Prononcées en serbe, les félicitations du Premier ministre belge, Yves Leterme, clouent Milan Jovanovic sur place. Il est un peu plus de 22 heures et la scène a lieu dans la cuisine de La Main à la Pâte, un restaurant de la rue Saint-Paul, à deux pas de la Place Cathédrale, en plein c£ur de la Cité ardente. Un écran de télévision ultraplat est accroché au mur et quelques personnes seulement sont réunies près de la plongeuse qui termine une grosse vaisselle : Jova, Lucien D'Onofrio, un ami du dirigeant liégeois, Cvijan Milosevic (l'agent du joueur), Amadeo Candeloro, le patron de l'établissement et nous-mêmes.
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Prononcées en serbe, les félicitations du Premier ministre belge, Yves Leterme, clouent Milan Jovanovic sur place. Il est un peu plus de 22 heures et la scène a lieu dans la cuisine de La Main à la Pâte, un restaurant de la rue Saint-Paul, à deux pas de la Place Cathédrale, en plein c£ur de la Cité ardente. Un écran de télévision ultraplat est accroché au mur et quelques personnes seulement sont réunies près de la plongeuse qui termine une grosse vaisselle : Jova, Lucien D'Onofrio, un ami du dirigeant liégeois, Cvijan Milosevic (l'agent du joueur), Amadeo Candeloro, le patron de l'établissement et nous-mêmes. " J'arrête le foot, je me lance en politique ", lance le nouveau Soulier d'Or. Eclat de rire général. Champagne rosé... Les bulles explosent de joie dans les flûtes. Jova exulte : " La Belgique, c'est mon Amérique. C'est ici que j'ai pu réaliser mes rêves. Et le petit garçon de Bajina Basta est félicité par le chef du gouvernement belge ! J'espère que tout le monde comprend en Serbie ce que je vis ici. J'ai reçu un jour un coup de fil de Boris Tadic, le président de la Serbie, qui savait que j'étais souffrant avant un match de l'équipe nationale. Mais je rigole,... ma politique à moi, c'est le football. " Elle est où cette nouvelle bouteille de champagne ? Le maître de la maison arrive et propose aussi un plat de jambon de derrière les fagots. Jova l'apprécie mais n'exagère pas : deux gorgées de champ', un peu de pâtes, pas plus. Il sait que tout excès se paye cash. Mais cette journée et cette soirée du 13 janvier sont du style de celles qu'on n'oublie jamais. Les événements se sont bousculés dès la fin de l'après-midi. Le match de la journée se joue alors sur deux terrains : au Casino d'Ostende et à Liège. A la mer, le quotidien Het Laatste Nieuws, organisateur du Soulier d'Or, a avancé l'heure du dépouillement des bulletins de vote qui se termine exceptionnellement vers 18 h 30. Le but est de se donner un peu de temps avant le début de l'émission de télévision (20 h 45)... Le résultat est connu mais le secret ne percole pas jusqu'aux oreilles de ceux qui s'installent dans la salle où aura lieu le grand show télévisé. Par contre, les journalistes qui ont assisté au comptage des points préviennent leurs rédactions où le travail peut commencer. Het Laatste Nieuws tente encore une dernière fois de convaincre Jovanovic de venir à Ostende. Le top du journal essaye de négocier avec Lucien D'Onofrio mais le Standard ne revoit pas son point de vue. A Liège, on n'a pas bougé d'un centimètre. Le journal avait présenté ses excuses après avoir rangé AxelWitsel à côté d'horribles criminels dans un sondage diffusé sur son site internet. Le Standard avait certes noté ce revirement et permis aux journalistes de ce quotidien de travailler à Sclessin, mais pas question d'aller plus loin et de participer à un show du journal. D'autant que le quotidien ne s'excusa pas auprès de Witsel et de sa famille, très affectés, et qu'il y avait eu précédemment un autre incident demeuré inconnu jusqu'à présent. En effet, il y a quelques années, c'est sans prévenir personne que le Laatste Nieuws tenta de rencontrer la mère de Lucien D'Onofrio. Effrayée, la vieille dame, qui avait déjà bien dépassé le cap des 80 ans, appela dare-dare sa fille qui habitait à deux pas : des hommes qu'elle ne connaissait pas rôdaient autour de chez elle... Cela a dû jouer dans l'esprit du boss du Standard qui a pu se dire quelque chose comme - Ils veulent que nous allions à Ostende. Je n'ai rien oublié. Non, non si un de mes joueurs remporte le Soulier d'Or, c'est eux qui viendront à Liège et pas le contraire... Ce mercredi 13 janvier, ce n'est qu'aux environs de 23 heures que Jova comprend exactement pourquoi le Standard boycotte le gala du Soulier d'Or. Il a fallu tout lui expliquer car son français est toujours hésitant. " C'est évidemment horrible et je suis à fond avec Witsel mais j'ignorais tout cela. On ne m'avait rien expliqué... ", nous dira-t-il. Cela étant, discipliné à l'égard de son club, il n'était pas question de changer d'avis, même si le Laatste Nieuws contacta quelques-uns de ses compatriotes pour le convaincre de venir... D'un autre côté, il avait déjà bétonné depuis quelques jours sa propre décision de ne pas aller à Ostende. Sa deuxième place de janvier 2009, à quatre points de Witsel, lui est restée à travers de la gorge et il ne voulait plus jouer au faire-valoir, au gars sympa qui félicite le vainqueur. De plus, on lui avait certifié à Liège qu'il ne gagnerait pas. Pour mieux le garder sous la main en cas de succès ? D'un autre côté, Jova a quand même participé à sa façon au succès de l'émission télévisée de VTM (qui a diffusé le gala du Soulier d'Or) avant qu'elle ne commence. Comment ? Opéré au genou (extraction d'une souris articulaire) par le docteur Nebojsa Popovic au Qatar en décembre, il ne bénéficia que de quelques jours de congé entre les fêtes. Une équipe de VTM l'a suivi à Novi Sad et à Bajina Basta. Jova a donc consacré une partie de ses congés à ces journalistes. A Bajina Basta, ils ont été reçus par ses parents et ils ont même logé dans une maison que Jova a récemment achetée... Située en altitude dans le massif montagneux de la Tara, elle trône dans un décor de cartes postales. Une rencontre avait été prévue avec le cinéaste Emir Kusturica, fan de Jovanovic, mais fut annulée par manque de temps. C'est dire si Lane ( Bambi en serbo-croate) a été disponible avant de prendre sa décision de ne pas aller à Ostende : " Et quand j'ai décidé, j'ai décidé pour le meilleur et pour le pire. Je ne suis pas une girouette. " Retour sur ce mercredi 13 janvier, vers 19 h 15. Jova nous appelle : il chante dans sa voiture. Un grand moment de bonheur pour lui qui lui fait reprendre le refrain de sa chanson préférée. Il nous fixe rendez-vous au Régina, la taverne de Dragan Tancev. Il connaît le verdict : " Je suis sous le coup de l'émotion, ravi, heureux, honoré. Des journalistes me sonnent sans arrêt. Je cherche quelqu'un qui a VTM. J'ai changé d'appartement et je n'ai pas encore le câble ou le satellite. " Tancev a tout cela chez lui, et même du champagne et tout ce qu'il faut pour un bon apéro mais Jova change d'avis à 20 h 15 : " Pierre, viens à la Main à la pâte mais seul, pas de photographe, pas de collègues. Je suis ici avec Lucien D'Onofrio. Il y aura une conférence de presse demain à l'Académie Robert Louis-Dreyfus. Ce soir, je réponds au téléphone mais je ne vois personne... " Il n'y a pas loin entre le Régina et La Main à la pâte. Mais que ce soit dans l'un ou l'autre établissement, les clients croisent les doigts pour Jova : ils ne savent pas encore que les jeux sont faits. Lucien D'Onofrio est installé dans le fond de la salle, dos au mur, comme pour être le premier à saluer les nouveaux venus. A distance, il a battu ceux qui jouent au Casino d'Ostende. Il n'aime pas la foule. Son front est encore bronzé, souvenir des quelques jours de vacances qu'il a passés avec la famille Zidane dans un paradis du golfe Persique. Il a joué au football dans le désert avec Zizou et son fils, Enzo. Ce dernier a du talent et D'Ono s'est promis d'aller le voir au Real Madrid où il joue en équipes de jeunes. Mais avant cela, il faut régler le cas Jova. Dans la vie, et à table, Lucien D'Onofrio avance calmement ses pions. Il parle de " son plus grand entraîneur " ( Tomislav Ivic qui rédige actuellement un livre de souvenirs avec un journaliste, Zdravko Reic), évoque ses vacances en ex-Yougoslavie avec Sead Susic (ex-Liège, RWDM) et son amitié pour Zoran Filipovic (ex-Club Bruges). Jovanovic est impressionné. D'Ono connaît tout le monde. Il est un peu plus de 23 h. Appel d'un journaliste : -On vient de voir Jova à Londres, c'est vrai ? ! Eclat de rire général. Et quid de l'AC Milan ? Les données du problème sont connues : les Milanais, c'est le top, mais ils cherchent du renouveau. Même s'il se débrouille bien, David Beckham rentrera en Californie la saison prochaine. Pippo Inzaghi a encore plus que de beaux, certes mais il ne tient plus tout un championnat. Ronaldinho se réveille en vue de la Coupe du Monde mais ses batteries sont de plus en plus vite plates. Il y a donc de la place sur l'échiquier offensif de Leonardo,... même si Jova se méfie du renouveau de Ronaldinho. " Je suis persuadé que Jova a le potentiel pour réussir dans n'importe quel grand club ", avance D'Ono. " Et, ici, il a acquis une dimension qui conviendra au football italien. Milan s'est considérablement amélioré en Belgique. C'était un bon joueur et il est devenu un grand joueur chez nous. Maintenant, il ne se lance plus seulement dans les raids fous qui lui ont permis de se faire connaître. Il lit désormais bien le jeu et agit à des moments bien choisis. Il lui manque encore un petit quelque chose : la percussion au sortir d'un dribble ou d'un crochet. Boum, but, on se serre la main et on gagne. Vite fait, bien fait. Mais Jovanovic tente encore parfois le dribble de trop qui convient aux arrières adverses. Quand il aura corrigé cette petite carence il sera dans le top des attaquants européens : l'AC Milan le sait. Je l'ai dit à la direction de Milan mais ce sera à Jova de choisir entre Milan, la Juventus ou Liverpool. Il est en fin de contrat et c'est lui qui choisira. " C'est le moment de passer un coup de fil à Bajina Basta. Les parents de Jovanovic n'en croient pas leurs oreilles. Le slivovic (alcool serbe) va couler à flots toute la nuit. Le joueur du Standard aimerait aller les chercher un jour en jet privé. Un rêve qui deviendra peut-être réalité. La saison passée, le Real Madrid envisagea de le louer six mois. Predrag Mijatovic était alors le directeur sportif du club. Jova a refusé et Mijatovic a dépensé des fortunes sur le marché néerlandais. Mijatovic est redevenu agent de joueurs et a tenté des approches auprès de Jova qui les a repoussées. Les cartes de D'Ono sont plus intéressantes car ses contacts se font de club à club et ne sont pas pollués par des agents surgis de nulle part. La Juventus est très intéressée car elle entend étoffer le côté gauche de sa ligne d'attaque. Mais il y a un problème : la Juventus veut Jova tout de suite, avant fin janvier. Et le Standard ne peut pas se permettre de déforcer sa ligne offensive. " Nous n'avons pas besoin d'argent ", rappelle D'Onofrio. " En tout cas, pas pour le moment. Le Standard a un compte en banque bien garni. Si j'avais voulu faire de l'argent avec Jova, je l'aurais cédé pour six millions d'euros à Stuttgart. Non, j'en avais besoin et c'est toujours le cas. Imaginez que je le cède en janvier pour 1,5 million d'euros à la Juventus. Et j'en fais quoi de cet argent ? Je le verse sur le compte du Standard. Et puis alors ? Cela sert à quoi ? Non, non, j'ai besoin d'une équipe et donc de Jovanovic jusqu'en fin de saison. " Liverpool et Rafael Benitez lui font la cour aussi. Cet intérêt fait aussi un plaisir fou à Jova. Le choix n'est pas fait mais ce n'est plus qu'une question de jours. L'AC Milan tient quand même la corde mais rien n'est définitif. Une décision rapide lui permettrait de bien se concentrer sur ses tâches à venir. Il est près d'une heure du matin. Jova prend congé en se rappelant qu'il a une conférence de presse après l'entraînement du lendemain. La deuxième partie du gala du Soulier d'Or aura donc lieu à Liège, comme Luciano le voulait finalement. " Et comment sera le terrain dimanche ?", demande Jovanovic. " Avec mon genou récemment opéré, je me méfie un peu des surfaces trop dures. "Heureux, le nouveau Soulier d'Or s'enfonce dans la nuit, rentre chez lui en pensant à Standard-Anderlecht. D'Ono commande du champagne : il est le grand vainqueur. Demain, toute la presse belge sera à Liège pour Jovanovic, donc pour le Standard. Pour la première fois de l'histoire du Soulier d'Or, le lauréat était absent à la remise du trophée. D'Ono a frappé un grand coup et on se souviendra longtemps de ce sacre unique. par pierre bilic"On a vu Jova à Londres alors qu'il fêtait son Soulier d'Or avec nous à Liège..." "La Juventus le veut en janvier. Ce n'est pas possible pour le Standard"