Tubize, samedi 4 septembre. Les Diables rouges préparent la réception de la République tchèque. Le jour de ses 28 ans, surlendemain de son cinquantième match international, Yannick Carrasco se cale dans un local du centre national pour se confier sur son quotidien madrilène, son statut en équipe nationale, d'autres sujets encore, mais pas trop le dernier EURO. À lui comme à tous nos internationaux, il laisse un goût plus qu'amer, on le comprend vite au ton de son discours dès qu'on évoque ce rendez-vous manqué.
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Tubize, samedi 4 septembre. Les Diables rouges préparent la réception de la République tchèque. Le jour de ses 28 ans, surlendemain de son cinquantième match international, Yannick Carrasco se cale dans un local du centre national pour se confier sur son quotidien madrilène, son statut en équipe nationale, d'autres sujets encore, mais pas trop le dernier EURO. À lui comme à tous nos internationaux, il laisse un goût plus qu'amer, on le comprend vite au ton de son discours dès qu'on évoque ce rendez-vous manqué. On dit parfois que 28 ans, c'est la meilleure année pour un footballeur? Tu vois les choses comme ça? YANNICK CARRASCO: Il paraît que les plus belles années sont entre 27 et trente ou 31 ans. C'est vrai que c'est le moment où on connaît sans doute le mieux son corps tout en étant encore au sommet sur le plan physique. À 28 ans, tu joues aussi plus avec la tête, ce n'est plus la folie de la jeunesse. J'entre dans ces années-là, je pourrai dire dans trois ou quatre saisons si c'est la bonne analyse. Tu avais l'impression d'être un peu foufou quand tu étais plus jeune? Tu t'en rendais compte à ce moment-là ou c'est seulement maintenant que tu comprends certaines erreurs? Il y a des choses que tu faisais en début de carrière et que tu évites systématiquement aujourd'hui? CARRASCO: C'est sûr qu'à 18 ans, comme ailier, si j'avais dix fois la balle, j'essayais de passer dix fois, j'y allais en un contre un, même si je devais la perdre neuf fois. À cet âge-là, tu réfléchis moins et tu ne calcules pas tes efforts. Tu veux être dangereux chaque fois que tu reçois le ballon, tu veux être décisif tout le temps. C'est la folie, quoi. Aujourd'hui, c'est différent. Parce que je sais que ça peut être dangereux pour l'équipe. Il y a dix ans, si j'avais le ballon à la 94e minute quand on menait d'un but, j'essayais encore d'aller marquer. Maintenant, dans la même situation, je vais aller vers le point de corner pour gagner du temps. Je lis beaucoup mieux le jeu. Et il y a aussi l'aspect physique qui joue dans mon évolution. Je sens que parfois, mon corps tire un peu plus, je suis un peu raide, je ne suis plus capable d'enchaîner les dépenses d'énergie comme je le faisais en début de carrière. Mon travail en semaine a aussi évolué, je sens que je récupère moins vite, je sais que je dois passer plus de temps en salle avant les entraînements. Quand tu es tout jeune, tu joues plus sur ton talent. Quand tu prends de l'âge, tu privilégies plus le travail. C'est seulement l'âge qui t'a fait comprendre tout ça, ou plutôt des coaches qui t'ont tapé sur les doigts quand tu mettais trop de risques dans ton jeu? CARRASCO: C'est plus mon corps qui m'a appris certaines choses. Et j'analyse aussi mieux le jeu. Avec le temps, tu comprends que tu dois éviter les courses inutiles. Éviter de forcer à tout bout de champ. C'était seulement un peu différent en Chine. Il y avait peu d'étrangers et on comptait sur eux pour forcer le jeu, donc je devais m'adapter. Tu maintiens que c'était une bonne décision de partir en Chine? C'est un truc que tu referais? CARRASCO: Bien sûr, je n'ai aucun regret par rapport à ça. Ça a été une belle expérience, pour le foot, mais aussi sur d'autres plans. J'ai pris de la maturité là-bas, c'était une belle leçon de vie. Ça m'a fait du bien de vivre dans une autre culture. Et puis, après les retours d'Axel Witsel et le mien, qui peut encore dire qu'on perd ses qualités en partant jouer dans le championnat de Chine? On est tous les deux revenus à un haut niveau. Le problème, c'est que les gens n'ont pas foi en moi, et je t'avoue que je ne sais pas pourquoi. Alors, quand je suis parti en Chine, on a dit que je ne reviendrais jamais aussi fort. Mais j'ai toujours dit que le talent était inné et qu'il ne se perdait pas. C'est juste le rythme qui est différent dans un championnat pareil. En Europe, tu dois prendre tes décisions en une ou deux secondes. En Chine, tu as trois secondes. Donc, tu perds un peu le rythme. Mais le talent, tu l'as toujours. Et il suffisait que je m'entraîne quelques jours avec l'équipe nationale pour que tout redevienne comme avant. Autant tu semblais content de partir, autant tu semblais heureux de revenir quand même... CARRASCO: Je te répète que je ne regrette absolument rien par rapport à mes choix de carrière. Tu pourrais refaire une expérience exotique plus tard? CARRASCO: On ne sait jamais, je ne ferme aucune porte. Mais là, je n'y pense pas du tout. Je suis content d'avoir retrouvé le haut niveau et il n'y a que l'Atlético qui me préoccupe. Je ne pense pas plus loin. J'ai toujours vécu au jour le jour, en fait. Si tu dois retenir un moment, une scène de ton passage en Chine? CARRASCO: Le fanatisme des Chinois dès que ça concerne le foot. Et leur générosité. À la fin des matches, je recevais des cadeaux, des cadres, d'autres trucs. Un jour, je suis dans un avion, sur un vol commercial. Pour passer le temps, je mange des bonbons que j'ai achetés à l'aéroport. Sans que je m'en aperçoive, un gars qui est assis derrière moi me filme, puis il met ça sur les réseaux sociaux. Le lendemain, j'apprends que tous les magasins de la ville qui vendent ces bonbons sont en rupture des stock. Les supporters se sont rués dessus. Et quand on rejoue à domicile, ils me lancent plein de paquets sur la pelouse. C'était Saint-Nicolas... Ton analyse de l'EURO trois mois plus tard? L'analyse collective et individuelle? CARRASCO: L'EURO est derrière nous. On est maintenant focus sur autre chose, sur les matches qualificatifs pour le Qatar. On doit regarder devant, pas derrière. On est déçus de ne pas être allés jusqu'au bout, c'est sûr. Sur un plan personnel, tu n'espérais pas plus de temps de jeu? Comme à la Coupe du monde en Russie, tu étais dans l'équipe en début de tournoi puis tu en es sorti. Tu sais pourquoi? CARRASCO: Ces questions-là, tu dois les poser au coach. On est toujours prêts à aider, à n'importe quel moment. Et j'étais prêt. Vu l'état physique d'Eden Hazard avant de commencer le tournoi, tu n'espérais pas encore un peu plus? CARRASCO: Non, ça n'a rien à voir. On ne raisonne pas comme ça, on est un groupe. Et je savais bien que quand il allait revenir, il allait tout de suite redevenir le joueur le plus important de l'équipe. Chez les Diables, on n'est pas dans un processus où on pense aux problèmes des autres pour se projeter dans l'équipe. Et puis, il n'y pas que la place d'Eden Hazard que je peux viser. Je suis polyvalent, je peux être utile à plein d'autres postes, mes coaches le savent. Par exemple, cette saison, j'ai joué les deux premiers matches du championnat d'Espagne en pointe. Tu travailles avec deux coaches très différents dans la relation et la communication avec les joueurs. Roberto Martínez reste toujours super calme, il vous protège. À côté de lui, Diego Simeone, c'est le feu permanent. C'est facile de faire le switch quand tu reviens chez les Diables? CARRASCO: Chaque entraîneur est différent, on doit pouvoir s'adapter très vite, ça ne m'a jamais posé de problème. Et c'est bien d'avoir deux personnalités aussi différentes, ça permet d'apprendre, d'évoluer. Ce n'est pas parfois difficile d'encaisser les discours et les remarques de Simeone? Ce n'est pas plus simple d'avoir face à toi un zen comme Martínez? CARRASCO: Quand Simeone s'exprime et met le doigt sur des choses qui peuvent faire mal, je vois ça comme quelque chose de positif. Il veut nous faire progresser, c'est ça le but. Il te prend à part, ou il te convoque avec le capitaine, ou il te fait ses remarques devant tout le groupe. Quand c'est bien, il le dit. Quand ce n'est pas bon, il ne se prive pas non plus. Peut-être que Martínez était comme ça aussi quand il entraînait des clubs. Parce que ce sont deux boulots assez différents. Quand tu es entraîneur, tu ne peux pas non plus être ami avec tout le monde, tu ne peux pas être le pote de tes joueurs. Par exemple, Roberto Martínez ne t'a pas expliqué pourquoi il t'avait sorti de l'équipe à l'EURO? Ou alors il estime que tu es censé le comprendre par toi-même? CARRASCO: Si un entraîneur commence à tout expliquer à tout le monde, ça va lui prendre un temps monstre. Je te répète que le job de sélectionneur est différent de celui de coach d'un club, qui a beaucoup plus de temps pour ça. Tu nous a dit un jour que tu avais parfois l'impression de souffrir d'une mauvaise réputation et qu'on te pardonnait peut-être moins de choses qu'à d'autres joueurs. Tu le penses toujours? CARRASCO: Honnêtement, aujourd'hui, je ne fais plus attention à tout ça. Quand j'étais plus jeune, je m'arrêtais plus à des futilités. Je suis maintenant plus mature, j'essaie juste de jouer mon foot sans m'intéresser au reste. On va toujours plaire à certaines personnes, moins à d'autres. Tu veux donc dire que ce n'est plus important pour toi d'avoir une bonne cote dans le public? Parce que tu serais passé à autre chose? CARRASCO: Il y a juste un truc que je ne supporte toujours pas, c'est l'injustice. C'est dans mon caractère. Si j'ai fait un bon match, je le sais, pas besoin de me dire. Si je n'ai pas été bon, c'est pareil. Ma maman, elle est comme toutes les mamans, elle me dit toujours que j'ai bien joué. (Il rigole). Mais non, parfois c'est faux... Simplement, j'essaie toujours de donner le max. Mais on n'est pas des robots, hein. Les gens doivent accepter que parfois, on soit moins bien. Tu fais des erreurs, tu prends parfois des mauvaises décisions dans ton métier, un footballeur c'est la même chose. À l'EURO, quand tu es monté à trois minutes de la fin contre le Portugal, tu as eu deux occasions pour tuer le match, mais ça n'a pas marché. Trop de pression? Les jambes qui ont tremblé? CARRASCO: Je n'ai jamais eu de pression pour le foot. Je n'en avais pas quand j'ai joué mon premier match pro, je n'en ai pas quand je joue un match à l'EURO ou à la Coupe du monde. J'ai la pression du gars qui joue au parc avec ses potes. Ma mentalité, c'est: "Si je le fais bien tant mieux, si je le fais mal, ça ira mieux au prochain match". On essaie tous de bien faire, mais on peut avoir un mauvais jour, la tête moins fraîche. Tu travailles avec un préparateur mental? CARRASCO: Je ne l'ai jamais fait. Parce que je n'en ai jamais eu besoin. Un jour, peut-être. Ça reste un tabou chez les footballeurs, quand même. CARRASCO: Oui, des gars ont parfois honte de reconnaître qu'ils sont faibles mentalement. Mais tu ne peux quand même pas être aussi détendu quand tu joues une demi-finale de Coupe du monde devant 65.000 personnes que quand tu joues le dernier du championnat d'Espagne avec l'Atlético? CARRASCO: Vraiment, la pression, le stress, je ne ressens rien de tout ça. C'est sûr que je vais être plus relâché si on affronte le dernier du classement, que la concentration sera différente si on joue un tout gros match dans un tournoi, mais ça s'arrête là. Il y a des gars de trente ans qui doivent passer aux toilettes avant un match. Moi, rien. J'aurais plus de mal à parler sur un podium devant cent personnes qu'à jouer dans un stade avec 70.000 personnes.