"Je dois admettre que je n'ai jamais aimé les matches. À Manchester United, l'enjeu était trop élevé. J'aurais dû regarder davantage autour de moi et savourer l'instant présent. Je sais que plusieurs joueurs ont été soulagés au moment de raccrocher. "
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"Je dois admettre que je n'ai jamais aimé les matches. À Manchester United, l'enjeu était trop élevé. J'aurais dû regarder davantage autour de moi et savourer l'instant présent. Je sais que plusieurs joueurs ont été soulagés au moment de raccrocher. " Celui qui parle de la sorte n'est pas n'importe qui. Voici peu, dans une interview au Telegraph, Ryan Giggs a admis avoir dû consulter un psychiatre afin de pouvoir gérer les conséquences de sa fin de carrière. L'histoire de Clarke Carlisle en dit long également. Carlisle (37 ans) est un ancien joueur qui a notamment porté les maillots de Burnley, Queens Park Rangers et Blackpool. De 2010 à 2013, il a été président du syndicat anglais des joueurs. Fin 2014, il s'est jeté sous un camion qui roulait à 100 km/h mais.... a survécu. Quelques jours plus tard, le visage couvert de cicatrices, il disait à la BBC : " Chaque profession a ses facteurs de stress. Il y a des gens qui sont armés contre cela mais il y en a d'autres qui sont dépressifs de nature et éprouvent des difficultés à lutter. Ils en souffrent toute leur vie. " Son geste de désespoir était la conséquence de problèmes de santé mentale qui remontaient à l'époque où il était encore joueur. " Je disais à tout le monde que je souffrais de dépression mais on me conseillait de ne pas trop en parler, sans quoi on dirait que j'étais moins fiable. " Dans la société, la dépression est de moins en moins un sujet tabou mais dans le monde du football, on continue à juger les gens au moindre signe de faiblesse. Aujourd'hui, Carlisle est heureux d'être encore en vie, il a couru le marathon de Londres et a créé une fondation dont l'objectif est de faire prendre conscience du problème. Mais il lutte toujours chaque jour contre la dépression. Ces derniers mois, outre-Manche, deux autres histoires de joueurs souffrant de problèmes mentaux ont été révélées. C'est ainsi que, début mai, l'ex-international d'Everton Aaron Lennon (30 ans) a été admis à l'hôpital dans un état " jugé préoccupant " afin d'y être traité pour " une affection due au stress ". Il a repris les entraînements la semaine dernière. Fin juin, le défenseur Steven Caulker (25 ans) a raconté son histoire au Guardian. Cela fait plusieurs années qu'il est dépressif, il a joué des sommes énormes au casino et il souffre d'un problème de boisson. Il a été formé à Tottenham et a signé à Queens Park Rangers en 2014 avant d'être prêté à Southampton et à Liverpool. Partout, il s'est senti incompris " Le médecin du club de Southampton a tenté de m'aider mais les autres se sont contentés de me dire de me donner à fond sur le terrain pour oublier tout ça. Personne ne cherchait à comprendre ce qui se passait dans ma tête. On m'avait transféré pour faire mon boulot, pas pour me cajoler. Comme à QPR, je devais justifier mon salaire mais j'étais tellement mal que j'avais besoin d'aide. " S'il a raconté son histoire dans la presse, c'est parce qu'il espère convaincre les jeunes joueurs souffrant du même problème de chercher immédiatement de l'aide. Souvent, les joueurs qui connaissent des problèmes d'ordre mental après leur carrière en souffraient déjà au cours de celle-ci. Vincent Gouttebarge, chef du service médical du syndicat international des joueurs FIFPro, connaît bien ce phénomène. " Les médias se demandent parfois comment il est possible qu'un joueur qui gagne 50.000 euros par semaine souffre d'un problème mental. C'est une question idiote car l'argent ne vous protège pas de ce genre d'affection. " Certains footballeurs préparent déjà leur retraite footballistique au cours de leur carrière mais la plupart d'entre eux improvisent, avec tous les risques que cela comporte. Selon une étude effectuée en 2010 par la FIFpro, 35 % des footballeurs retraités présentent des symptômes d'angoisse ou de dépression, 28 % souffrent d'insomnie et 25 % ont un problème lié à la consommation d'alcool. " L'étude a permis de mettre en lumière que les anciens joueurs qui trouvaient un travail et y consacraient plus de 30 heures par semaine étaient les moins susceptibles de rencontrer ce genre de problèmes. Car un boulot vous assure non seulement des revenus mais aussi une vie sociale ", dit Gouttebarge. Ryan Giggs peut en témoigner : " Le psychiatre que j'ai consulté m'a donné quelques conseils qui m'ont aidé à m'adapter à ma nouvelle vie. Il m'a dit que je ferais mieux de continuer à m'occuper après ma carrière. Je l'ai fait en devenant consultant lors de l'EURO en France. Par la suite, je suis parti en Inde où j'ai été invité pour un tournoi de futsal. J'ai aussi fait de petites choses, comme m'inscrire dans un club de fitness. J'y consacrais une demi-heure par jour, ça m'obligeait à instaurer une certaine routine. L'an dernier, j'ai aussi enfin pu passer du temps avec mes enfants et j'y ai pris du plaisir. Mais quand ils étaient à l'école, il fallait que je fasse quelque chose. " Une vie sans football peut dès lors s'avérer bien plus compliquée qu'on le pense lorsqu'on joue toujours. " Il faut s'y préparer ", dit Gouttebarge. " Quand on s'entraîne une ou deux fois par jour, on a encore le temps de penser à l'avenir, de mettre de l'énergie dans une formation. " Mais selon lui, la plupart des joueurs n'ont pas ce réflexe. " À partir du moment où ils signent un bon contrat, la plupart des jeunes ne veulent plus penser qu'au football et ils rechignent à suivre une formation. Mais ils doivent savoir que celle-ci ne leur prendra pas nécessairement beaucoup d'énergie ou de temps. Il ne s'agit pas d'étudier huit heures par jour mais de consacrer quelques heures à réfléchir à ce qu'ils feront après leur carrière. " Car celle-ci peut s'arrêter plus vite qu'on le pense. L'Espagnol Oscar Miñambres (36 ans) en sait quelque chose. Il y a dix ans, alors qu'il avait partagé le vestiaire du Real Madrid avec David Beckham et Sergio Ramos, une grave blessure au genou l'a obligé à ranger ses crampons. Il n'avait jamais imaginé une vie sans football et son horizon était vide. " Je me suis vraiment demandé ce que j'allais bien pouvoir faire ", déclare-t-il dans le magazine espagnol Panenka. " Je n'étais pas dépressif mais j'avais du mal à accepter ce qui m'arrivait car je me demandais comment j'allais faire pour nourrir ma famille. " Finalement, il trouve du travail dans un petit magasin de tabac à Madrid. " Ça fait maintenant des années que j'ai un horaire fixe, de huit heures du matin à huit heures du soir. Les gens me connaissent et ils m'aiment bien. Mais je continue à dire que je n'aime pas ce magasin de tabac ni mon boulot. Je fais ça par nécessité et je le ferai peut-être jusqu'à ma retraite mais ce n'est pas le job de mes rêves, je n'en retire aucune satisfaction. D'autant que je suis contre la cigarette. " Dans le même magazine, le légendaire Raúl (40 ans) parle également du passage de la vie active à la retraite. Pour l'ex-joueur du Real Madrid, de Schalke 04, d'Al-Sadd et du New York Cosmos, qui travaille désormais pour le Real, les choses se sont faites très naturellement. " Je n'ai pas subi de traumatisme. J'ai dû prendre quelques décisions et trouver de quoi m'occuper mais à l'époque où je jouais encore au Qatar, je travaillais déjà à l'Aspire Academy. J'avais quelque chose en tête et je pense que c'est le plus important. Un psychologue peut vous aider, vous donner un fil conducteur. C'est super mais je n'en ai pas eu besoin. " Il affirme que, pendant sa carrière, il n'avait pas le temps de réfléchir à ce qu'il ferait après le football. " On y pense, bien entendu, mais le rythme de vie d'un footballeur est très élevé. J'ai cinq enfants et, quand j'avais du temps libre, j'essayais d'être le plus possible auprès d'eux. Les joueurs qui sont célibataires ont plus de temps pour penser à leur après-carrière. J'aurais, par exemple, voulu apprendre à mieux parler anglais car la connaissance d'autres langues permet de s'exprimer partout dans le monde. Aujourd'hui, il y a des cours en ligne et davantage de possibilités mais avant, c'était plus difficile. " Les clubs en font-ils assez pour préparer les joueurs à la vie après le foot et aux problèmes éventuels qui y sont liés ? Pour Vincent Gouttebarge, il y a moyen de faire mieux. " Ces vingt dernières années, les clubs ont déjà fait de gros progrès en matière de psychologie du sport mais les psychologues qu'ils engagent sont surtout chargés de travailler la mentalité, la concentration et la gestion de la pression, c'est-à-dire d'augmenter le rendement. En matière de santé mentale du joueur, les clubs réfléchissent toujours à court terme. Tout ce qu'ils veulent, c'est que leur personnel soit en forme tant qu'il est sous contrat. " Pour Steven Caulker, les clubs négligent toujours beaucoup trop l'aspect mental. " Le football et les affections mentales ne font pas bon ménage ", dit-il dans le Guardian. " Les choses sont peut-être en train de changer mais, bien souvent, on travaille sans filet. Les joueurs savent que s'ils sont pris en charge et ne peuvent pas jouer pendant un certain temps, un autre prendra leur place. Ils se sentent donc obligés de continuer comme si de rien n'était. " Clarke Carlisle pense également que le chemin est encore long. Et il pointe la fédération anglaise du doigt. " Elle ne donne aucune directive en matière de bien-être des joueurs sur les plans psychologique et émotionnel. Les clubs ne savent donc pas sur quoi se baser. En matière de santé physique, ils savent qu'il faut faire du stretching et prendre des compléments alimentaires pour garder la forme. Une telle approche serait nécessaire en matière de santé mentale également. " Ryan Giggs pense que les footballeurs eux-mêmes ont un rôle à jouer : " Il est important de dire ouvertement ce qu'on ressent et comment on gère le stress ", dit-il. Et il montre l'exemple : " Quand je perdais ma place ou que je jouais mal, j'éprouvais toujours des difficultés. Je me sentais inutile. En cas de défaite, je prenais toujours sur moi. Il arrivait parfois que je reste plusieurs jours sans sortir de chez moi. Aujourd'hui, j'ai compris que cela ne servait à rien et que ce n'était pas normal mais, dans un tel monde, il est difficile de savoir où est la norme. " Et Giggs de conclure : " J'ai appris à prendre le stress au sérieux et je peux dire que j'ai parfois éprouvé des difficultés à supporter la pression. Je me faisais du souci quant à mon après-carrière mais avec le recul, je pense que je me suis bien sorti d'affaire. " PAR STEVE VAN HERPE