La veille de cet entretien, Eiji Kawashima (28 ans) a accueilli une chaîne de télé japonaise, en tournage avec une chanteuse de là-bas. Rien à voir avec le foot mais le gardien du Lierse est un formidable produit médiatique - et accessoirement marketing. Une espèce de Tom Cruise ou de Paris Hilton à la sauce nippone.
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La veille de cet entretien, Eiji Kawashima (28 ans) a accueilli une chaîne de télé japonaise, en tournage avec une chanteuse de là-bas. Rien à voir avec le foot mais le gardien du Lierse est un formidable produit médiatique - et accessoirement marketing. Une espèce de Tom Cruise ou de Paris Hilton à la sauce nippone. Eiji Kawashima : J'aime ça. Mais je ne dois pas en faire trop, je ne peux pas me disperser à tout bout de champ. Les demandes d'interviews et de reportages dans tous les styles sont innombrables, alors il y a des gens qui filtrent pour moi : le service communication du Lierse, mon agent au Japon et le manager qui s'occupe de moi ici. Tous les joueurs de l'équipe nationale font le buzz. Dès que je suis devenu titulaire, à la Coupe du Monde 2010, j'ai vu une différence énorme. Après cela, il y a eu notre victoire à la Coupe d'Asie, et à partir de ce moment-là, c'est devenu encore plus fou. Quand le Lierse joue à domicile, il y a au moins trois ou quatre journalistes japonais. Certains sont basés à Paris, d'autres aux Pays-Bas. Le Lierse a aussi près de 70 abonnés japonais. Oui, vraiment. En septembre, une équipe télé est venue faire un documentaire sur ma vie en Belgique. Ça interpelle les gens que j'aie choisi ce pays. Ils trouvent normal qu'un footballeur de l'équipe nationale joue en Allemagne ou en Italie. Mais le championnat belge... Ils se demandent un peu ce que je fabrique chez vous. (Il éclate de rire). Je dois raconter les détails ? Tous les jours, je lis les messages de mes fans sur mon site. Depuis quatre ans, cette fille n'arrêtait pas. Jusqu'au jour où elle m'a dit qu'elle allait venir en Belgique pour me voir. Je n'y croyais pas mais elle l'a fait. Elle s'est pointée au stade avec sa valise, elle s'est fait passer pour ma petite amie et a demandé mon adresse. Des gens du club ont voulu vérifier, et quand j'ai appris que la fille en question était là, j'ai dit : -Maintenant stop, ça suffit !Oui, ça fait partie de la culture des Japonais : on s'envoie facilement des petits cadeaux. J'ai reçu plein de trucs. Il y en a qui pensent que la cuisine japonaise me manque et ils me font parvenir de la nourriture... Il est déjà arrivé que des paquets soient bloqués à l'aéroport et renvoyés à leur expéditeur. Je ne sais pas dans quel état la nourriture se retrouve après autant de jours de voyage. (Il rigole).Oui, quelque chose comme ça. Et quand j'écris un message sur mon blog, il y a près de 100.000 personnes qui le lisent. Ben oui, sans doute parce que je suis un beau gosse. En tout cas, j'espère... (Il éclate de rire).Aujourd'hui, quand un joueur japonais signe à l'étranger, c'est parce qu'on le trouve bon. Et si une marque de mon pays veut faire sa pub via un footballeur, elle va viser la Chine, pas la Belgique. Les débouchés et les bonnes opportunités sont là-bas. Tu trouves que je ne me découvre pas ? C'est vrai que je suis sans doute plus calme cette saison, mais l'année dernière, je me trouvais fort expressif. Entre-temps, les Belges ont appris à me connaître, et peut-être qu'inconsciemment, j'en fais moins. Mais un Japonais n'exagèrera jamais. C'est une question d'éducation, de culture. Nous ne sommes pas des gens démonstratifs. Nous essayons d'être sympas, mais sans en rajouter. Moi, je sors quand même de la norme, je m'emballe assez facilement, je lâche mes émotions dans les moments forts. C'est sans doute pour ça qu'on me compare là-bas à un samouraï. Regarde, je suis arrivé à notre rendez-vous avec un quart d'heure de retard : ça veut dire que je me suis bien adapté ! (Il rigole). Sérieusement, pour nous, c'est une obligation d'être à l'heure. On ne discute pas là-dessus. Pour ce qui est de la discipline, j'ai eu du mal à digérer certaines habitudes. Quand on n'arrête pas de reporter des choses, ça m'énerve. Et il faut parfois énormément de temps pour régler certains trucs : une voiture, un appartement, un document administratif. En Belgique, si on te dit " demain ", ça veut dire " pas aujourd'hui "... Dans mon pays, " demain " c'est " demain ". C'était aussi un changement. Les Japonais sont très disciplinés sur le terrain car dans mon pays, il y a peu de joueurs qui sortent du lot, alors on joue en équipe. En Europe, comme il y a plein d'individualités, cette notion de collectif est souvent moins présente et la discipline tactique passe au second plan. Parce que je n'ai pas pris une seule carte, même jaune, en quatre saisons. Quand j'étais plus jeune, j'en recevais beaucoup. Jusqu'au jour où je me suis dit : -Maintenant, stop, tu arrêtes de pénaliser ton équipe pour des bêtises. J'ai tourné le bouton. J'ai arrêté de faire n'importe quoi dans les situations d'un contre un, de prendre l'homme quand je voyais que je ne pouvais pas avoir le ballon. Je sors en voulant prendre le ballon proprement, mais si je vois que ce n'est pas faisable, je ne fais pas une bête faute. A quoi ça sert d'obliger mon équipe à jouer à dix et de donner en plus un penalty à l'adversaire ? Mais bon, je trouve que je ne m'en tire pas trop mal. Avec le Lierse, je dois affronter plein de situations d'un contre un. La saison dernière, c'étaient même des phases d'un contre trois ou quatre... Oui, il a donné un avis positif aux gens du Lierse. J'ai travaillé un an avec lui à Nagoya Grampus Eight. Mais je ne jouais pas beaucoup. J'étais barré par une légende, le titulaire en équipe nationale : Seigo Narazaki. Vergoossen me donnait une chance de temps en temps, il ne pouvait pas en faire plus. Mais je suis toujours resté très positif, j'ai continué à bien bosser. C'est ça queVergoossen appréciait. Il m'a avoué qu'il était désolé de ne pas pouvoir me donner plus de temps de jeu. Je n'imaginais pas qu'il allait me permettre plus tard de signer en Europe. Au début, c'était vraiment difficile à accepter. Quand je suis arrivé en Belgique, j'étais habitué à jouer dans un club qui gagnait plein de matches et visait le titre. Au Lierse, on essaie de prendre un point de temps en temps. A la limite, ce sont deux sports différents. Mais je n'ai pas de regrets, je suis toujours fier d'avoir signé dans ce club. Une carrière est faite de hauts et de bas, on ne peut pas tout avoir tout le temps, on s'endurcit dans les épreuves et la roue tournera encore. Il faut parfois faire deux pas en arrière pour repartir plus loin vers l'avant. Tu sais, le switch est aussi difficile à faire dans l'autre sens. Quand tu es dans un état d'esprit où tu joues simplement le maintien, puis que tu retournes au Japon pour jouer la Coupe d'Asie où ton pays est favori, tu dois aussi changer complètement ton état d'esprit. (Il réfléchit). Oui. Le Lierse venait de survoler le championnat de D2 et je pensais que le noyau allait être renforcé convenablement. On voit ce que ça a donné. Mes déceptions ont été plus nombreuses que mes satisfactions mais ça ne sert à rien que je me ronge les ongles. Oui, quand ça va bien... (Il rit). Ta vie ne se déroule jamais comme tu l'as prévu. Au moins, je multiplie les expériences. Je savais de toute façon que je reprenais pour ainsi dire ma carrière à zéro quand je suis venu ici, vu que personne ne me connaissait en Europe. Non. Pour les Européens, un gardien de but japonais, même s'il est international, c'est un truc qui fait rire, tellement c'est exotique. C'est un peu comme un gardien indonésien. Ou un skieur éthiopien. Ou un Jamaïquain qui fait du bobsleigh. Ce n'est pas le transfert le plus attendu, le plus normal. Tu t'attends à ce qu'un gardien de ton pays soit meilleur qu'un Japonais, non ? C'est vrai que j'accumule les miles et que j'aurai bientôt droit à un chouette voyage gratuit... Cette saison, je vais retourner au Japon presque chaque mois pour des matches de l'équipe nationale. En novembre, je vais jouer des rencontres éliminatoires pour le Mondial au Tadjikistan et en Corée du Nord. Il y a aussi l'Ouzbékistan dans notre groupe. Sympa comme destinations, non ? (Il éclate de rire). C'est parfois très lourd. En septembre, je suis rentré pour deux matches. D'abord un vol Bruxelles Munich, ensuite une douzaine d'heures pour aller au Japon, où nous avons joué contre la Corée du Nord. Après cela, nous avons volé neuf heures pour aller en Ouzbékistan. Puis six heures pour revenir à Munich, et enfin Munich Bruxelles. Quand je jouais en J-League, je ne m'imaginais pas ce que vivaient les internationaux actifs en Europe. Il faut le vivre pour le comprendre. Tu passes des dizaines d'heures assis, et une fois arrivé, tu dors mal parce qu'il y a les décalages horaires. Tout cela augmente le risque de blessures. La saison dernière, je me suis abîmé les adducteurs et je suis persuadé que c'était dû à mes voyages. Quand tu dors mal, ton corps récupère mal. Mais je pense que mon organisme a appris à s'adapter. Maintenant, je contrôle mieux les effets de mes déplacements. Avant son arrivée, nous étions très bons défensivement. Nous l'avions prouvé à la Coupe du Monde en encaissant très peu. Avec Zaccheroni, nous avons aussi appris à être dangereux en jouant vers l'avant. Les réactions sur ce coach sont très positives au pays. Depuis qu'il est là, nous n'avons pas perdu un seul match. Avec les Italiens, le boulot est pro de chez pro ! Particulièrement à ce moment-là. J'avais mal commencé ce tournoi, j'avais fait une grosse erreur et pris une carte rouge. En finale contre l'Australie, j'étais survolté, j'avais des choses à mettre au point. Exactement. Un match contre l'Angleterre. Tout à coup, sans que je sache vraiment pourquoi, le coach m'a mis dans le but, alors que j'étais le numéro 2 attitré depuis trois ans. J'ai fait unmatch de fou en arrêtant un penalty de Frank Lampard puis en sortant un envoi fabuleux de Wayne Rooney. Personne ne s'attendait à ce que je sois titulaire en Afrique du Sud mais l'entraîneur s'est basé sur ma prestation contre les Anglais pour me lancer. Je n'ai plus quitté le but entre-temps. C'était la nuit en Belgique, donc je dormais... Le matin, je lis mes mails et je trouve des messages de supporters qui me parlent du tremblement de terre. J'essaye d'appeler mes parents, mais je n'ai pas la communication. J'ai mon agent japonais via Skype, il me dit que c'est terrible. Mes parents, je sais finalement les joindre en début d'après-midi. Ils me rassurent, ils n'ont pas été touchés. Non, Trond Sollied me conseille directement de jouer : -Je sais que ça va être très difficile, mais essaye, sois fort ! Dans le vestiaire, j'étais un autre homme, personne ne me reconnaissait. D'habitude, je parle et je ris. Là, j'étais fermé comme une huître. Et très nerveux. Même à l'échauffement, je n'arrivais pas à me concentrer. Ce fut une soirée horrible mais je trouvais aussi que je devais être sur le terrain. Si moi, je souffrais, qu'est-ce que c'était pour les familles des victimes ? Oui. J'estimais que c'était la moindre des choses. Je pense que c'est une réaction normale. (Il grimace). Et c'est pour ça que j'ai réagi de cette manière au Beerschot quand quelques cinglés ont commencé à crier " Kawashima-Fukushima ". Just a stupid thing. Pour eux, les problèmes au Japon, c'était terminé, de l'histoire ancienne. Pas pour moi. Quand ils ont commencé leurs bêtes cris, j'ai voulu leur faire comprendre par quelques gestes que personne n'était à l'abri de drames pareils. Le plus incompréhensible, c'est que ces gars-là avaient respecté une minute de silence avant le match en mémoire des victimes du Pukkelpop, où une mini-tornade avait tué des jeunes 24 heures plus tôt ! Ils ont du respect, puis trois quarts d'heure plus tard, ils n'en ont plus aucun, ils se moquent de moi et du Japon, ils me balancent des bouteilles, des pièces de monnaie, des briquets. J'étais furieux, déchaîné. Ce qu'ils ont fait était inhumain. Il faut se chambrer dans les stades, ça fait partie du foot. Quand on me traite de " sushi " ou de " sashimi ", je rigole. Mais là, ils sont allés beaucoup trop loin. C'est quand même différent. Je ne connais pas bien votre situation politique, mais elle a été amenée par des gens. Un tremblement de terre, non, c'est la nature qui a décidé de frapper. Aucun homme n'est responsable de ce qui s'est passé au Japon. Alors, on ne peut pas faire de blagues là-dessus. A 30 kilomètres de Fukushima, il y a des gens qui ne peuvent toujours pas rentrer chez eux. On peut rire de ça ? Non, il y a eu des erreurs d'interprétation dans la presse. Les dirigeants ne m'ont pas reproché d'avoir provoqué les supporters mais de les avoir remontés en perdant du temps pour remettre le ballon en jeu alors que nous menions. Mais je n'y suis pour rien si le Lierse est le seul club belge à ne pas avoir de ramasseurs de balles ! Je devais aller les rechercher près des piquets de corner. Ce n'est pas mon style de tricher en gagnant du temps, je te répète que je fais tout pour ne plus prendre de cartes. Maintenant, puisqu'on menait 1-0, je n'allais pas non plus courir comme un dératé... Non, pour moi, c'était fini dès que j'ai quitté le stade. C'est au Japon qu'on a continué à penser longtemps à ces incidents. Ils ont fait les gros titres dans les journaux. Je suis retourné directement après le match pour aller jouer avec l'équipe nationale, et c'était le principal sujet de conversation dès mon arrivée à l'aéroport. Les gens étaient scandalisés. Des chaînes de télé japonaises ont demandé les images du match contre le Beerschot. On me disait : -Qu'est-ce que c'est pour un pays, cette Belgique ? Alors, j'ai pris votre défense. A fond. J'ai dit qu'il ne fallait pas tout mélanger. Il y a quelques supporters stupides au Beerschot mais j'aime toujours autant la Belgique. Ce n'est pas parce qu'on crie des bêtes trucs dans vos stades que votre chocolat est devenu moins bon ! Mais c'est clair qu'aujourd'hui, la perception de la Belgique par les Japonais a changé. PAR PIERRE DANVOYE PHOTOS: IMAGEGLOBE" Avec le Japon, on joue pour gagner. Au Lierse, on se bat en espérant prendre un point. J'ai parfois du mal à faire le switch. "" Je me suis installé dans le but de l'équipe nationale grâce à Lampard et Rooney. "