Séville, 17 degrés. Alejandro Pozuelo nous montre son smartphone. Alors qu'en Belgique, il gèle à pierre fendre, ses concitoyens ont déjà ressorti les T-shirts. C'est l'une des raisons pour lesquelles madame Pozuelo et ses deux fils, Alejandro (3) et Álvaro (1,5), rentreront pour quelques jours à Séville après la finale de la coupe.
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Séville, 17 degrés. Alejandro Pozuelo nous montre son smartphone. Alors qu'en Belgique, il gèle à pierre fendre, ses concitoyens ont déjà ressorti les T-shirts. C'est l'une des raisons pour lesquelles madame Pozuelo et ses deux fils, Alejandro (3) et Álvaro (1,5), rentreront pour quelques jours à Séville après la finale de la coupe. Sa famille ne s'intègre pas aussi facilement qu'il l'aurait souhaité. " Mais si mon épouse voit que je suis satisfait, elle est heureuse ", dit-il. Et satisfait, il l'est. Surtout depuis que Philippe Clement a repris l'équipe, à la mi-décembre. Qu'est-ce qui a changé depuis l'arrivée du nouveau coach ? Alejandro Pozuelo : Je pense que les résultats parlent d'eux-mêmes. Philippe Clement nous a rendu confiance en nous. Sa philosophie de jeu est très claire, nous ne devons pas trop tenir compte de l'adversaire et nous nous entraînons pour cela. Comment s'y est-il pris pour vous rendre confiance ? Pozuelo : Dans le vestiaire, il ne cesse de répéter que nous avons une bonne équipe et de bons joueurs, que nous sommes capables de dicter notre loi, que nous devons avoir confiance en nous et en nos équipiers. Bref, il ne cesse de vous parler. Pozuelo : Oui, et le vestiaire l'aime bien. C'est un jeune coach qui sait ce dont les joueurs ont besoin car il a lui-même eu une belle carrière. Il est très proche de nous. Pas du tout le même genre que Stuivenberg ? Pozuelo : Non, c'est tout à fait différent. Bien entendu, chaque entraîneur a sa façon de travailler. J'en ai déjà connu beaucoup, chacun avait sa philosophie. Vous aviez un problème avec Stuivenberg ? Pozuelo : Non, pas du tout. Il avait ses idées, j'avais les miennes. Parfois, nous n'étions pas d'accord. Nous en avons parlé et il s'est avéré que nous ne pensions pas de la même façon mais bon, c'était lui l'entraîneur, je devais respecter son avis. Sef Vergoossen, un autre Hollandais qui a entraîné Genk, dit de vous : " J'ai parfois du mal à comprendre Pozuelo. Il ne récupère pas un seul ballon, ne joue pas de la tête et remise parfois trop tard. Par contre, il peut faire des choses formidables et surprenantes. Le problème, c'est qu'il y a un écart énorme entre ses points forts et ses points faibles. " Qu'en pensez-vous ? Pozuelo : C'est son avis. Je suis un joueur offensif. Ce qui me convient le mieux, c'est le football offensif. Si j'avais pu défendre, j'aurais été défenseur central ou arrière droit. Je joue en 10 et ce qu'on attend avant tout de moi, c'est que je joue vers l'avant. Mais je respecte son avis, c'est la preuve que chacun voit le football à sa manière. Même Lionel Messi est critiqué alors que c'est le meilleur joueur du monde. Pourquoi ne me critiquerait-on pas, dès lors ? J'essaye juste de continuer à travailler, la critique ne m'atteint pas. C'est ce que l'entraîneur me dit aussi : n'écoute pas les autres et joue ton jeu. Depuis, l'équipe joue mieux et je suis plus en confiance. C'est le plus important pour moi. C'est en effet toujours la même rengaine : quand Genk joue bien, c'est parce que Pozuelo joue bien. Et quand Genk joue mal, c'est à cause de Pozuelo. Pozuelo : Oui, en effet. On dirait que je suis responsable de tout mais ce n'est pas un problème pour moi car je ne me sens pas responsable. J'essaye juste d'aider l'équipe et de faire ce que l'entraîneur me demande. " Et quand les supporters commencent à siffler, comme ce fut le cas à plusieurs reprises cette saison, ça influence votre jeu ? Pozuelo : Oui car l'équipe est très jeune. Beaucoup de joueurs ne sont pas habitués à se faire siffler alors qu'ils sont à peine sur le terrain. Mais c'est normal, c'est le football. Ça arrive même au Real Madrid, où les meilleurs joueurs du monde sont hués. Il faut pouvoir l'accepter. Depuis que tout va mieux, les gens nous soutiennent. Nous avons inversé la tendance. Ce n'était donc qu'une question de confiance ? Pozuelo : Oui, c'est surtout cela qui nous manquait : de la confiance et du calme en possession de balle. Mais Stuivenberg vous faisait confiance puisque vous jouiez tout le temps. Pozuelo : Oui mais Clement a un meilleur feeling avec les joueurs et je me sens mieux. (il hésite) Je ne sais pas. Peut-être le changement d'entraîneur nous a-t-il fait du bien. Comme l'an dernier, lorsque Stuivenberg avait remplacé Peter Maes ? Comment pouviez-vous ne pas avoir confiance en vous après une aussi belle campagne en Europa League ? Pozuelo : Oui, c'est vrai. Il est difficile de mettre le doigt sur ce qui n'allait pas. Les deux ou trois derniers mois sous la direction de Stuivenberg ont été mauvais et ce n'était pas seulement la faute de l'entraîneur, c'était aussi celle des joueurs. Et la mienne. Nous n'avons pas travaillé suffisamment mais nous avons pu inverser la tendance. Aujourd'hui, on a retrouvé le Genk d'avant et nous pouvons lutter à armes égales avec n'importe quelle équipe. Clement a amené Ibrahima Seck à Genk. Son arrivée a-t-elle beaucoup compté pour vous ? Pozuelo : Oui, il nous a apporté de l'équilibre. Avec les blessures de Sander Berge et Bryan Heynen, nous en avions besoin. Dries Wouters jouait bien mais l'arrivée de Seck était importante. Il couvre beaucoup de terrain et est toujours bien placé, cela nous libère, Malinovskyi et moi. Cette saison, le Standard vous a battus deux fois en championnat. Il a également éliminé Anderlecht et Bruges en coupe alors que vous n'avez sorti " que " Malines, Waasland-Beveren et Courtrai. Les Liégeois ont-ils un avantage mental ? Pozuelo : Non, avant une finale, c'est toujours cinquante-cinquante. Pour moi, il n'y a pas de favori. Si ça se jouait en aller-retour, nous sommes très forts à domicile. Mais ce n'est pas le cas. L'équipe qui jouera le mieux remportera la finale. Ce serait le premier trophée de votre carrière. Ça fait quand même bien sur une carte de visite ? Pozuelo : Oui mais pas seulement sur la mienne, sur celle des autres aussi. C'est votre troisième saison à Genk. La dernière ? Pozuelo : Je ne sais pas encore. Le début de saison a été difficile mais si le bilan est bon et si, comme je l'espère, nous gagnons la finale, nous discuterons. Pour le moment, je ne veux pas encore trop penser à l'avenir. Vous avez 26 ans. C'est le moment de faire le grand saut... Pozuelo : Attendons l'été et on verra quelles options se présentent en tenant compte de l'intérêt du club également. Vous avez toujours des contacts avec Leon Bailey, qui joue à Leverkusen ? Pozuelo : Oui, je l'ai félicité pour un but qu'il avait inscrit et il est aussi venu nous rendre visite. Vous enviez son parcours ? Pozuelo : Non, pas du tout. Je suis juste content pour lui. Je regrette qu'il soit parti car il était très important pour l'équipe. Rubén Castro, l'attaquant avec qui vous avez joué au Real Betis, n'avait jamais quitté l'Espagne mais l'été dernier, il est parti pour quelques mois en Chine, à Guizhou Zhicheng. C'est une option que vous envisageriez ? Pozuelo : Euh... Ça dépendra sûrement dans la situation dans laquelle je me trouve si une telle occasion se présente. Rubén Castro a 36 ans, j'en ai dix de moins. Mais on ne sait jamais ce qui peut arriver. Yannick Carrasco est parti en Chine aussi et il n'a que 24 ans... Pozuelo : On parle de contrats qu'on ne voit pas souvent au cours d'une carrière. Quand autant de millions sont en jeu, on se met à douter car la carrière d'un joueur ne dure que dix à quinze ans. Après, il faut pouvoir vivre avec l'argent qu'on a gagné jusque là. Je comprends donc que certains prennent ce genre de décision. Vous avez déjà songé à ce que vous feriez après votre carrière ? Pozuelo : Non, pas encore. Mais j'aimerais rester dans le monde du football. Je m'entends bien avec mon agent et je me verrais bien travailler avec lui. Si vous deviez parler de votre passage à Genk à vos petits-enfants, plus tard, que leur raconteriez-vous ? Pozuelo : Je leur parlerais de la campagne d'Europa League la saison dernière. Nous avons livré des matches extraordinaires, notamment à Bilbao et à Vigo. Si nous avions éliminé le Celta, nous aurions disputé la demi-finale contre Manchester United. Cela aurait été fantastique. Que vous dit l'expression suivante ? " N'attends pas de tout avoir pour profiter de la vie, tu as déjà la vie pour profiter de tout. " Pozuelo : C'est très juste. Quand on est en bonne santé et près de sa famille, on doit profiter de la vie. C'est écrit sur la porte de l'appartement où vous avez grandi. Nous l'avons vu l'an dernier lorsque nous sommes partis sur vos traces à Séville. Pozuelo : Ah oui, c'est vrai ! C'est le dicton préféré de mon père. Je viens d'une famille modeste, ceci explique cela. Chez nous, le plus important, c'était d'être ensemble - les grands-parents, les oncles, les tantes - et d'être en vie. C'était un tout petit appartement... Pozuelo : C'est vrai. Mes parents pourraient désormais en avoir un plus grand ou même une maison mais ils ne veulent pas. Nous sommes de Triana, un des quartiers les plus pauvres de Séville. Le reste de ma famille y habite aussi. J'ai d'ailleurs acheté une maison à Montequinto, dans la banlieue de Séville, mais nous envisageons de la vendre pour retourner à Triana et être plus proche de mes parents. Vous vous souvenez du FC Triana, votre premier club ? Pozuelo : C'est là que j'ai commencé à jouer, je devais avoir cinq ou six ans. C'était le club de mon quartier. Mais je suis très rapidement passé au Real Betis. Aujourd'hui, il y a un terrain synthétique mais à votre époque, ce n'était pas pareil. Pozuelo : Oui, tous les terrains étaient en albero ( la terre à pipe, un mélange d'argile et de sable, ndlr), il n'y avait pas une herbe. Je n'ai jamais joué sur un terrain synthétique quand j'étais jeune. Et jusqu'à l'âge de 16-17 ans, je n'ai jamais joué que sur des terrains en terre. Jamais sur herbe non plus ? Pozuelo : Non. Aujourd'hui, beaucoup d'enfants jouent sur synthétique car il y en a partout mais je pense qu'on apprend plus sur le sable, qu'on progresse plus techniquement car le ballon part dans tous les sens. Au FC Triana, il n'y a pas de cotisations parce que le président accorde beaucoup d'importance à l'aspect social du club. Tout le monde est le bienvenu. C'est important ? Pozuelo : Je connais très bien le président. Il est aussi de Triana et toute sa famille a Triana dans le sang. Pour lui, il est important que les jeunes de Triana qui n'ont pas les moyens de s'affilier quelque part puissent aussi jouer au football. Et je trouve ça très beau. Que pensez-vous de Common Goal, l'initiative de votre compatriote Juan Mata qui consiste à reverser 1 % de son salaire à une bonne oeuvre ? Pozuelo : J'applaudis des deux mains car je viens du bas de l'échelle et je sais que c'est nécessaire. Vous faites quelque chose de spécifique pour aider les gens ? Pozuelo : Non, ça pas. Mais si quelqu'un de ma famille ou un ami a besoin d'aide, je suis là. Je suis comme ça. Vous vous entendez bien avec Thibaut Courtois, qui a joué à Genk. Comment cela se fait-il ? Pozuelo : Je l'ai connu ici, lors de ma première saison. Il est venu voir un match et on lui a remis un trophée au moment du coup d'envoi. Bien sûr, je le connaissais déjà pour l'avoir affronté en Espagne. Je lui ai même inscrit deux buts lorsqu'il évoluait à l'Atlético et moi, au Real Betis. C'est pourquoi il m'a immédiatement reconnu (il ricane). Aujourd'hui, quand il rentre en Belgique, il m'appelle et nous allons boire un café ou manger un bout. S'il part au Real Madrid la saison prochaine, il pourra peut-être glisser votre nom. Pozuelo : Bonne idée, nous irions jouer là tous les deux ( il rit).