Son histoire est tatouée sur sa peau. Et ce n'est pas un roman à l'eau de rose. Chaque tatouage exprime une bonne dose de chagrin. Dans sa nuque, on peut lire " Paulo ", le nom de son père, décédé d'une tumeur au cerveau alors que Wesley Moraes n'avait que 9 ans. Sur son bras gauche, un dessin d'un père avec un enfant, autre hommage à l'homme qui lui a appris à jouer au football et à surmonter les coups durs. Et il y en a eu. Sur son biceps, on peut lire " Gustavo ", du nom du fils de sa soeur, décédé alors qu'il jouait déjà en Slovaquie.
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Son histoire est tatouée sur sa peau. Et ce n'est pas un roman à l'eau de rose. Chaque tatouage exprime une bonne dose de chagrin. Dans sa nuque, on peut lire " Paulo ", le nom de son père, décédé d'une tumeur au cerveau alors que Wesley Moraes n'avait que 9 ans. Sur son bras gauche, un dessin d'un père avec un enfant, autre hommage à l'homme qui lui a appris à jouer au football et à surmonter les coups durs. Et il y en a eu. Sur son biceps, on peut lire " Gustavo ", du nom du fils de sa soeur, décédé alors qu'il jouait déjà en Slovaquie. Sur son bras droit, la vierge Marie. Sa maman s'appelle Maria et lui a donné la foi. C'est pourquoi on peut lire " God's Child " et " Fé " (Enfant de Dieu et Foi) . Lorsqu'il est devenu papa à 15 ans, pas question d'avorter et Yan, son fils, a été accueilli à bras ouverts. Un an plus tard, il devenu père une seconde fois. Cette fois, c'est une fille, Maria Eduarda, qui a trouvé une place sur un corps impressionnant, où on découvre également un ballon de foot avec des ailes. À l'époque, pourtant, il ne joue qu'en salle, des petits quatre contre quatre au cours desquels il touche beaucoup le ballon. Devenu papa, il doit songer à gagner sa vie et se met à jouer sur herbe mais il ne sait pas ce qu'est une ligne de course et semble complètement perdu dans les grands espaces. Cruzeiro et l'Atlético, les deux clubs de Belo Horizonte, ne veulent pas de lui. Pas plus que Gremio, le grand club du sud du Brésil. Ça lui fait mal mais il est alors repéré par l'agent de joueurs Paulo Nehmy qui s'occupe de lui comme d'un fils et lui obtient un petit contrat à Itabuna Esporte Clube, une formation du 6e échelon du football brésilien, dans l'état de Bahia, à 1200 km de chez lui. Après quatre mois, il passe un test avec les U19 de l'Atlético Madrid mais n'est pas retenu. Il débarque ensuite à l'AS Nancy-Lorraine, où il ne reste que quelques mois avant de rentrer à Itabuna, terriblement déçu. Comme il n'y gagne pas suffisamment sa vie, il travaille à la chaîne dans une usine. Sa tâche : mettre des vis et des boulons dans des sachets puis dans des boîtes. Ça lui rapportait 600 reals (160 euros) par mois. Après six mois, Hans Coret, le directeur d'Intergol B&S, l'envoie à l'AS Trencin, le club slovaque dirigé par l'ancien international hollandais Tscheu La Ling. " C'est un ami de son agent qui m'avait refilé son nom. J'ai cherché sur YouTube et j'ai vu quelques images. Je savais que Tscheu cherchait un attaquant de pointe. " En mai 2015, alors que le Brésilien y effectue un test dans le froid, le Futbalový Klub AS Trencín est en route vers son premier titre de champion et la première victoire en coupe de son histoire. De 2008 à 2011, le club a évolué dans l'anonymat de la D2 mais Tscheu La Ling s'est montré patient. L'ex-ailier de l'Ajax l'a racheté pour un peu moins d'un demi-million d'euros (stade compris) en 2007 et il y a appliqué sa philosophie, basée sur l'école de l'Ajax des années '70. Il achète et forme des jeunes, les revend et réinvestit l'argent dans la formation. La liste des joueurs passés par Trencin est impressionnante : Samuel Kalu (Girondins Bordeaux) Moses Simon (Levante), Stanislav Lobotka (Celta Vigo), Leon Bailey (Leverkusen)... Pendant six mois, Wesley s'entraînait avec les U19. Progressivement, il se rapproche du noyau A et obtient un contrat. " Il avait envie d'apprendre et ne se plaignait jamais ", dit Leo van Veen, le directeur technique de l'époque. " Il ne parlait que portugais mais, petit à petit, il apprenait quelques mots d'anglais et nous pouvions analyser des vidéos avec lui. " Hans Coret approuve. " Trencín voulait qu'il joue en pointe alors qu'avant, on lui demandait de décrocher ou de jouer en 10. Il était habitué à toucher beaucoup de ballons et devait s'habituer à rester devant. " Et puis, la ville slovaque n'a rien à voir avec Juiz de Fora, où il est né, un endroit cosmopolite de plus d'un demi-million d'habitants avec beaucoup d'activités culturelles. Trencin est une ville sombre de 60.000 habitants et les gens sont très distants, comme souvent dans les pays de l'ancien bloc de l'Est. De plus, il n'y a pas grand-chose à y voir : un château du Moyen-Age, un centre commercial, une discothèque ringarde et un bowling, rien de plus. Le temps s'y écoule encore plus lentement que le débit de la Váh, la rivière locale. " Il ne demandait pas grand-chose : il était là pour jouer au football et gagner sa vie. Il n'avait pas le mal du pays, d'autant qu'il y avait deux autres Brésiliens - Ramon et Jairo da Silva. Deux gars sérieux qui lui servaient de guides. Au début de la saison suivante, il est repris en Première. Le vestiaire est une tour de Babel, avec des jeunes joueurs talentueux venus des quatre coins du monde : deux Chinois, six Nigérians - dont Kingsley Madu (Zulte Waregem) et Kalu -, un Autrichien, un Serbe, trois Néerlandais, un Anglais ( James Lawrence, Anderlecht), seize Slovaques et trois Brésiliens. Son troisième match, au tour préliminaire de la Ligue des Champions, est entré dans l'histoire. " C'était au Steaua Bucarest ", dit Coret, dont les deux clients ont brillé. Jairo da Silva a délivré trois assists et Wesley a inscrit ses deux premiers buts sous le maillot slovaque. " Le deuxième était très spécial : il a surgi au premier poteau et a marqué de la tête. Ce jour-là, j'ai compris qu'en jouant en pointe, il aurait davantage de chances de scorer. " Van Veen constate des progrès rapides. " Il était grand et fort, ne se laissait pas bousculer. Il gardait bien le ballon, ce qui lui permettait de jouer dans l'entrejeu également. Il faisait des une-deux, se retournait et ouvrait le jeu... Il savait ce qu'il faisait. Et il était très dangereux au premier poteau, cela se voyait quand on travaillait la finition à l'entraînement. De plus, malgré sa taille, il se tirait fort bien d'affaire sur synthétique et était très rapide. " Parfois, il souffre du dos. Les médecins constatent ainsi qu'il a une jambe trois centimètres plus courte que l'autre. " C'est pour ça qu'il court bizarrement ", dit Van Veen. " Il balance de gauche à droite. " Il est pourtant rarement blessé et est une des révélations de la première moitié de championnat : 22 matches, 8 buts, 5 assists. Bruges le repère. Il a une grosse marge de progression mais son profil correspond à ce que Michel Preud'homme recherche. Il signe un contrat de trois ans et demi. " Nous ne nous attendions pas à ce que ça aille aussi vite mais cette saison-là, Trencin a vendu presque toute l'équipe. Je ne crois pas que Bruges pouvait attendre plus longtemps ", dit Coret qui, un an plus tôt, avait déjà placé Claudemir au Stade Jan Breydel. Il est impressionnant physiquement mais Dévy Rigaux, le team manager, remarque qu'à l'intérieur, il est très fragile. " Très différent de José Izquierdo, qui affichait toujours un sourire désarmant, par exemple. Wesley était plutôt rustre, il observait beaucoup. Probablement parce qu'il ne savait pas trop à quoi s'attendre ici. Il se demandait s'il aurait le niveau. " Dans le vestiaire, il se rapproche du clan brésilien - Claudemir, Felipe Gedoz et Leandro Pereira -, des gens avec qui il peut parler et qu'il prend en exemple. " Mais Leandro venait de Palmeiras, un grand club, tandis que lui n'avait joué que six mois en Slovaquie ", dit Rigaux. Il se pose trop de questions. Preud'homme lui fait vite comprendre qu'il doit se montrer patient et attendre son tour car la liste des attaquants est longue. Il est grand (1m91), costaud (93 kg) et rapide, c'est un des meilleurs joueurs du groupe mais, sur le plan tactique, il n'est nulle part. Michel Preud'homme s'en aperçoit et d'autres aussi. C'est logique puisque, quatre ans plus tôt, il jouait toujours en salle. Il part en profondeur lorsqu'il faut décrocher et se replie lorsqu'il faut créer des espaces dans le dos des défenseurs. Il ne comprend pas grand-chose. Ou alors, il tire au but n'importe comment lorsqu'il suffit de placer le ballon. Son jeu de tête est dramatique. Philippe Clement, un spécialiste en la matière, passe des heures sur le terrain avec lui. " Attaque le ballon et personne ne t'arrêtera ! " Les premiers mois à Bruges sont très durs. Le diamant doit être taillé. Sur le terrain mais plus encore en dehors. Gedoz, qui aime trop les sorties, n'est pas un exemple à suivre. Wesley se fait régulièrement taper sur les doigts par les membres du staff qui demandent à Izquierdo et Claudemir de l'aider à rester sur le droit chemin. Au cours d'un entretien avec Rudy Heylen, le coach mental, le Brésilien avoue qu'il s'ennuie parfois, qu'il n'a pas suffisamment d'énergie pour se donner à fond. Il mange trop de sucreries l'après-midi et prend des repas trop lourds tard le soir. Rigaux : " Nous avons fait les courses ensemble à plusieurs reprises. Dans son chariot, il y avait des biscuits, des boissons rafraîchissantes et des barres énergétiques. Beaucoup de sucre pour couper la faim alors qu'il aurait mieux valu qu'il mange des fruits ou des yaourts maigres. Il fallait aussi qu'il mange plus léger le soir. Pas de take away, mais des salades qu'il devait préparer lui-même. Quand il cuisinait, il m'envoyait régulièrement une photo. Il était fier. Et il sentait qu'il avait plus d'énergie, qu'il était en meilleure forme. Au début, c'était un sacrifice. Désormais, c'est une habitude. Il a compris que son corps déterminerait son avenir et que lui seul en décidait. " Son pourcentage de graisse n'est que de 7,4 %. À Bruges, on comprend que le Brésilien a besoin de beaucoup d'attention. Ce n'est pas anormal. Il a perdu son père très jeune, ne parle avec ses deux enfants et sa mère qu'une fois par jour sur Skype et a peu d'amis. De temps en temps, il se promène en ville ou passe par la bijouterie de Lior Refaelov pour prendre un café. Un ours, oui. Mais en peluche. " J'ai vu des photos de sa famille et de ses amis autour d'une table dans une toute petite cuisine : 25 personnes, toutes avec un maillot bleu et noir de Wesley. Elles comptaient toutes sur lui pour les aider. Parfois, on sous-estime cette pression morale. Il veut que tout le monde soit fier de lui et quand les supporters scandent son nom, il a la chair de poule. Quand on lui dit qu'il a bien joué, son visage s'éclaire. " Mais il a des hauts et des bas. Quand Ivan Leko débarque au stade Jan Breydel, il doit de nouveau s'adapter. Un nouveau boss, un autre football... Il ne doit plus rester en pointe, comme dans le 4-3-3 de Preud'homme, mais faire le pressing et défendre. Se battre, mettre de l'énergie dans les duels avec les défenseurs. Pendant 90 minutes. Et quand il est fatigué, on le fait sortir. Il l'accepte difficilement. " Il ne parvenait pas toujours à relativiser, il se demandait s'il n'avait pas bien fait son boulot ", dit Rigaux. " On voyait à son attitude qu'il était déçu. À un certain moment, on a remarqué qu'il ne se donnait plus à fond dès le début. Il l'a avoué : J'en garde un peu sous la pédale pour faire la différence sur la fin. Il avait compris. Après ses deux cartes rouges, il a un peu peur qu'on le prenne pour un voyou. Il veut faire plaisir à tout le monde. L'entraîneur le dit : Wesley a du coeur. Il est beaucoup plus sensible et émotif qu'il n'y paraît. Je me souviens qu'avant un match à Anderlecht, Rudy Heylen avait montré à chaque joueur un message vidéo d'un membre de sa famille. Lorsque Wesley a vu sa mère, il a eu du mal à contenir son émotion. " Cet été, la Lazio s'est intéressée à lui, ce qui prouve qu'il peut rêver de mieux. Bruges l'a fait resigner jusqu'en 2023 et a revalorisé son contrat. Du coup, il se sent plus important. " Wesley est quelqu'un qui ne demande qu'à progresser ", dit Rigaux. " Les progrès effectués en moins de trois ans sont énormes. Où qu'il aille, il fera tout ce qu'il peut pour ne pas décevoir. Et il adore le football. La semaine dernière, pendant Standard-Charleroi, il m'a envoyé un message : Tu as vu Michel ? Il était fâché hein... C'est un garçon très chaleureux. "