Nous rencontrons Roberto Kettlun Pesce à la fin de notre visite-éclair à Ramallah, dans un centre commercial moderne, non loin de l'appartement qu'il occupe avec sa femme argentine et leurs trois enfants. Dans la cafétéria du deuxième étage, seules trois femmes en train de fumer des narguilés nous rappellent l'agitation du centre de la ville arabe, qu'un chauffeur de taxi nous a fait découvrir, de la Fédération de football jusqu'au mausolée de Yasser Arafat en passant par la résidence officielle du président Mahmoud Abbas. Nous n'avons plus le temps de prendre des photos du centre politico-économique de la Palestine mais Roberto est un photographe amateur et à la fin de l'interview, il propose de nous envoyer par courriel quelques clichés de lui-même dans la ville.
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Nous rencontrons Roberto Kettlun Pesce à la fin de notre visite-éclair à Ramallah, dans un centre commercial moderne, non loin de l'appartement qu'il occupe avec sa femme argentine et leurs trois enfants. Dans la cafétéria du deuxième étage, seules trois femmes en train de fumer des narguilés nous rappellent l'agitation du centre de la ville arabe, qu'un chauffeur de taxi nous a fait découvrir, de la Fédération de football jusqu'au mausolée de Yasser Arafat en passant par la résidence officielle du président Mahmoud Abbas. Nous n'avons plus le temps de prendre des photos du centre politico-économique de la Palestine mais Roberto est un photographe amateur et à la fin de l'interview, il propose de nous envoyer par courriel quelques clichés de lui-même dans la ville. Il a grandi au Chili. " 400.000 Palestiniens y vivent. Mon arrière-grand-père est originaire de Bethléem mais la région a connu une forte émigration avant et après la guerre d'indépendance israélienne en 1948. Ma famille a fui la misère. Je suis né au Chili en 1981. J'ai joué au Club Deportivo Palestino de Santiago, la capitale, et en U21 du Chili jusqu'en 2002, quand on m'a demandé de me produire pour l'équipe nationale de la Palestine. Après un entretien avec mon père, j'ai décidé d'accepter. Ma mère est italienne mais la branche paternelle de la famille considérait mon retour aux sources, au pays, comme un honneur. " Depuis, il a défendu les couleurs de la Palestine à une trentaine de reprises. A dater de l'été dernier, il évolue également en Premier League cisjordanienne. Il a signé un contrat de deux ans au Hilal Al-Quds, un club de Jérusalem-Est, qui joue ses matches à domicile à Al-Ram. " Grâce à mon visa de tourisme, j'ai pu pénétrer à Jérusalem les trois premiers mois mais c'est devenu impossible depuis que j'ai un permis de travail. Ma situation professionnelle m'enferme en Cisjordanie. " L'existence est encore plus dure qu'il ne le pensait et qu'on ne le croit au premier abord. " Le conflit israélo-palestinien et la crise économique nous frappent de plein fouet. La situation et l'atmosphère sont pathétiques. La tristesse m'a envahi pour la première fois quand, au début, alors que je pouvais encore entrer dans Jérusalem, j'ai dû franchir à pied le poste de contrôle de Kalandia, avec ma femme enceinte et mes deux filles. Les Israéliens m'ont laissé avec les enfants mais ma femme a dû rester seule, en arrière. Elle a bien dit qu'elle était en notre compagnie mais manifestement, cela n'avait pas d'importance. Elle a dû patienter jusqu'au bip suivant, qui a rouvert la porte en métal. Nous avons ressenti ce que c'était de ne pas être libre, d'être contrôlé par une nation militaire, sans bénéficier de droits ni même de la moindre dignité. " Nous devons préciser que nous-même avons effectué le trajet de Jérusalem à Ramallah et retour en bus, et que nous avons pu franchir la colossale barrière érigée par Israël au Checkpoint Kalandia sans le moindre contrôle. " Le problème ", poursuit Roberto, " c'est que les gens qui grandissent dans cet environnement s'y habituent et perdent leur sensibilité. L'inacceptable devient acceptable. Même au sein de la société palestinienne, le respect des autres a quasiment disparu. À force d'être opprimé, on perd toute estime de soi. On peut se plaindre, nier la réalité mais c'est tout. On tombe dans un cercle vicieux dont on a peu de chances de sortir. Tant que la situation ne changera pas, il sera difficile de construire une vraie société car beaucoup de gens ont perdu espoir et sont devenus paresseux. Burned out. La discipline disparaît. C'est comme ça quand on souffre de dépression : on se laisse aller, on cesse même de se doucher. Je comprends pourquoi depuis que je vis ici. J'essaie d'aider les gens mais il est difficile de modifier leur état d'esprit tant qu'ils n'ont pas de perspectives d'amélioration de leur quotidien. Ils n'ont pas uniquement besoin d'aide financière mais surtout de soutien humanitaire. Il faut par exemple apprendre aux gens à développer le potentiel de la Palestine et à créer une économie qui leur permette de subsister sans dépendre de la Ligue arabe ni de l'Union européenne. Si vous pensez qu'il est impossible de mener une vie normale sous l'occupation, pourquoi iriez-vous travailler dur alors qu'à la fin du mois, quelques organisations de bienfaisance vont quand même verser de l'argent, dont une petite part vous reviendra ? Il y a beaucoup de personnes comme ça ici car l'élite est vraiment très restreinte. " Cette réalité se reflète dans le football. " Certains joueurs ne cherchent pas à se surpasser ni à effectuer d'efforts supplémentaires car ils n'y sont pas habitués, à l'instar des autres habitants. D'autres essaient, ils savent ce que le professionnalisme signifie, ils savent comment s'entraîner et se comporter. Il n'y a que quatre ou cinq clubs qui comptent. Ils ont des supporters et leur organisation est sans doute proche de celle d'une entité professionnelle mais les autres sont encore amateurs. Ils ne s'entraînent pas tous les jours. Le peuple aime le foot mais il s'intéresse davantage au Real Madrid et à Barcelone qu'à son championnat domestique. Lorsqu'un de ces deux clubs se produit en Ligue des Champions, tous les cafés, les bars et les cafétérias sont combles. Beaucoup de gens portent le maillot d'une des deux équipes et certains taxis arborent un fanion. Certains de nos matches attirent quand même 4 à 5.000 personnes, comme les parties à domicile du Markaz Shabab Al-Am'ari au Faisal Al-Husseini International Stadium d'Al-Ram. Les enfants apprécient particulièrement le football local. Ils sont de plus en plus nombreux car plusieurs projets de développement du football pour les jeunes ont vu le jour. Mais il faudrait une campagne publicitaire pour encourager les gens à se rendre au stade et stimuler les interactions avec les clubs. Il faut également assurer une meilleure promotion de l'équipe nationale. Tout le monde ne sait pas quand elle joue ! C'est dû au fait qu'avant, nous disputions nos matches à domicile en Jordanie ou au Qatar, la FIFA n'autorisant pas de matches internationaux dans les régions en guerre, pour des raisons de sécurité. Les choses bougent, pourtant. Le championnat cisjordanien est en voie de professionnalisation alors qu'avant, c'était une sorte de ligue amateur dont les joueurs s'entraînaient quand ils en avaient envie. Nous nous trouvons dans une période de transition entre amateurisme et professionnalisme, une période durant laquelle nous apprenons comment fonctionne le football professionnel, comment des personnes extérieures peuvent nous apprendre à gérer l'administration, à former les entraîneurs et à préparer les joueurs. La FIFA sponsorise et soutient la Fédération de football pour réaliser tous ces projets. Naturellement, l'occupation constitue un obstacle mais je remarque que le comportement de mes coéquipiers à l'égard des Israéliens est devenu plus modéré. À mes débuts en équipe nationale, en 2002 et en 2003, je n'entendais raconter que des histoires négatives au sujet d'Israël. Les gens lui en voulaient terriblement et étaient prêts à tout pour le détruire. " L'espoir vient aussi des Nations Unies. Le 29 novembre dernier, la Palestine, membre de la Ligue arabe, a obtenu le statut d'Etat observateur à l'ONU. Elle n'en est donc pas encore membre mais elle a le droit d'assister aux assemblées et d'y prendre la parole, elle peut également faire partie des commissions et se tourner vers le Tribunal international de La Haye, en cas de nécessité. " J'avais dit à ma femme enceinte : si la Palestine est enfin acceptée par l'ONU, nous appellerons notre fils Vittorio car ce serait un succès capital pour l'avenir du peuple palestinien. Vittorio ! " Il joint deux doigts en signe de victoire. " Victoire, paix. Et c'est ce qui s'est produit. Notre fils s'appelle Vittorio. La Palestine finira par devenir un membre à part entière de l'ONU. " La réaction du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à la reconnaissance de la Palestine, fût-ce comme état observateur, laisse peu d'espoir : il a annoncé la construction de 3.000 logements supplémentaires dans les colonies juives de Cisjordanie et de Jérusalem-Est, la partie de la capitale israélienne dont l'Autorité palestinienne veut faire son propre siège. Pour les Palestiniens, c'est la preuve qu'Israël veut annexer la Cisjordanie et qu'en y installant suffisamment de Juifs, il s'assure de l'élection systématique d'un gouvernement juif. " Je n'aime pas discuter politique parce que je ne veux pas me servir de mon métier comme plate-forme ", précise Roberto. " Mais il est impossible de ne pas parler de la situation politico-militaire ici. Les droits de l'homme sont fréquemment bafoués. On entend régulièrement parler de la mort de gens. A l'entraînement, c'est d'ailleurs la première chose dont on parle. Récemment, un ami a vu un gamin de quinze ans se faire abattre, à Bethléem. En compagnie de quelques autres gosses, il jetait des pierres contre le mur israélien et des soldats ont tiré sur lui, d'une tour. Mon ami était à vingt mètres de lui. Il l'a porté dans son véhicule et l'a conduit à l'hôpital. Heureusement, le gosse a survécu. Ces histoires sont tristes mais on s'y habitue. C'est ce que je voulais dire en parlant de la perte de sensibilité et de perspectives. C'est ce qui arrive quand les droits de l'homme et les limites sont transgressés. (Il soupire.) Israël et la Palestine ne seront sans doute jamais les meilleurs amis du monde mais j'espère qu'un jour, ils vont au moins se respecter et mettre fin à cette violence militaire et à toutes ces morts. Je peux vous dire qu'en novembre, pendant la guerre qui a sévi dans la bande de Gaza, nous étions prêts à fuir. Nous n'étions ici que depuis quatre mois et nous avions vraiment peur. Mais ma femme était enceinte de huit mois et elle ne pouvait plus effectuer le long voyage en avion qui nous aurait ramenés au Chili. Nous avons envisagé d'aller vivre chez des amis en Italie. Vraiment, si la bataille avait duré trois jours de plus, nous serions partis. " PAR CHRISTIAN VANDENABEELE EN PALESTINE" A mes débuts en équipe nationale, je n'entendais que du négatif à propos d'Israël. A présent, les gens sont nettement plus modérés. " Robert Kettlun Pesce, international palestinien