois et il s'en tient à ce choix. Il n'a pas envie du moindre débat à ce sujet. Il est sans doute renforcé dans son opinion par les bons arrêts de Courtois dans le match amical contre le Portugal. Wilmots a également émis sa confiance en Thomas Vermaelen en défense centrale. Pas une confiance absolue (les données sur son travail à l'entraînement, communiquées par Barcelone, étaient trop alarmantes pour ça). Wilmots est de l'école allemande et ça ne colle pas avec le nombre de kilomètres que le champion d'Espagne accomplit à l'entraînement, compte tenu de l'abondance des matches. Avec Wilmots, les joueurs courent de 6 à 8 kilomètres par séance. Un chiffre nettement inférieur à Barcelone, qui joue la possession du ballon. Vermaelen a fait des heures supplémentaires mais a également dû gérer le contrecoup de sa blessure au tibia. Après le match contre la Suisse, Wilmots n'a pas manqué de le qualifier de défenseur de " classe mondiale ". Un boost moral. Eden Hazard, promu capitaine, a également été mis en évidence. Sur le terrain, il doit s'exprimer avec ses pieds. En dehors, il est plus discret. Enfin, Romelu Lukaku a eu sa chance en pointe. A juste titre sur base de sa saison : il s'érige en killer. Son jeu collectif reste un point délicat mais Wilmots veut éviter une chose à tout prix : que le doute naisse dans l'esprit des deux joueurs qui ont accumulé la pression au Brésil et n'ont finalement pas confirmé leur talent là-bas. Lukaku, qui était bon à Everton avant la Coupe du Monde et y partait en pensant à un club de rêve style Juventus ou Bayern, avait des circonstances atténuantes : sa blessure contre la Tunisie mais surtout l'hospitalisation de son père cet été-là. " Franchement, je n'avais pas la tête au football. " Vendredi, Hazard a procédé à son mea culpa. " Je n'ai pas répondu aux attentes placées en moi au Brésil. " Un EURO se décide davantage avec la tête que les jambes et en bon people manager, Wilmots essaie de conférer un sentiment positif à ses joueurs. C'est aussi à ça que devait servir Lausanne. Plus à tester Axel Witsel à l'arrière droit. Une urgence car ne pensez surtout pas que le Liégeois va entamer le match contre l'Italie à cette position. Cette semaine, l'équipe est en stage à Genk et joue deux matches à Bruxelles. Tout va s'intensifier, les séances vont devenir plus tactiques et les deux matches sont autant d'examens. Jason Denayer a compris qu'il ne recevrait pas la place de Vincent Kompany en cadeau. Dans l'autre cas, le duo Alderweireld-Vermaelen constitue une alternative valable. Le tandem central du Brésil (Kompany-Van Buyten) cumulait 154 sélections, les deux anciens Ajacides en sont déjà à 107. Si JanVertonghen, qui a passé une sale demi-heure contre Shaqiri, est dans l'axe avec son coéquipier, on en arrive à quelque 130 sélections, soit un fameux paquet d'expérience. Les flancs en possèdent moins, à moins que Denayer ne confirme. Les prochaines semaines, PepGuardiola va certainement suivre les Diables Rouges aussi. Vermaelen doit encore peaufiner sa forme, comme MousaDembélé et MarouaneFellaini, qui flirte avec la carte à chaque duel, ce qui est inquiétant. Devant, Lukaku doit poursuivre sa chasse aux buts, sachant que des joueurs comme Origi, très bien entré à droite contre les Suisses, et Batshuayi aspirent à prendre sa place. N'oubliez pas : avant la Coupe du Monde aussi, Wilmots avait confirmé Lukaku comme numéro un de l'attaque et initialement, Origi, rappelé suite au forfait de ChristianBenteke, n'était qu'un joker. Avec Yannick Carrasco, meilleur de la gauche que de la droite, qui va rejoindre le noyau, la Belgique est nettement plus riche en attaque. Il est possible que, comme au Brésil, ce soient les footballeurs entrés en cours de partie qui fassent la différence. Ceux qui ne seront pas titularisés le 13 juin ne doivent donc pas désespérer. PAR PETER T'KINT À LAUSANNE - PHOTOS BELGAIMAGELes réservistes le prouvent : la Belgique est de plus en plus riche en profondeur. Les Diables, pris d'assaut par les fans suisses, sont bel et bien devenus des stars mondiales.