Il y a dix ans, Charleroi se cherchait un nouveau souffle, épuisé par la saga Milan Mandaric qui avait fait lanterner tout un club un an durant avant de refuser de racheter les parts du président de l'époque, Jean-Pol Spaute. C'était le Charleroi d'avant les affaires, une époque durant laquelle les édiles politiques avaient le dernier mot dans les travées d'un Mambourg et trouvaient toujours une solution à coups de belles promesses et d'arrangements entre amis. Un Sporting moribond qui luttait pour ne pas basculer et à la tête duquel Spaute avait perdu du crédit, lui qui avait tant misé sur l'arrivée de l'homme d'affaires serbe établi à Miami.
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Il y a dix ans, Charleroi se cherchait un nouveau souffle, épuisé par la saga Milan Mandaric qui avait fait lanterner tout un club un an durant avant de refuser de racheter les parts du président de l'époque, Jean-Pol Spaute. C'était le Charleroi d'avant les affaires, une époque durant laquelle les édiles politiques avaient le dernier mot dans les travées d'un Mambourg et trouvaient toujours une solution à coups de belles promesses et d'arrangements entre amis. Un Sporting moribond qui luttait pour ne pas basculer et à la tête duquel Spaute avait perdu du crédit, lui qui avait tant misé sur l'arrivée de l'homme d'affaires serbe établi à Miami. Fin décembre 1999, lâché par ses derniers soutiens, Spaute avait décidé de quitter une présidence qu'il occupait depuis 1982. C'était la fin du football de papa, le début d'une nouvelle ère, le football business. Mais en décembre 1999, on ne savait pas tout cela. Le Sporting se débattait dans des finances toujours plus rouges, les caisses vidées par des dépenses irraisonnées et une politique de transfert ratée, et le domaine sportif ne permettait pas d'envisager un avenir radieux. Les dettes (le passif) avoisinaient alors les 2 à 5 millions d'euros et une épée de Damoclès pesait sur l'actif, de nombreux joueurs appartenant à une société de managers et non plus au club. Pour assurer l'intérim, la Ville avait nommé Patrick Henseval, l'ancien chef de cabinet du bourgmestre omnipotent et président de la Région wallonne, Jean-Claude Van Cauwenberghe. Luc Frère, déjà administrateur délégué sous Spaute, devenait officiellement président. La Ville tenait sa revanche après l'échec de l'arrivée de Jean-Claude Darmon, le Monsieur Pub du football français. En coulisses, on s'affairait. " L'échevin des Sports, Claude Despiegeleer, m'appelait tous les jours car il voulait profiter de la période des fêtes pour trouver une solution ", explique Eric Somme, le patron du club de basket des Spirous. " Un an plus tôt, lors d'un direct de basket, un journaliste m'avait demandé qui je verrais à la tête du Sporting. J'avais alors sorti spontanément le nom d' Enzo Scifo. Je m'en suis rappelé et j'ai glissé son nom à la ville. Despi m'a alors demandé - Est-ce que tu ne veux pas aller le voir ? Mais je ne le connaissais pas. C'est pour cela que je me suis rendu au rendez-vous avec un ami, l'ex-journaliste Roger Laboureur qui l'avait prévenu. " A cette époque, rien ne prédisposait Scifo à rallier Charleroi même si Anderlecht lui avait signifié qu'il n'y aurait pas de prolongation à son contrat qui prenait fin en juin 2000. " Une semaine auparavant, j'avais été contacté par le Standard ", explique aujourd'hui Scifo. " J'étais à Barcelone avec mes deux filles en train de tourner une pub pour Danone. Revenu en urgence, j'avais discuté dans un restaurant de Liège avec Luciano D'Onofrio et Tomislav Ivic, l'entraîneur de l'époque. Après trois, quatre heures de discussion, nous étions très proches d'un accord. Mais cela a finalement capoté. Pourquoi ? Car le Standard me voulait tout de suite. Moi, je n'avais pas envie de me précipiter, même si les Liégeois me proposaient un contrat très intéressant sur le plan financier (deux années comme joueur et une comme entraîneur). " Oui mais voilà, Scifo ne se voyait pas quitter précipitamment le club de son c£ur, Anderlecht. " Le jour où on s'est rendu chez Enzo ", continue Somme, " il faisait la une des médias avec le maillot du Standard. Le soir, il avait rendez-vous avec les dirigeants liégeois. De 12 à 15 h, on a parlé de choses et d'autres puis il nous a demandé pourquoi on était venu. Je lui ai alors parlé du projet du Sporting. Il semblait séduit. Est-ce que cela a influencé sa décision de ne pas aller au Standard ?"" J'avais besoin d'un peu de réflexion et Charleroi m'en donnait ", raconte Scifo. " Je devais penser à ma reconversion et le Sporting m'a parlé de ce projet de dirigeant. Et comme je croyais beaucoup en la région... ". Somme n'a pas dû se montrer très convaincant : " Je n'avais pas grand-chose à lui proposer. " Ce n'est qu'une fois le dossier Standard fermé et après une deuxième rencontre avec Somme que le projet prend véritablement forme : faire venir Scifo à Charleroi pour donner au club une nouvelle impulsion. Lui donner la possibilité de terminer en roue libre sa carrière de joueur avant d'endosser le costume de président. " On me proposait un contrat de huit ans ", continue Scifo. " Puis tout s'est accéléré. "Fin décembre 1999, Scifo prend rendez-vous avec les principaux dirigeants carolos dans les bureaux du bourgmestre, le tout orchestré par Van Cau. " Cela devait se passer entre nous. Il ne devait y avoir que cinq personnes mais toute la presse était là ", se remémore Scifo. " J'étais très déçu ce jour-là. Pas par l'accueil car cela prouvait qu'on croyait en moi mais par la forme. On s'est retrouvé à une trentaine dans une pièce et on a dû faire une conférence de presse sous la pression des journalistes alors qu'il s'agissait simplement d'une réunion de négociation ! Je ne voulais pas m'exposer directement. Ce n'est qu'après la conférence de presse que l'accord s'est finalisé. Les circonstances m'ont poussé à accepter le job. J'ai eu l'impression d'avoir été forcé. Quand j'ai vu tout ce monde dans la salle, je me suis dit que je ne pouvais plus faire marche arrière. " " On a été débordé par la rapidité et l'ampleur que cette affaire a prise ", dit Somme. " Scifo s'est retrouvé à l'hôtel de ville à devoir tenir une conférence de presse. On n'y avait jamais vu autant de monde sauf pour l'affaire Dutroux. Or, il n'y avait rien de construit. Tout s'est fait à l'improviste. Il n'y avait pas plus improvisé. C'était le côté fonceur de Despi qui voulait dévoiler l'information avant la fin de l'année et absolument dégommer Spaute. " Après la conférence de presse, Somme s'était expliqué dans les colonnes de Sport/Foot Magazine sur le choix de Scifo : " Enzo est un personnage hors norme en Wallonie. Il casse la baraque dans les librairies et même s'il y a un an déjà que je me dis qu'il serait la locomotive idéale pour le Sporting, son bouquin ( NDLR : il venait de sortir son autobiographie) a accentué ma réflexion. Je ne voyais pas d'autres caps à tenir afin de relancer les Zèbres : il fallait imaginer une solution afin de le faire venir au stade du Pays de Charleroi. Il remplira une partie de l'enceinte carolo, s'autofinancera et attirera beaucoup de sponsors vers sa nouvelle équipe. Il ne sera pas qu'un immense ambassadeur de Charleroi. Nous aurons le temps de mettre à point toute une structure financière autour de lui. Je ne crois plus aux mécènes. La roue a bel et bien tourné et il faut désormais former les hommes intéressés par ce job de dirigeants. Le jour où eut lieu la conférence de presse à l'hôtel de ville, les journalistes ont commencé à m'appeler à 7 h du matin... " Comme prévu par les édiles communaux et Somme, l'arrivée de Scifo avait soulevé l'enthousiasme au Pays Noir. Pourtant, l'expérience a vite tourné court. Pendant six mois, Scifo a découvert les arcanes du club, dégottant des cadavres dans chaque placard. En avril, il prenait sa première décision en nommant son avocat, Paul Massart, à la présidence. " Quand j'étais joueur, j'avais déjà pensé devenir président ", dit Scifo. " J'étais convaincu de pouvoir gérer l'aspect sportif d'un club. J'étais motivé mais aussi un peu perplexe. Quand j'analyse cette période avec le recul, je me dis que je ne me prononcerais plus aussi vite. La situation aurait mérité d'être analysée au peigne fin. Il y avait beaucoup de squelettes dans les tiroirs ( sic). Tout le monde me disait que ce n'était pas bon de porter plusieurs casquettes. Et c'est vrai. Ce n'était pas cohérent. J'ai été joueur, entraîneur, président. D'une part, je devais faire des économies mais d'un autre côté, je savais comme entraîneur que cela ne favorisait pas le projet sportif. " Petit à petit, Scifo s'est investi : " Quand j'ai repris les parts de Spaute, je me suis senti responsable. Pourtant, ce n'était pas prévu dans le projet initial. Massart a pris la relève car je ne voulais pas m'occuper du volet administratif. En avançant, on se rendait compte qu'il fallait faire face à de plus en plus de problèmes. On a fait une première augmentation de capital puis une deuxième quand Abbas Bayat est arrivé. J'ai investi 250.000 euros dans un premier temps. Au total, je dois avoir mis 27 millions d'anciens francs (700.000 euros) dans le club. De janvier à juin, on a beaucoup travaillé dans l'ombre. On a appris à collaborer avec les personnes en place et c'est à moment-là qu'on a amené Manu Ferrera comme entraîneur. " Pourtant, si Charleroi avait trouvé de nouveaux fonds, il n'allait pas spécialement mieux. Tant au niveau sportif, les Zèbres décrochant leur maintien lors de la dernière journée face à Anderlecht dans un stade comble, qu'au point de vue financier. " Si j'avais eu une plus grande puissance financière, j'aurais pu mener mes projets à bien ", réfléchit Scifo. " Si j'avais été milliardaire, j'aurais assuré la présidence seul. " Ce ne fut pas le cas. Ce qui provoqua l'arrivée d' Abbas Bayat. " J'avais dit que je continuerais, même en D2. Avec le recul, je me demande si la D2 n'aurait pas été plus facile à supporter ", continue Scifo. " On aurait pu reconstruire. Le bilan de ma collaboration avec Abbas est mitigé. Au début, j'avais l'impression d'avoir un père qui aurait tout fait pour que je réussisse. On ne partageait pas les mêmes avis mais on discutait. Finalement, la presse a mis la pression sur le directeur général, Lucien Gallinella, et dans la précipitation, Abbas s'est séparé de lui. C'est à ce moment-là que j'ai décidé d'arrêter, deux ans après être arrivé. Pas parce que Gallinella était mon ami mais parce que j'estimais que son licenciement n'était pas justifié. Je trouvais qu'il faisait très bien son boulot. On était dans la progression. Ce n'était pas cohérent de viser l'Europe. Il fallait avancer dans la patience. " Dix ans plus tard, Scifo jette un regard ambigu sur son passage à Charleroi. " On m'avait dit que si je réussissais à Charleroi, je pouvais réussir partout. C'est vrai que c'était un peu compliqué. Il y avait trop d'attentes. On peut être exigeant mais pas se précipiter. Les gens n'ont pas compris. Quand on s'investit dans un tel projet et que le club revient de loin, il faut être patient. Or, quand on perdait un match, c'était la catastrophe. Tout le monde croyait que je gagnais des sommes incroyables, que j'étais venu pour prendre du pognon alors que j'étais le seul employé du club à travailler gratuitement. J'ai même dû participer au salaire d'un de mes joueurs. Un moment, je me suis demandé comment je pouvais faire passer cela. J'étais prêt à monter sur le terrain et prendre le micro pour expliquer mon projet. J'avais envie que les gens comprennent et tirent dans le même sens. J'avais même organisé une réunion avec les groupes de supporters. "Et voilà comment la nouvelle positive de la décennie au Mambourg a tourné en eau de boudin : " Je ne regrette pas d'avoir mis fin à notre collaboration. Ce n'est pas une critique envers Abbas Bayat mais je n'ai pas la même philosophie de travail. Il a cette manière de gérer que je ne partage pas. Et puis, en 10 ans, il n'y a pas eu beaucoup de progrès à Charleroi. Si tout ce qu'on a dit s'était réalisé, le Sporting jouerait l'Europe... "par stéphane vande velde - photos: reporters"Il n'y a pas eu beaucoup de progrès. Si tout ce qu'on a dit s'était réalisé, le Sporting jouerait l'Europe...." (Enzo Scifo)