J'ai rencontré Aimé Anthuenis deux fois en peu de temps. D'abord à Alost, lors de la remise du Trophée Raymond Goethals. J'étais à table en compagnie de Swat Van der Elst et d'Hugo Broos. Nous avons écouté ses récits avec grand intérêt. Un mois plus tard, je l'ai rencontré dans des circonstances moins agréables : j'étais à côté de lui à l'église de Mazenzele pour prendre congé du même Swat Van der Elst.
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J'ai rencontré Aimé Anthuenis deux fois en peu de temps. D'abord à Alost, lors de la remise du Trophée Raymond Goethals. J'étais à table en compagnie de Swat Van der Elst et d'Hugo Broos. Nous avons écouté ses récits avec grand intérêt. Un mois plus tard, je l'ai rencontré dans des circonstances moins agréables : j'étais à côté de lui à l'église de Mazenzele pour prendre congé du même Swat Van der Elst. Lors de notre première rencontre, je couvais déjà l'idée de lui demander une interview pour ce magazine. Aimé est un conteur-né. J'ai donc décidé de passer à l'acte et je lui ai téléphoné. J'ai compris qu'il ne disait pas souvent non : quand je lui ai proposé un rendez-vous dans un excellent restaurant italien de Zaventem, il a immédiatement accepté. Notre timing était réussi. Nous nous sommes présentés en même temps à la porte du " Da Lino ". The place to be. Un mur rempli de photos de Bekende Vlamingen le laisse à penser, en tout cas. À ma grande surprise, Aimé figurait parmi les personnalités photographiées. L'ancien sélectionneur ne savait pas comment la photo était arrivée là mais bon, l'entraîneur des Diables Rouges doit avoir été un peu partout. AIME ANTHUENIS : Aucune raison en particulier mais le Racing était libéral et le Standard catholique. Le premier faisait le yoyo entre la première provinciale et la division trois. J'ai dû être champion six fois avec le Racing mais j'ai dû être relégué cinq fois. Les deux équipes avaient un point commun : elles n'avaient pas d'argent. ANTHUENIS : Je n'étais plus là. Je souffrais du genou. Deux ménisques fichus. Je n'ai joué qu'en division deux avec Lokeren, pas plus haut. J'étais défenseur central. Jef Jurion m'a entraîné en D3. ANTHUENIS : Certains joueurs se sont trompés sur son compte. Jef venait d'Anderlecht, une équipe technique. Tout le monde s'attendait à ce qu'il dispense des entraînements techniques. Loin de là. J'étais capitaine et chaque mardi, j'étais convoqué dans son vestiaire pour prendre connaissance du programme de la semaine. Je commençais par regarder quelles chaussures il avait. Si c'étaient des spikes, gare à nous : nous allions devoir courir. Or, il les avait souvent aux pieds. Mais contrairement aux autres entraîneurs, il faisait toute la séance, ce qui suscitait le respect général. Jef Jurion a beaucoup appris à Lokeren, y compris en matière de transferts. Il loupait rarement le coche. ANTHUENIS : J'étais très reconnaissant d'obtenir cette chance. J'habitais à 200 mètres du terrain et je suis né à Lokeren. J'étais fier d'entraîner l'équipe de D1 du SC Lokeren. Gaston Keppens et Etienne Rogiers en étaient les patrons. Ce dernier était un self-made man. Il avait une grosse boîte et s'occupait surtout des finances du club. Rogiers était spécial mais nous savions comment il fallait le prendre. Je l'ai rencontré un jour au comptoir de son café habituel et je lui ai adressé la parole : - On a repéré un bon joueur mais on va le louper car le Club Bruges le suit aussi. Étonné, il m'a demandé : - Qui est ce joueur ? Réponse : -René Verheyen, il joue pour Turnhout. Le lendemain, l'affaire était conclue. Quand je l'ai croisé, il m'a dit en riant : -Fais en sorte que Verheyen joue, hein ! ANTHUENIS : Non. Lokeren convoitait Swat Van der Elst, qui jouait à West Ham mais voulait revenir en Belgique. Lokeren avait proposé 500.000 euros et l'affaire était quasi conclue. Rogiers était à la taverne The Fox', à la gare de Lokeren. Le barman lui a raconté qu'il avait lu que Raymond Goethals, entraîneur du Standard, le voulait absolument, pour jouer à l'arrière droit. Rogiers a sauté de son siège. Il a couru aux toilettes où se trouvait un téléphone car il n'y avait pas encore de GSM. Il est revenu vingt minutes plus tard. Le lendemain, il a pris l'avion pour Londres, il a ajouté 125.000 euros et a conclu le transfert. Malheureusement, Swat s'est fracturé le tibia dans un de ses premiers matches. ANTHUENIS : J'ai succédé à Davidovic en janvier 1985. Nous avons terminé dixièmes, ce qui n'était pas mal, compte tenu du matériel dont je disposais. La deuxième saison a été catastrophique. On a terminé 14e et on a lutté jusqu'au bout pour le maintien. J'ai eu la chance que la direction me maintienne sa confiance. On a déjà limogé des entraîneurs pour moins que ça et ma carrière aurait sans doute pris un autre tournant. Des joueurs chevronnés, comme Raymond Mommens et Maurice De Schrijver, ont quitté le club en 1986. La saison suivante, j'ai obtenu de jeunes joueurs : les frères Versavel et MBuyu, Stephen Keshi..... Ça a été une superbe année, couronnée par une quatrième place et une qualification européenne. ANTHUENIS : Lokeren n'avait toujours pas prolongé mon contrat et Raymond Mommens, qui y jouait, m'avait recommandé. Jean-Pol Spaute, le président de Charleroi, m'a téléphoné pour me proposer le poste. J'ai pensé qu'écouter ne pouvait pas faire de tort et nous avons pris rendez-vous à Gand. Spaute était venu avec Gaston Colson, son bras droit. Il n'a pas mis de gants : " Combien tu veux gagner ? " Je lui ai dit que je n'en avais pas la moindre idée. Colson m'a regardé en souriant et m'a cité un montant. Je n'ai pas hésité. En dix minutes, l'affaire était conclue. Ma femme a sursauté en apprenant la nouvelle. La seule condition qui m'avait été imposée était de dispenser les entraînements en français. Je me suis retrouvé dans une culture bien différente mais je me suis adapté. Nous avons achevé cette saison paisible en huitième position avec en apothéose une victoire 1-0 contre Anderlecht. J'ai rarement vu pareille fête. Philippe Albert, une vraie bête, était la star en devenir du Sporting. Je me rappelle qu'un journaliste de La Nouvelle Gazette lui avait mis un 3/10. Le bonhomme est toujours en train de courir ! Albert, pourtant défenseur, a inscrit sept buts. Il n'avait que 17 ans. Le Mambourg était toujours plein pour les affiches : 15.000 spectateurs. Je n'avais jamais connu pareille ambiance. ANTHUENIS : J'avais appris que Charleroi voulait construire une nouvelle tribune. Il avait besoin d'argent et j'étais cher. Il n'a donc pas fait de son mieux pour me retenir ! Lokeren voulait absolument me récupérer. Il voulait réintégrer le subtop. ANTHUENIS : Plusieurs piliers venaient de partir et nous avons fait de mauvais transferts. On manquait de qualité. En cinq saisons, on n'a terminé qu'une fois parmi les dix premiers. À la neuvième place. Le fait que Lokeren m'ait une fois encore fait confiance est tout à son honneur mais il aurait sans douté été préférable qu'il me limoge plus tôt. Je n'avais plus d'emprise sur l'équipe. Ça me rendait malade. Fin janvier 1993, j'ai donc été renvoyé, pour la première fois de ma carrière. Je ne te dis pas le chagrin que j'en ai eu ! Etienne D'Hondt a pris ma place. Il a terminé avant-dernier et a été rétrogradé en division deux. ANTHUENIS : Genk a pensé à moi parce que j'avais joué contre lui en D2 et que je connaissais ses points forts comme ses points faibles. Il voulait un entraîneur qui n'ait pas de passé à Winterslag ni à Waterschei. Lors de notre première rencontre, il y avait une quarantaine d'hommes pour choisir l'entraîneur. Le président Remy Fagard a pris la parole : " Anthuenis est mon candidat ! " Je ne sais pas pourquoi. Ça a manifestement été décisif puisque je suis devenu le nouvel entraîneur du RC Genk. J'avais à ma disposition 26 joueurs professionnels, des installations parfaites et nous nous entraînions tous les jours. Un rêve. J'ai eu un peu de chance la première année. On a terminé deuxièmes du tour final de D2, derrière Lokeren, mais suite à la fusion entre le Standard et Seraing, on a quand même été promus. On a ensuite été vice-champions, vainqueurs de la coupe et champions. Personne ne s'y attendait ! Le plus difficile était de conserver l'équipe car Strupar et Oulare, notamment, étaient très convoités. ANTHUENIS : Oui et ça m'a poursuivi. Tout le monde a cru qu'Anthuenis était un facile, un brave gars. Ce n'est pas le cas ! Je ne passais pas non plus mon temps à distribuer des amendes mais si les joueurs n'étaient pas corrects, ils s'exposaient à des ennuis. Ce sont les Africains qui ont commencé à m'appeler papa. Ils sont plus malins qu'on ne le croit mais il leur manque toujours une chose : une montre. Chaque jour, plusieurs d'entre eux arrivaient en retard. Un entraîneur a deux possibilités : gueuler ou discuter avec eux. Quand tu as leur confiance et que tu es correct avec eux, tu reçois beaucoup en retour, tu deviens leur papa et ils arrivent à l'heure. ANTHUENIS : Pas par un manager comme maintenant car je n'en avais pas ! Partiellement à cause de mon avarice. Je partais du principe que je pouvais m'occuper de tout, pour ne pas devoir payer d'intermédiaire. Daniel Willems, un ami de Constant Vanden Stock, que je connaissais très bien, s'est chargé des contacts. ANTHUENIS : L'argent était le cadet de mes soucis. Je voulais devenir l'entraîneur d'Anderlecht ! ANTHUENIS : L'équipe avait du talent, était complémentaire et, après trois ans de disette, avait faim du titre. L'âge moyen était bon et nous avions un fameux duo : Tomasz Radzinski et Jan Koller. Le Tchèque était un phénomène : jamais blessé, toujours prêt à apprendre. Plusieurs personnes m'avaient raconté que Lokeren avait acheté un basketteur. Je suis allé le voir quelques fois. J'ai été immédiatement convaincu qu'il pouvait apporter un plus à Anderlecht et je l'ai dit à Constant Vanden Stock. Je ne l'ai vu fâché qu'une seule fois. Jan avait trouvé une place dans les entrailles du stade pour faire la sieste entre deux séances. Glen De Boeck l'avait suivi et avait refermé la porte dans son dos. Jan a finalement réussi à sortir mais est arrivé à l'entraînement avec une heure de retard. De Boeck a eu de la chance que nous nous soyons mis à six pour retenir Jan. Sinon, il aurait taillé Glen en pièces tant il était fâché. ANTHUENIS : Août 2000, quand on a éliminé le FC Porto au troisième tour préliminaire de la Champions League. On a touché 12,5 millions d'euros, on a terminé en tête de notre poule, devant Manchester United, le PSV Eindhoven et le Dynamo Kiev. On a replacé Anderlecht sur la carte financière. ANTHUENIS : Ils me laissaient tranquille. Les gens croient qu'à cette époque, il fallait s'aplatir devant Constant Vanden Stock et Michel Verschueren. Je peux t'assurer, sincèrement, que jamais, au grand jamais, je n'ai été mis sous pression par la direction. J'étais le patron sportif. Une fois par mois, le président m'invitait au restaurant Den Bijgaarden. Monsieur Constant était un bon conteur. J'ai appris beaucoup de choses. Mais jamais il ne parlait des problèmes actuels de l'équipe avant que je ne commence. Je dois reconnaître que j'ai connu Constant Vanden Stock durant une bonne période. On gagnait presque tout le temps. Quand j'avais des doutes sur l'équipe à aligner, il me disait toujours : Le prochain entraînement t'aidera à décider. Je m'entendais bien avec Michel Verschueren aussi. On avait parfois des mots mais tout rentrait rapidement en ordre. Lors d'un match contre Gand, on menait 3-0 mais les Buffalos étaient revenus à 3-2 et on avait perdu les pédales. Il restait vingt minutes quand j'ai décidé de lancer Alin Stoica au jeu. Le Roumain n'avait pas envie de jouer. Il s'est baladé devant le banc. J'en ai eu marre et je l'ai retiré après dix minutes. Stoica était le chouchou du public, qui s'est retourné en bloc contre moi. Le score est resté à 3-2. Après le match, Verschueren est arrivé, dans tous ses états : Qu'as-tu fait, Aimé ? Le kop est en feu. Tu sais combien de gens sont devant la porte en réclamant ta peau ? Je vais devoir demander à la police de t'escorter. En riant, je lui ai répondu : Fais plutôt appel à l'armée. Il a rétorqué : C'est ça, rigole. Puis il est parti, en rage. Je suis allé manger un bout et boire un verre puis je suis sorti du stade sans encombre. Plus tard, nous avons bien ri de l'incident, tous les deux. ANTHUENIS : J'étais le candidat numéro un du Ghana mais j'ai refusé, pour des motifs d'ordre privé. ANTHUENIS : Cette période n'a pas toujours été facile. Mon corps a commencé à se rebeller en 2006. Après une défaite avec Lokeren contre le Lierse, j'étais tellement à plat que j'ai voulu arrêter immédiatement mais ça n'a pas duré car à mes yeux, le boulot d'entraîneur est le plus beau au monde. Ensuite, j'ai eu des problèmes cardiaques et un burn-out mais c'est passé. Aimé Anthuenis est à nouveau en bonne santé et combatif. PAR GILLE VAN BINST - PHOTOS BELGAIMAGE - LUC CLAESEN" C'est grâce à Raymond Mommens que je me suis retrouvé à Charleroi. " AIMÉ ANTHUENIS " On m'avait raconté que Lokeren avait acheté un basketteur. Je suis allé voir Koller quelques fois et j'ai été immédiatement convaincu qu'il pouvait apporter un plus à Anderlecht. " AIMÉ ANTHUENIS