Zrnovnica, petite ville au coeur de la Dalmatie. Nous sommes fin juillet et tout le monde cherche à se protéger de la chaleur. Sauf le jardinier du HNK Mosor, le club de football local. Alors que le son assourdissant de dizaines de criquets déchaînés résonne contre les murs du stade, Zeljko exige le maximum de son vieil arrosage automatique. À première vue, le terrain du stade Pricvice, qui peut accueillir plus de 3.000 personnes, a bien résisté à la chaleur.
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Zrnovnica, petite ville au coeur de la Dalmatie. Nous sommes fin juillet et tout le monde cherche à se protéger de la chaleur. Sauf le jardinier du HNK Mosor, le club de football local. Alors que le son assourdissant de dizaines de criquets déchaînés résonne contre les murs du stade, Zeljko exige le maximum de son vieil arrosage automatique. À première vue, le terrain du stade Pricvice, qui peut accueillir plus de 3.000 personnes, a bien résisté à la chaleur. Le chantier derrière un des buts n'en est que plus visible. On nous explique que ce sont les vestiges d'un projet mégalomane. " Quelqu'un a voulu intégrer un hôtel au stade mais n'avait plus d'argent pour poursuivre les travaux alors mon père a décidé de tout laisser en l'état ", dit Domagoj Barbaric, ex-équipier de Karlo Letica et fils du président. Nous n'avons pas non plus d'argent pour acheter des choses futiles, comme de la glace. Derrière les vestiaires, il y a une rivière et, après les matches, il nous arrive d'aller faire trempette dans l'eau glacée. Ne vous étonnez donc pas que nous soyons descendus en quatrième division. Nos ambitions pour la saison prochaine ? Survivre. Comparé aux autres clubs, nous n'avons pas à nous plaindre. Nous attirons en moyenne deux à trois cents spectateurs. En D1, il y a des clubs qui jouent devant cinq cents personnes. Les assistances sont terriblement mauvaises. Les gens en ont marre de voir le Dinamo Zagreb monopoliser l'attention et ils s'intéressent de moins en moins au football. " Lorsque Karlo Letica a débarqué à Zrnovnica, à la moitié de la saison 2014-2015, HNK Mosor jouait la tête en D3. À en croire les gens du club, les magouilles de quelques politiciens lui ont fait perdre le titre. Par la suite, il n'a fait que péricliter. " À un certain moment, nous étions un des meilleurs clubs amateurs de Croatie ", dit Domagoj Barbaric. " En 2015, nous avions même remporté la coupe de la région Split-Dalmatie, qui donnait accès l'année suivante à la coupe nationale, au même titre que le Dinamo Zagreb et le Hajduk Split. En finale, nous avions battu OSK Otok, une équipe qui avait engagé quelques joueurs de D1 et de D2. Ils étaient donc favoris. Le stade était plein à craquer et quelques costauds avaient pris place derrière le but de Karlo. Ils se sont mis à l'insulter et, à un certain moment, il a répondu. Un des gars est monté sur le terrain pour le frapper. Heureusement, ça n'a pas dégénéré mais il a montré qu'il n'avait pas peur. Ce n'est pas le genre de gars qui se cache. Il n'avait que 17 ans mais était déjà assez autoritaire. Je jouais devant et il me disait toujours : Quand j'ai le ballon, commence à courir. Just run ! Le ballon me parvenait souvent mais je n'en faisais rien de bon... " (il grimace). Letica n'est donc pas passé inaperçu. Le Hajduk ne pouvait pas lui garantir du temps de jeu mais au HNK Mosor, qui était obligé d'aligner au moins trois joueurs de moins de 21 ans, il avait l'opportunité de poursuivre son apprentissage. Vinko Barbaric, le président, avait entendu parler de Letica par son ami Josip Skoric, qui lui avait donné des entraînements individuels de gardien. " Au Hajduk, on ne comptait plus trop sur Karlo. Le club allait engager trois jeunes gardiens et il était le quatrième. Grâce aux bonnes relations que nous entretenons avec ce club - qui nous met des joueurs à disposition depuis plus de vingt ans - nous avons pu l'avoir en prêt. Nous avons rendu service en le faisant progresser et Karlo ne nous a pas oubliés. L'été dernier, il est venu s'entraîner ici avec son entraîneur personnel. II s'est bien amusé chez nous et il aime revenir. " Ce n'est pas un hasard si c'est au HNK Mosor que Letica a percé : au cours des quinze dernières années, le club a vu passer d'excellents gardiens. Andrija Vukovic, Josip Solic, Matko Obradovic, Matko Perdijic et d'autres encore sont très connus en Croatie. Mais à 21 ans, il les a tous dépassés. " Je ne me suis jamais demandé s'il jouerait un jour dans un bon club européen et disputerait la Ligue des Champions ", dit Domagoj Barbaric. " À l'époque, c'était difficile à dire car nous étions en D3. On voyait qu'il avait envie de progresser, contrairement à nous, sans doute. Il en faisait toujours plus que ce qu'on lui demandait. Une fois, au cours de la semaine précédant un match contre l'équipe B du Hajduk, il s'était astreint à une préparation militaire car il voulait montrer à la direction du club qu'elle avait eu tort de ne pas croire en lui. " En juillet 2015, Letica se déplace de 20 km à l'ouest pour jouer au HNK Val Kastel Stari. Depuis 2017, le petit stade abrite un complexe sportif et un mémorial de la guerre. La façade attire l'attention : neuf visages regardent les passants d'un air intrigant. Ce sont les neuf joueurs du HNK Val morts au front lors de ce que les Croates appellent la Domovinski rat, la guerre d'indépendance. Letica a joué pendant six mois au stade Vukovar, nom donné en référence à la ville de Vukovar où eut lieu, en 1991, une des opérations d'épuration ethnique les plus sanglantes. HNK Mosor avait bien essayé d'obtenir le prêt du gardien pour une saison supplémentaire mais il s'était vu opposer une fin de non recevoir par le sextuple champion de Croatie qui ne voulait le louer qu'au HNK Val, club soutenu financièrement par un riche homme d'affaires de la région de Split. Au HNK Mosor, on croit qu'on a fait des promesses sportives à Letica. Mais là aussi, il a dû jouer en Trec hrvatska, la D3 croate. Il a cependant été accueilli à bras ouverts par les autres joueurs. " Ici, tout le monde supporte le Hajduk Split. Automatiquement, nous avions du respect pour Karlo ", dit Ivan Simunovic, qui fut son équipier au HNK Val. " Mais ce respect, il l'a également forcé par ses prestations. Certains joueurs du Hajduk viennent jouer en D3 ou en D4 et se prennent pour des kings. Lui, il savait qu'il était bon mais il était très modeste. C'est pourquoi il a vite été intégré au groupe. Après les matches, il restait avec nous et il buvait une bière, ce qui l'a aidé à s'adapter. " Les joueurs de HNK Val n'étaient pas étonnés de voir Letica tenter sa chance en D3. Selon Simunovic, en Croatie, tout le monde veut devenir gardien. " Il y a trop de gardiens et trop peu de places. Pour lui, jouer en D3, ce n'était pas dégradant, c'était une chance de pouvoir jouer 90 minutes chaque semaine. Son entraîneur au Hajduk lui avait garanti qu'à Val, il jouerait. Il était tellement intelligent qu'à 18 ans, il était déjà un des leaders du groupe. Nous avions besoin d'un gardien qui nous rassure et c'était le cas de Karlo. Après un petit temps, nous ne le considérions plus comme le gamin du Hajduk. Dans le bus, il avait même le droit de s'asseoir au dernier rang, avec les anciens... Un adolescent qui arrive à ça a du plomb dans la cervelle. Malheureusement, cette saison-là, nous n'avons pas gagné beaucoup de matches. Et après une défaite, il endossait souvent les responsabilités alors qu'il n'avait rien à se reprocher. " Lors de sa première rencontre avec Letica, Simunovic a surtout été impressionné par sa taille. Mais son double mètre ne compensait pas un manque de charisme naturel. Le gardien croate n'était pas du genre à en imposer. " Il n'était pas très charismatique ", dit Simunovic. " Mais à l'entraînement et en match, c'était autre chose. Il était très difficile à battre, ça ne servait à rien de tirer de l'extérieur du rectangle. Et avec ses longs bras, il cueillait tous les ballons aériens. Il fallait le contourner ou placer le ballon près de ses jambes, à ras-de-terre. Comme il est grand, il lui faut un peu plus de temps pour se coucher. Et quand il sortait en tendant la jambe, les attaquants n'osaient pas s'approcher de lui. Malgré sa taille, il est relativement doué techniquement. Cela se voyait quand il prenait part à de petits tournois. Un gardien de deux mètres dans des trois contre trois sur un petit terrain... Tout le monde rigolait de lui. On entendait : Tu ferais mieux de jouer au basket. C'était marrant de le voir balle au pied mais il ne jouait pas mal. " Split est sous le choc. Le chanteur de charme Oliver Dragojevic est décédé des suites d'une longue maladie et le Hajduk a perdu son premier match de championnat à Osijek (4-1). " Nous sommes en deuil et, pour une fois, ce n'est pas à cause du football ", dit Domenico Sisgoreo, un Croate d'origine italienne qui, depuis 35 ans, occupe une fonction de kiné au Hajduk. " Pour une fois, le football passe au second plan. La plupart des gens ont assisté à une veillée dans la vieille ville et n'ont pas vu le match du Hajduk à la télévision. " Sisgoreo, qui se décrit comme un physio à l'ancienne, a rarement soigné Letica. " Lorsqu'il est arrivé en équipe première, je l'appelais letvica. Ça veut dire maigrichon en croate. Il était immense mais on aurait dit un clou. Il n'a cependant jamais eu de problèmes de genou. J'ai dû tout au plus lui faire des bandages pour l'échauffement. " Le 10 mars dernier, Sisgoreo était au Stade Poljud lorsque Letica a marqué face au NK Istra 1961, devant 8.000 personnes. Un peu plus tard, le journal Marca titrait : Objectivo Letica. " Après son but, sa popularité n'a fait que croître ", dit Sisgoreo. " Cette ville est folle de football et ici, tout est toujours très bon ou très mauvais. Un jour on est un dieu mais le lendemain, après une défaite, on passe pour un mendiant. " Pour Tonci Gabric, ex-gardien du Hajduk et entraîneur des keepers du club pendant 17 ans, Letica était un gardien exceptionnel. Ses passages par le HNK Mosor et le HNK Val, en D3, lui ont servi de baptême. La demi-saison au NK Rude?, en D2, a servi de dernier check up avant son retour définitif au Hajduk, début 2017. " Un jeune gardien doit jouer, peu importe à quel niveau ", dit Tonci Gabric. " J'étais sûr de mon coup : Karlo serait titulaire au Hajduk. Il avait une douzaine d'années quand je l'ai vu jouer pour la première fois et je me suis tout de suite dit qu'il serait le futur gardien de l'équipe nationale. Un pressentiment. J'ai entraîné Stipe Pletikosa, Vedran Runje, Danijel Subasic et Lovre Kalinic qui, tous, sont devenus numéros un en Croatie. Je ne me suis donc pas souvent trompé... Lorsque Karlo a eu 16 ans, j'ai vraiment commencé à travailler avec lui. Kalinic était le premier gardien et il était tellement impressionné par Karlo qu'il a tout de suite appelé son agent. Il avait peut-être peur de perdre sa place. " (il rit)Selon Gabric, Letica est un gardien typique de Split. La formation des gardiens du Hajduk, sans doute la meilleure du pays, est basée sur les principes introduits par Vladimir Beara, un des meilleurs gardiens de sa génération. Il y a vingt ans, il a mis au point un échauffement spécial, une technique particulière avec les pieds et un saut spécial. " Au cours des vingt dernières années, en équipe nationale, il y a toujours eu au moins un gardien formé au Hajduk et ce n'est pas étonnant. Letica n'a pas été retenu pour la Coupe du monde mais il doit viser le poste de numéro un. Pour le moment, Kalinic est plus fort. Karlo et Dominik Livakovic doivent rivaliser pour le poste de numéro 2. Si Karlo joue bien à Bruges, il va vite grimper dans la hiérarchie. Sa taille plaide en sa faveur, c'est un avantage incontestable sur ses rivaux. Pour moi, un gardien doit au moins mesurer 1,95 m. Au centre de formation du Hajduk, on ne regarde pas spécialement la taille mais en Dalmatie, les gens sont grands. Nous avons même trois ou quatre joueurs en NBA. " La saison dernière, Gabric est venu voir Kalinic à la Ghelamco Arena. À l'époque, il a soufflé le nom de Letica à l'oreille d'un agent qui cherchait un gardien pour le Standard. " Je lui ai dit de prendre Letica et il m'a regardé de travers : il ne savait pas qui c'était. Six mois plus tard, il était à Bruges... Il y a un an, Karlo était troisième gardien au Hajduk. C'était un nobody. Les autres gardiens se sont blessés et il s'est installé en équipe première. Il y a quelques années, même en Croatie, c'était un illustre inconnu. Je connaissais l'entraîneur des U19 de l'équipe nationale et je lui ai conseillé de sélectionner Karlo. Il l'a repris pour un tournoi au Japon, où il a été élu meilleur gardien. Pour vous dire combien une carrière de joueur peut être bizarre... Il est tout de même dans une situation fantastique à Bruges, non ? Le coach et l'entraîneur des gardiens sont croates et il va disputer la Ligue des Champions. Le foot belge n'a pas le même impact que la Premier League ou la Bundesliga mais le championnat y est plus relevé qu'en Croatie. Il a donc progressé mais je pense que dans un an, il sera prêt pour un grand championnat. Il est fait pour la Premier League. Le Club Bruges l'a payé trois millions d'euros. À la fin de la saison, il pourrait en valoir vingt. "