Le Sporting de Charleroi est-il enfin devenu rentable ? Abbas Bayat, son président, l'assure : " La saison 2005-2006 a dégagé un léger bénéfice ". Info ou intox ? Il y a un an, le manager du club Mogi Bayat nous avait déjà déclaré que son club était parvenu à l'équilibre pour la campagne 2004-2005. Mais les comptes annuels communiqués par le club à la Banque Nationale de Belgique (une obligation pour toute société anonyme) indiquent qu'il n'en était rien. Entre juillet 2004 et août 2005, on relève une perte de 999.000 euros ! Des chiffres que les patrons du Mambourg ne peuvent pas contester puisqu'ils les ont eux-mêmes transmis à la BNB. On attendra donc janvier 2007 et le dépôt des chiffres de la défunte saison à la Banque Nationale pour juger sur pièces comptables. Et être certain que le club a enfin cessé de perdre de l'argent de façon récurrente ?
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Le Sporting de Charleroi est-il enfin devenu rentable ? Abbas Bayat, son président, l'assure : " La saison 2005-2006 a dégagé un léger bénéfice ". Info ou intox ? Il y a un an, le manager du club Mogi Bayat nous avait déjà déclaré que son club était parvenu à l'équilibre pour la campagne 2004-2005. Mais les comptes annuels communiqués par le club à la Banque Nationale de Belgique (une obligation pour toute société anonyme) indiquent qu'il n'en était rien. Entre juillet 2004 et août 2005, on relève une perte de 999.000 euros ! Des chiffres que les patrons du Mambourg ne peuvent pas contester puisqu'ils les ont eux-mêmes transmis à la BNB. On attendra donc janvier 2007 et le dépôt des chiffres de la défunte saison à la Banque Nationale pour juger sur pièces comptables. Et être certain que le club a enfin cessé de perdre de l'argent de façon récurrente ? Le point positif, c'est que ces 999.000 euros représentent une diminution frappante par rapport aux saisons précédentes. Car entre juillet 2000 et juin 2003, le club a perdu 3 fois 3 millions. Puis, 2 millions entre juillet 2003 et juin 2004. Il est ici question de perte d'exploitation. Pour schématiser, c'est la différence négative entre les recettes et les dépenses. En additionnant les pertes d'exercice successives, on obtient la dette reportée : plus de 12 millions pour les 5 exercices étalés entre juillet 2000 et juin 2005 (voir tableau). La société Graydon Belgium, sommité dans le secteur de l'analyse des informations commerciales et de marketing, a étudié la situation comptable du Sporting de Charleroi. Ses conclusions sont plutôt alarmantes. On y apprend que " 97 % des entreprises comparables à cette société anonyme sont en meilleure posture " et que " de gros problèmes financiers structurels sont à craindre à moyen terme ". " Il y a deux hypothèses ", analyse Tony Coenjaerts, directeur de l'hebdomadaire économique Trends/Tendances. " Soit le club est mal géré, soit les recettes sont largement insuffisantes par rapport aux dépenses. Il faut savoir s'adapter au contexte ambiant. Quand on n'a pas les moyens de réserver une table à la Villa Lorraine (un des meilleurs restaurants belges), on va à la baraque à frites du coin... Vivre sur un trop grand pied se paye un jour ou l'autre, on vous présente la note. Le Sporting de Charleroi est virtuellement en faillite. Si cette société anonyme ne bénéficiait pas du soutien financier de ses actionnaires, elle aurait dû mettre la clé sous le paillasson depuis longtemps ". Coenjaerts tempère quelque peu le résultat de la première année de l'ère Bayat : " Il a repris une ASBL qui n'était pas prospère du tout et a hérité d'une situation pas très nette au départ. Je peux donc comprendre les résultats du premier exercice. Mais il faut signaler aussi que ce premier exercice ne couvre que 11 mois au lieu de 12, vu la date de création de la SA - NDLA : 31 juillet alors qu'un exercice débute le 1er juillet. Ce qui revient à dire que si l'exercice avait été complet, la perte d'exploitation aurait été encore plus importante ". La perte record des premiers exercices s'explique évidemment, en bonne partie, par le train de vie qu'avait choisi Abbas Bayat pour son club - appelé à devenir une espèce de Manchester United continental. A l'époque, rien n'était trop beau pour les Zèbres, dont certains rigolent encore quand ils repensent à leur plantureux contrat, à l'une ou l'autre prime de victoire encaissée... après une défaite " encourageante " ou au parc d'une trentaine de jolies Mercedes qui étaient mises à la disposition des footballeurs et des autres employés du Sporting... Il fut une période où ce club ne reculait devant aucun sacrifice et aucun engagement : un employé pour alimenter le site Internet, un autre pour communiquer vers l'extérieur, un autre encore pour gérer les relations avec les supporters, etc. C'était aussi la mode des noyaux annexes, comprenant certains joueurs dont le Sporting jugeait qu'il n'avait plus l'utilité mais dont il devait toujours assurer le plantureux salaire fixe. En 2001 et 2002, le club avait ainsi près de 20 équivalents temps pleins en plus qu'aujourd'hui et déboursait plus de 4.300.000 euros en frais de personnel. Enorme pour un petit club du championnat de Belgique. Abbas Bayat est l'exemple parfait de ces businessmen qui brillent dans leurs affaires mais se plantent royalement dans leur costume de patron d'un club de football. C'est d'ailleurs la bonne santé de sa société, Sunnyland Distribution, qui lui permet de continuer à payer les salaires et les factures du Sporting - il a aussi avancé 2,5 millions de sa cassette personnelle. Mais les déficits d'exploitation successifs ont conduit à un résultat catastrophique en capitaux propres négatifs (capital social du club - perte reportée) : 8.567.000 euros en juin 2005. En vulgarisant, on peut dire que cette somme est le trou qui resterait si le club était liquidé. Et de ce montant, 7.500.000 euros sont dus à la banque Dexia. Tous ces résultats sont d'autant plus étonnants quand on prend connaissance de la succession d'aides financières apportées par le pouvoir local. Voici quelques exemples. Le Sporting a contracté deux gros emprunts bancaires depuis sa reprise par Abbas Bayat : 4.959.000 euros en 2001 (un montant qui a servi à éponger le passif du club repris - 6,2 millions) et 2.500.000 euros en 2003. Dans les deux cas, la Ville a négocié avec sa banque, Dexia, un taux d'intérêt préférentiel. Le premier prêt est remboursable en 15 ans, le second en 20 ans, et ils ont tous les deux fait l'objet d'un délai de carence de 5 ans - période pendant laquelle l'emprunteur ne rembourse que des intérêts, pas de capital. Actuellement, le club rembourse déjà près de 500.000 euros par an en intérêts. Mais le remboursement des premières tranches de capital (près de 400.000 euros annuels) devra se faire dès 2007 et des négociations devraient débuter prochainement pour repousser cette date butoir (voir encadré). Autre faveur de la Ville : elle a couvert les deux emprunts (le premier en rang 1, le second en rang 2 derrière Sunnyland). On peut d'ailleurs s'étonner que la Ville n'ait pas exigé d'avoir un observateur dans le conseil d'administration du Sporting quand elle accepta de cautionner près de 5 millions en premier rang. Car ce sont quand même les deniers des citoyens de Charleroi qui seront sollicités si le club ne parvenait pas à honorer ses obligations. L'achat de places aux matches des Zèbres est une autre façon, pour la Ville, d'aider le Sporting. Un exemple : la Régie Foncière, organe qui gère le patrimoine immobilier de la Ville, s'est engagée à acheter, pour chacun des 17 matches des saisons 2005-2006 et 2006-2007, 2.500 places à 5 euros. Total : 425.000 euros. " Ces places sont distribuées dans les écoles notamment ", signale Philippe Gillet, le patron de la Régie Foncière. " C'est une façon de favoriser l'intégration des jeunes par le sport ". Mais du côté de l'organe de tutelle, on ne raisonne pas de la même manière. Depuis quelques mois, cet organe s'intéresse de près à tout ce qui se passe dans la vie politique carolo, et il vient de décréter qu'un tel marché était illégal. Philippe Gillet confirme : " Il est probable que la convention d'achat de tickets pour la saison 2006-2007 devra être annulée ". Perte sèche pour le Sporting, dans ce cas : 212.500 euros. Diverses intercommunales ont fait la même faveur au club. Les CPAS aussi. On peut s'attendre à ce que cette aide indirecte disparaisse très prochainement ou soit en tout cas réduite. " Je n'ai pas de problème avec ce système ", dit Olivier Chastel, le député fédéral et conseiller communal MR qui a allumé la vie politique carolo en étant le premier à dénoncer la gestion foireuse des sociétés de logements sociaux. " Mais il faut alors que tout soit transparent, que l'achat de places soit décidé en conseil d'administration des intercommunales. Quand les places ne sont pas distribuées aux jeunes ou aux gens en difficultés financières mais aux amis et aux copains des amis, je suis beaucoup plus réticent ". Autre exemple d'aide publique indirecte : le sponsoring maillot de l'intercommunale de télédistribution Brutélé. Jean-Claude Van Cauwenberghe en est un des vice-présidents du conseil d'administration : ça facilite les choses ! Sans dire qu'il cautionne ce système, Olivier Chastel signale qu'il est très répandu : " Le Standard est lourdement sponsorisé par l'ALE et le club de basket de Mons reçoit aussi un très fort soutien d'une intercommunale. Encore une fois, cela ne me pose pas de problème dès le moment où tout se décide dans la plus parfaite transparence, quand tout le conseil d'administration marque son accord ". Les flux financiers entre le Sporting et la Ville se font aussi dans l'autre sens. Ainsi, la location du stade n'est plus gratuite depuis la reprise du club par Abbas Bayat. Quand le Mambourg fut transformé pour l'EURO 2000, l'échevin des Sports Claude Despiegeleer espérait que la Ville ne payerait pas de TVA sur la partie des travaux qu'elle finançait. Mais cette faveur lui fut refusée et il fallut trouver d'autres solutions pour que la Ville récupère une partie de son investissement. Le stade est alors devenu payant : 45.000 euros par trimestre pendant 30 ans, à verser à la Régie Foncière. Payables trimestriellement... en principe. " Le club se fait régulièrement tirer l'oreille ", signale Philippe Gillet. " En général, il essaye de reporter ses paiements le plus loin possible dans le temps. Du temps de Claude Despiegeleer, il a même fallu envoyer des recommandés au Sporting et le menacer d'exploits d'huissiers. Mais tout finit toujours par rentrer dans l'ordre. Il y a encore eu un petit couac à un moment où le club nous devait 170.000 euros. C'est cette fois-là que l'occasion s'est présentée d'acheter 2.500 places à 5 euros pour chaque match pendant deux saisons. Nous en avons profité pour contraindre la direction à apurer sa dette, sous peine de ne pas conclure le marché d'achat des tickets ". Aujourd'hui, le club doit avoir un ou deux trimestres de retard dans le paiement de son loyer, signale encore le numéro 1 de la Régie Foncière. Quel intérêt Abbas Bayat a-t-il à poursuivre cette comédie ? Quel plaisir peut-il encore tirer dans un club qui lui a déjà coûté un tel pont ? Comment le patron justifie-t-il une telle perte ? Quelles sont les raisons d'espérer que ça ira mieux demain ? L'Iranien s'accroche à une bouée : le vent a enfin tourné, il a arrêté de perdre de l'argent chaque saison. " Prenez l'exemple de Cockerill ", lance-t-il. " Cette société a perdu énormément d'argent, mais aujourd'hui, Arcelor réalise des bénéfices énormes. Je ne suis pas nécessairement d'accord quand vous me dites que le Sporting a perdu beaucoup d'argent. Qu'est-ce que ça veut dire, beaucoup d'argent ? C'est très relatif. Je ne vous confirmerai pas que ces pertes sont énormes pour ma société. C'est une société privée et la comptabilité reste donc de la cuisine interne. Nous n'avons pas à donner notre avis là-dessus à la presse. Je me concentre désormais sur la situation d'aujourd'hui, pas sur celle d'hier : nous dégageons à présent un bénéfice et nous allons tout faire pour confirmer cette tendance dans les prochaines années. Beaucoup de choses ont été corrigées dans notre gestion par rapport aux premiers exercices. Nous avons réduit la masse salariale mais il y a aussi eu beaucoup d'autres ajustements dans notre politique, notamment au niveau des coûts opérationnels. Je ne donnerai pas plus de détails ". Il reste à attendre 2007 pour voir si le Sporting sera bel et bien capable de continuer à exister en remboursant son prêt bancaire - s'il n'obtient pas de report de paiement. Cela aussi, Abbas Bayat maintient que c'est de la cuisine interne. Mais il reconnaît que ce sera un cap important. PIERRE DANVOYE