Un mercredi après-midi banal de 1988, au Den Deysel, le complexe d'entraînement du Verbroedering Denderhoutem, devenu le FC Dender depuis. Les jeunes s'entraînent. Le président Jef Vijverman préfère enrôler les meilleurs joueurs de ses concurrents en Promotion et l'école des jeunes du club ne jouit donc pas d'une bonne réputation dans la région.

Tout change quand Vijverman embauche Jan Boskamp au poste d'entraîneur. Il est le premier étranger à avoir gagné le Soulier d'Or, il a été champion avec le RWDM (1975) et a participé au Mondial 1978 avec les Pays-Bas. Depuis qu'il a joué à Feyenoord, l'entraînement des jeunes est son hobby. Jan vient d'ouvrir le dépôt de matériel et a gonflé les ballons. Des gamins de dix à douze ans pénètrent sur le terrain. Ils ne comptent pas parmi les grands talents et il leur arrive de mal remettre les ballons que leur lance gentiment Jan. Il ne bronche pas, ne se fâche pas. Il fait preuve d'une patience infinie. Il crie même, enthousiaste : " Bien, essaie encore une fois ! " C'est l'image que nous conservons de Boskamp.

Un grand footballeur

En fait, Robert L'Ecluse, le fils de l'entrepreneur Jean-Baptiste L'Ecluse, qui a fait la grandeur du RWDM, convoitait un autre Néerlandais : Willy Brokamp. Mais l'enfant terrible du MVV avait un style de vie qui l'a fait douter. Il s'est donc demandé si Jan Boskamp, de Feyenoord, ne conviendrait pas mieux. " Nos deux Néerlandais, Nico De Bree et Eddy Koens, ont réagi avec enthousiasme. Ça nous a fait réfléchir. "

Boskamp avait le choix entre le RWDM et Anderlecht mais les Mauves voulaient le voir dans un match amical tandis que Molenbeek avait déjà préparé son contrat. Les Mauves ont sollicité Boskamp pendant des années, se souvient Robert. " Mais Jan ne voulait pas partir. Il passait sa vie au club, jour et nuit. En fait, c'était un match entre Jan et Michel Verschueren : qui resterait le plus longtemps au stade ? "

Boskamp obtient une maison à Woluwe mais Jenny, sa femme, dont il a fait la connaissance à seize ans, ne s'y sent pas bien. Le couple rentre à Rotterdam quand c'est possible. " Mon père a alors bâti une superbe maison pour eux à Relegem, près de Zellik, en un rien de temps. Là, ils se sont sentis chez eux. "

Willy Wellens est arrivé au RWDM en même temps que lui, en 1974. Il considère toujours Boskamp comme un des trois meilleurs footballeurs avec lesquels il a joués. Et il y en a eu beaucoup, puisque Wellens a joué jusqu'à ses 40 ans.

"Jan sautait aux yeux, avec sa grande gueule, mais il était si bon joueur qu'il a été immédiatement accepté. On a oublié qu'il avait été un grand footballeur, très complet. Il n'est pas étonnant qu'il soit devenu le premier lauréat étranger du Soulier d'Or en 1975, l'année du titre. Nous étions à douze, en fait, car il jouait toujours pour deux. Boskamp était au RWDM ce qu' Eric Gerets était au Standard. Il était aussi notre entraîneur. Je n'ai jamais connu de joueur qui ait un tel impact sur une équipe. Ce n'est pas un hasard si Anderlecht a remué ciel et terre pour l'embaucher.

Aujourd'hui, Boskamp est devenu consultant., BELGAIMAGE
Aujourd'hui, Boskamp est devenu consultant. © BELGAIMAGE

Jan était fou de foot. Trois choses comptaient pour lui : le football, le football et encore le football. Il se soignait bien, en vrai athlète. Un samedi, après un match, il m'a demandé si je voulais aller courir le lendemain avec lui. Au lieu de trottiner, nous avons sué pendant une heure trois quarts. C'est ce qu'il appelait un décrassage."

Wellens ne peut compter leurs disputes, en quatre ans. "Quand quelque chose ne lui plaisait pas, il le disait mais ça ne laissait pas de traces. Jan avait bon coeur."

Mettez-moi demain avec les jeunes de Relegem et je travaillerai avec le même enthousiasme qu'à Anderlecht." - Jan Boskamp

Son coéquipier danois Morten Olsen est bien placé pour le savoir. Un jour, sa première femme a disparu sans traces alors qu'elle rejoignait le Danemark en ferry. " J'étais désespéré. Jan est venu passer une semaine chez moi au Danemark. Je me souviens donc plus de l'homme que du footballeur mais il était vraiment le leader, sur le terrain. Il était très fort sur le plan tactique et il dirigeait les autres, en match et à l'entraînement. " Robert L'Ecluse se souvient d'un match de coupe d'Europe contre Torino, en 1980. " Le médecin lui avait formellement interdit de jouer mais Jan n'a rien voulu entendre. Il a livré son meilleur match sous le maillot du RWDM. "

Au feu pour lui

Boskamp effectue ses débuts d'entraîneur au Lierse en 1984. Le président Bruno Cogghe annonce des mesures d'économie. Les professionnels vont perdre la moitié de leurs émoluments. Ils font grève. Boskamp aligne des jeunes, comme Gert Verheyen, qui vient d'avoir seize ans.

Il assiste parfois aux séances des juniors nationaux du Racing Jette. Leur entraîneur, Piet Demol, sait pourquoi : la plupart d'entre eux sont d'anciens Boskamp boys, les talentueux jeunes du RWDM qui ont rejoint Jette en masse et qui vont être titularisés un an plus tard par le nouvel entraîneur. Ce sera Boskamp, a décidé le mécène du club, mais l'affaire ne se fait pas.

Quand le RWDM tombe en faillite, en 1986, Boskamp veut le racheter avec quelques amis investisseurs mais le jour de la vente, il est au Mondial mexicain et il apprend que quelques uns de ses partenaires ont repris le club sans lui. C'est la fin de son amour pour le RWDM. " Si Boskamp avait été en Belgique et avait pu suivre l'affaire de près, tout aurait été différent ", raconte Jean Haeck, un ami de Boskamp.

Au printemps 1990, on demande à Boskamp de venir à la rescousse de Beveren, qui a un pied en division deux, se rappelle Geert De Vlieger, alors aspirant dans une équipe âgée. " Il a passé le balai et mis tout le monde d'accord. " Il manque un point à Beveren pour se maintenir. " Seul le gardien Dirk Rosez a pu partir ", se rappelle De Vlieger. " Boskamp a dit : - Je me débrouillerai avec le jeune gardien, Nico De Bree va le préparer. Je m'en souviens encore ! Il m'a toujours défendu à l'extérieur mais il plaçait la barre très haut, si haut que parfois, De Bree devait le tempérer mais c'est grâce à lui que je suis devenu un bon gardien. J'irais au feu pour Boskamp. Il a toujours donné à ses joueurs le sentiment qu'ils pouvaient traverser les murs, même s'ils étaient parfois très épais. "

Il était toujours fou de foot. " Après la séance du mardi matin, il allait à Zaventem, prenait l'avion pour Barcelone afin de visionner un match de coupe d'Europe le mercredi, jour de congé, et le jeudi, il nous retrouvait, avec des petits yeux. "

People manager

Après Beveren et Denderhoutem, Boskamp est engagé par Courtrai. Jusqu'en janvier 1993. Michel Verschueren, le manager d'Anderlecht, lui demande de passer chez lui. Boskamp croit à une plaisanterie mais obtempère. Quand Verschueren ouvre la porte, il aperçoit Boskamp, un peu plus loin, qui lui demande : - Tu m'as fait venir ?

Ce dimanche-là, Constant Vanden Stock avait convoqué Marc Degryse pour discuter des problèmes d'Anderlecht, qui emmenait pourtant le classement, sous la houlette de Luka Peruzovic. Le mercredi soir, le Croate a assisté à la remise du Soulier d'Or mais on a annoncé son départ le lendemain. Degryse : " Le jeudi matin, j'ai demandé à l'entraîneur-adjoint, Jean Dockx : - Que va-t-il se passer, maintenant ? Dockx de répondre : -Si on nomme celui avec lequel on parle, c'est la catastrophe. Je ne savais pas de qui il parlait. Le vendredi, Jean m'a dit que ça s'annonçait mieux. Et après la séance, Michel Verschueren nous a présentés Boskamp. Il n'a pas tenu de long discours : - Les gars, nous allons faire connaissance. Puis il est parti. " Quelques jours plus tard, le nouvel entraîneur convoque Degryse. " Je lui ai dit que je souhaitais qu'on me laisse en paix car une partie de la presse m'imputait la responsabilité du renvoi de Peruzovic. Jan a répondu : - Ça ne va pas comme ça. Tu dois assumer tes responsabilités mais je vais te soutenir. Il l'a fait. Nous avons été champions trois années d'affilée avec lui. Le travail au quotidien n'est pas toujours amusant, à l'école comme au foot, mais tout va mieux quand on le trouve agréable. Ça s'est traduit par du bon football. Tout était clair : ce qu'il attendait de nous, comment nous devions jouer. Boskamp ne compliquait pas les choses mais quand on n'obéissait pas, ça bardait. " Degryse sa rappelle un match à Boom. Boskamp n'avait pas apprécié la nonchalance de Philippe Albert. " Au repos, ils se faisaient face. J'ai cru que Philippe allait cogner l'entraîneur mais il est parvenu à se maîtriser. Ensuite, il a redressé la situation et l'incident n'a pas laissé de traces. Aad de Mos ridiculisait parfois les gens. Jan était dur mais jamais méchant. Mais quand il a déclaré qu'il y avait des serviteurs et des joueurs porteurs dans toute équipe et que Bruno Versavel a demandé à quelle catégorie il émergeait, j'ai pensé : -Aïe, je dois jouer avec lui et il a des qualités. "

Face à Robbie Rensenbrink et Anderlecht. Les Mauves ont longtemps essayer de l'attirer au Parc Astrid., BARANYI
Face à Robbie Rensenbrink et Anderlecht. Les Mauves ont longtemps essayer de l'attirer au Parc Astrid. © BARANYI

Luc Nilis sait mieux que tout autre que Boskamp soutenait ses joueurs. Il était souvent hué par ses supporters. Boskamp consolait son avant : " Ne t'en fais pas, Lukkie. Je continue à t'aligner. Plus ils te hueront, plus je te défendrai. " Nilis : " Boskamp se serait jeté au feu pou nous et nous lui en étions reconnaissants. On parle souvent d'entraîneurs fins tacticiens mais il est aussi important de diriger son vestiaire, de convaincre tout le monde et de passer de bons moments ensemble. Un entraîneur doit opérer des choix : qui est important, qui faut-il convaincre, qui est contre moi ? Luc, Philippe et moi étions ses protégés. " Boskamp ne jouait pas la seule carte des vedettes, comme l'a appris Degryse : " Peter Maes n'était que deuxième gardien mais il osait lui crier de ces choses... Le message sous-jacent était clair : on pouvait lui dire certaines choses pour autant qu'on travaille avec passion. Il savait tout de nous. Quand nous étions sortis, il souriait, le lendemain matin : - C'était bien, hier ? Il savait ce qu'on faisait, mais pas comme un maître d'école. "

Pendant la saison du titre du RWDM, nous étions à douze car Jan jouait toujours pour deux." - Willy Wellens

Boskamp est champion dès sa première saison chez les Mauves. " Ma contribution ne dépasse pas les 10 %. J'ai simplement permis aux joueurs d'étaler leur talent, effectué quelques corrections et fait en sorte qu'ils aient du plaisir à travailler. C'est ça qui compte. Je m'amuse bien à Anderlecht mais c'était aussi le cas à Courtrai et à Beveren ainsi qu'à Denderhoutem ", déclare-t-il après le premier titre. " Mettez-moi demain avec les jeunes de Relegem et je travaillerai avec le même enthousiasme qu'à Anderlecht. "

Boskamp s'en va après le troisième titre. Herbert Neumann, son successeur, est viré après 52 jours. Piet Demol et Jan sont sur le point de signer pour le club marocain du roi. Le contrat de Piet est en ordre mais celui de Jan requiert encore quelques aménagements. À ce moment, son téléphone sonne. C'est Jean Dockx. Jan veut-il bien revenir ? Il ne préfère pas. " Si tu ne viens pas, je ne t'adresse plus jamais la parole ", répond Dockx. Boskamp accepte, Demol jure et classe le contrat.

Otto a Tbilissi

Quelques années plus tard, Degryse a l'intention de raccrocher, après quelques années au PSV. Boskamp le convainc de jouer un an pour Gand. " Il n'était plus le même. Sa femme était déjà gravement malade et quand il a pris connaissance des dettes du club, ça a été terminé. "

Boskamp est pourtant enthousiaste, à ses débuts à Gand. Il a enfin l'occasion de démontrer que ce qu'il a fait aux Pays-Bas, travailler avec des jeunes, est possible en Belgique aussi. Piet Demol, qui est allé chercher à Malines Gunter Vanhandenhoven, en disgrâce auprès de Georges Heylens, déclare : " C'était spectaculaire car nous allions chercher les talents des autres clubs. Prenez Gunter. Il s'entraînait avec les juniors provinciaux de Malines et le lendemain, il jouait pour La Gantoise. Nous donnions aux jeunes une place à l'école de sport de haut niveau, une indemnité kilométrique et la meilleure formation de Belgique. Des U6 aux U21, chacun pouvait s'entraîner cinq fois par semaine. Six à huit bus convoyaient les jeunes partout. C'était unique. Tous les membres du staff de l'équipe première entraînaient des équipes de jeunes, Jan y compris. Quand Michel Louwagie ou Ivan De Witte voulaient lui parler, il disait : -samedi matin, à dix heures trente. Les scolaires nationaux jouent. Comme ça, Ivan De Witte voyait aussi un match des jeunes. " Il rit. " Le projet a été enterré quand on a appris que le club était au bord de la faillite. "

Prochain arrêt, Tbilissi. Ce qu'il pense de la capitale géorgienne ? " Je n'en sais rien. Ici, je ne connais que le Mac ( McDonalds, ndlr) et le café. " Quand il n'y a pas de football, Boksamp se retire au complexe d'entraînement du Dinamo Tbilissi, où il consulte des piles de livres et de vidéos sur la deuxième guerre mondiale. Pour se rendre au McDonalds et au café, il a un chauffeur personnel, Otto, aussi large que haut. L'ancien champion de judo ne se sépare pas de ses lunettes solaires et porte un costume sombre. Bref, le genre de type qu'on évite en rue. Mais Boskamp s'en fiche : il lui tape allègrement l'épaule. Tout le monde se fige mais Otto ne réagit pas comme on pourrait le craindre. Il rit.

Sur le terrain, Boskamp avait du caractère. Il en a toujours en dehors., BARANYI
Sur le terrain, Boskamp avait du caractère. Il en a toujours en dehors. © BARANYI

Quand Boskamp signe à Dubaï, Piet Demol est toujours coordinateur des jeunes à Gand. Son téléphone sonne. C'est Jan. " Il m'a demandé ce que je faisais encore là et si j'avais envie de le rejoindre. - Je te rappelle dans dix minutes. " Boskamp trouve à Dubaï la paix dont il avait besoin après le décès de sa femme. Demol et Cie n'avaient beaucoup de travail que quand Boskamp recevait de la visite. " Quand ces gens voulaient voir la ville, Jan disait : - Piet ou François Dejonghe vont te piloter. " Boskamp ne se défait pas de sa brusquerie à Dubaï. Demol : " Il était convenu qu'il pouvait émettre des critiques envers le cheikh mais jamais en présence de tiers. Jan s'en fichait : il disait le fond de sa pensée devant tout le monde ! "

Revenu du Moyen-Orient, Boskamp entraîne encore le FC Dender et Beveren. Il raccroche en 2009. Depuis, il fait la navette entre la Belgique et les Pays-Bas, où il assiste aux matches à domicile de Feyenoord, son club favori, et savoure sa popularité dans le talkshow Voetbal International avec Johan Derksen, René Van der Gijp et Wilfried Genée. " Tout le monde se sent bien quand Jan est là ", déclare Derksen. " Tout le monde aime Jan. "

Bagarre au Standard

À Anderlecht, il remporte trois titres d'affilée entre 1993 et 1995., BELGAIMAGE
À Anderlecht, il remporte trois titres d'affilée entre 1993 et 1995. © BELGAIMAGE

La scène la plus marquante qu'a vécue Degryse avec Boskamp s'est déroulée à l'issue d'une courte victoire au Standard, suivie par un énorme tumulte.

" Les supporters du Standard nous attendaient. On devait parcourir 75 mètres pour rejoindre le car. On nous a demandés de rester groupés. On nous balançait toutes sortes de projectiles à la tête et un moment, un supporter du Standard a touché Jan. Il s'est retourné et en cinq secondes, le gars était à terre, sans bouger. Jan le tenait à la gorge. Les stewards ont dû le forcer à lâcher prise.

Ce jour-là, j'ai appris qu'il valait mieux ne pas provoquer Jan. "

Jan Boskamp (21/10/1948)

Johan Boskamp , KOEN BAUTERS
Johan Boskamp © KOEN BAUTERS

Joueur

1966-1974 : Feyenoord

1969-1970 : Holland Sport

1974-1982 : RWDM

1982-1984 : Lierse

Entraîneur

1984-1986 : SK Lierse

1988-1989 : V.Denderhoutem

1990-1992 : SK Beveren

1992 : KV Courtrai

1993-1995 : RSC Anderlecht

1995-1997 : RSC Anderlecht

1997-1998 : La Gantoise

1999 : Dinamo Tbilissi + sélectionneur de la Géorgie

2000 : RC Genk

2001-2002 : Al Wasl

2002 : Kazma SC

2004-2005 : sélectionneur du Koweït

2005-2006 : Stoke City

2006 : Standard

2007-09 : FC Dender

2009 : SK Beveren

Un mercredi après-midi banal de 1988, au Den Deysel, le complexe d'entraînement du Verbroedering Denderhoutem, devenu le FC Dender depuis. Les jeunes s'entraînent. Le président Jef Vijverman préfère enrôler les meilleurs joueurs de ses concurrents en Promotion et l'école des jeunes du club ne jouit donc pas d'une bonne réputation dans la région. Tout change quand Vijverman embauche Jan Boskamp au poste d'entraîneur. Il est le premier étranger à avoir gagné le Soulier d'Or, il a été champion avec le RWDM (1975) et a participé au Mondial 1978 avec les Pays-Bas. Depuis qu'il a joué à Feyenoord, l'entraînement des jeunes est son hobby. Jan vient d'ouvrir le dépôt de matériel et a gonflé les ballons. Des gamins de dix à douze ans pénètrent sur le terrain. Ils ne comptent pas parmi les grands talents et il leur arrive de mal remettre les ballons que leur lance gentiment Jan. Il ne bronche pas, ne se fâche pas. Il fait preuve d'une patience infinie. Il crie même, enthousiaste : " Bien, essaie encore une fois ! " C'est l'image que nous conservons de Boskamp. Un grand footballeurEn fait, Robert L'Ecluse, le fils de l'entrepreneur Jean-Baptiste L'Ecluse, qui a fait la grandeur du RWDM, convoitait un autre Néerlandais : Willy Brokamp. Mais l'enfant terrible du MVV avait un style de vie qui l'a fait douter. Il s'est donc demandé si Jan Boskamp, de Feyenoord, ne conviendrait pas mieux. " Nos deux Néerlandais, Nico De Bree et Eddy Koens, ont réagi avec enthousiasme. Ça nous a fait réfléchir. " Boskamp avait le choix entre le RWDM et Anderlecht mais les Mauves voulaient le voir dans un match amical tandis que Molenbeek avait déjà préparé son contrat. Les Mauves ont sollicité Boskamp pendant des années, se souvient Robert. " Mais Jan ne voulait pas partir. Il passait sa vie au club, jour et nuit. En fait, c'était un match entre Jan et Michel Verschueren : qui resterait le plus longtemps au stade ? " Boskamp obtient une maison à Woluwe mais Jenny, sa femme, dont il a fait la connaissance à seize ans, ne s'y sent pas bien. Le couple rentre à Rotterdam quand c'est possible. " Mon père a alors bâti une superbe maison pour eux à Relegem, près de Zellik, en un rien de temps. Là, ils se sont sentis chez eux. " Willy Wellens est arrivé au RWDM en même temps que lui, en 1974. Il considère toujours Boskamp comme un des trois meilleurs footballeurs avec lesquels il a joués. Et il y en a eu beaucoup, puisque Wellens a joué jusqu'à ses 40 ans. "Jan sautait aux yeux, avec sa grande gueule, mais il était si bon joueur qu'il a été immédiatement accepté. On a oublié qu'il avait été un grand footballeur, très complet. Il n'est pas étonnant qu'il soit devenu le premier lauréat étranger du Soulier d'Or en 1975, l'année du titre. Nous étions à douze, en fait, car il jouait toujours pour deux. Boskamp était au RWDM ce qu' Eric Gerets était au Standard. Il était aussi notre entraîneur. Je n'ai jamais connu de joueur qui ait un tel impact sur une équipe. Ce n'est pas un hasard si Anderlecht a remué ciel et terre pour l'embaucher. Jan était fou de foot. Trois choses comptaient pour lui : le football, le football et encore le football. Il se soignait bien, en vrai athlète. Un samedi, après un match, il m'a demandé si je voulais aller courir le lendemain avec lui. Au lieu de trottiner, nous avons sué pendant une heure trois quarts. C'est ce qu'il appelait un décrassage." Wellens ne peut compter leurs disputes, en quatre ans. "Quand quelque chose ne lui plaisait pas, il le disait mais ça ne laissait pas de traces. Jan avait bon coeur." Son coéquipier danois Morten Olsen est bien placé pour le savoir. Un jour, sa première femme a disparu sans traces alors qu'elle rejoignait le Danemark en ferry. " J'étais désespéré. Jan est venu passer une semaine chez moi au Danemark. Je me souviens donc plus de l'homme que du footballeur mais il était vraiment le leader, sur le terrain. Il était très fort sur le plan tactique et il dirigeait les autres, en match et à l'entraînement. " Robert L'Ecluse se souvient d'un match de coupe d'Europe contre Torino, en 1980. " Le médecin lui avait formellement interdit de jouer mais Jan n'a rien voulu entendre. Il a livré son meilleur match sous le maillot du RWDM. " Boskamp effectue ses débuts d'entraîneur au Lierse en 1984. Le président Bruno Cogghe annonce des mesures d'économie. Les professionnels vont perdre la moitié de leurs émoluments. Ils font grève. Boskamp aligne des jeunes, comme Gert Verheyen, qui vient d'avoir seize ans. Il assiste parfois aux séances des juniors nationaux du Racing Jette. Leur entraîneur, Piet Demol, sait pourquoi : la plupart d'entre eux sont d'anciens Boskamp boys, les talentueux jeunes du RWDM qui ont rejoint Jette en masse et qui vont être titularisés un an plus tard par le nouvel entraîneur. Ce sera Boskamp, a décidé le mécène du club, mais l'affaire ne se fait pas. Quand le RWDM tombe en faillite, en 1986, Boskamp veut le racheter avec quelques amis investisseurs mais le jour de la vente, il est au Mondial mexicain et il apprend que quelques uns de ses partenaires ont repris le club sans lui. C'est la fin de son amour pour le RWDM. " Si Boskamp avait été en Belgique et avait pu suivre l'affaire de près, tout aurait été différent ", raconte Jean Haeck, un ami de Boskamp. Au printemps 1990, on demande à Boskamp de venir à la rescousse de Beveren, qui a un pied en division deux, se rappelle Geert De Vlieger, alors aspirant dans une équipe âgée. " Il a passé le balai et mis tout le monde d'accord. " Il manque un point à Beveren pour se maintenir. " Seul le gardien Dirk Rosez a pu partir ", se rappelle De Vlieger. " Boskamp a dit : - Je me débrouillerai avec le jeune gardien, Nico De Bree va le préparer. Je m'en souviens encore ! Il m'a toujours défendu à l'extérieur mais il plaçait la barre très haut, si haut que parfois, De Bree devait le tempérer mais c'est grâce à lui que je suis devenu un bon gardien. J'irais au feu pour Boskamp. Il a toujours donné à ses joueurs le sentiment qu'ils pouvaient traverser les murs, même s'ils étaient parfois très épais. " Il était toujours fou de foot. " Après la séance du mardi matin, il allait à Zaventem, prenait l'avion pour Barcelone afin de visionner un match de coupe d'Europe le mercredi, jour de congé, et le jeudi, il nous retrouvait, avec des petits yeux. " Après Beveren et Denderhoutem, Boskamp est engagé par Courtrai. Jusqu'en janvier 1993. Michel Verschueren, le manager d'Anderlecht, lui demande de passer chez lui. Boskamp croit à une plaisanterie mais obtempère. Quand Verschueren ouvre la porte, il aperçoit Boskamp, un peu plus loin, qui lui demande : - Tu m'as fait venir ?Ce dimanche-là, Constant Vanden Stock avait convoqué Marc Degryse pour discuter des problèmes d'Anderlecht, qui emmenait pourtant le classement, sous la houlette de Luka Peruzovic. Le mercredi soir, le Croate a assisté à la remise du Soulier d'Or mais on a annoncé son départ le lendemain. Degryse : " Le jeudi matin, j'ai demandé à l'entraîneur-adjoint, Jean Dockx : - Que va-t-il se passer, maintenant ? Dockx de répondre : -Si on nomme celui avec lequel on parle, c'est la catastrophe. Je ne savais pas de qui il parlait. Le vendredi, Jean m'a dit que ça s'annonçait mieux. Et après la séance, Michel Verschueren nous a présentés Boskamp. Il n'a pas tenu de long discours : - Les gars, nous allons faire connaissance. Puis il est parti. " Quelques jours plus tard, le nouvel entraîneur convoque Degryse. " Je lui ai dit que je souhaitais qu'on me laisse en paix car une partie de la presse m'imputait la responsabilité du renvoi de Peruzovic. Jan a répondu : - Ça ne va pas comme ça. Tu dois assumer tes responsabilités mais je vais te soutenir. Il l'a fait. Nous avons été champions trois années d'affilée avec lui. Le travail au quotidien n'est pas toujours amusant, à l'école comme au foot, mais tout va mieux quand on le trouve agréable. Ça s'est traduit par du bon football. Tout était clair : ce qu'il attendait de nous, comment nous devions jouer. Boskamp ne compliquait pas les choses mais quand on n'obéissait pas, ça bardait. " Degryse sa rappelle un match à Boom. Boskamp n'avait pas apprécié la nonchalance de Philippe Albert. " Au repos, ils se faisaient face. J'ai cru que Philippe allait cogner l'entraîneur mais il est parvenu à se maîtriser. Ensuite, il a redressé la situation et l'incident n'a pas laissé de traces. Aad de Mos ridiculisait parfois les gens. Jan était dur mais jamais méchant. Mais quand il a déclaré qu'il y avait des serviteurs et des joueurs porteurs dans toute équipe et que Bruno Versavel a demandé à quelle catégorie il émergeait, j'ai pensé : -Aïe, je dois jouer avec lui et il a des qualités. " Luc Nilis sait mieux que tout autre que Boskamp soutenait ses joueurs. Il était souvent hué par ses supporters. Boskamp consolait son avant : " Ne t'en fais pas, Lukkie. Je continue à t'aligner. Plus ils te hueront, plus je te défendrai. " Nilis : " Boskamp se serait jeté au feu pou nous et nous lui en étions reconnaissants. On parle souvent d'entraîneurs fins tacticiens mais il est aussi important de diriger son vestiaire, de convaincre tout le monde et de passer de bons moments ensemble. Un entraîneur doit opérer des choix : qui est important, qui faut-il convaincre, qui est contre moi ? Luc, Philippe et moi étions ses protégés. " Boskamp ne jouait pas la seule carte des vedettes, comme l'a appris Degryse : " Peter Maes n'était que deuxième gardien mais il osait lui crier de ces choses... Le message sous-jacent était clair : on pouvait lui dire certaines choses pour autant qu'on travaille avec passion. Il savait tout de nous. Quand nous étions sortis, il souriait, le lendemain matin : - C'était bien, hier ? Il savait ce qu'on faisait, mais pas comme un maître d'école. " Boskamp est champion dès sa première saison chez les Mauves. " Ma contribution ne dépasse pas les 10 %. J'ai simplement permis aux joueurs d'étaler leur talent, effectué quelques corrections et fait en sorte qu'ils aient du plaisir à travailler. C'est ça qui compte. Je m'amuse bien à Anderlecht mais c'était aussi le cas à Courtrai et à Beveren ainsi qu'à Denderhoutem ", déclare-t-il après le premier titre. " Mettez-moi demain avec les jeunes de Relegem et je travaillerai avec le même enthousiasme qu'à Anderlecht. " Boskamp s'en va après le troisième titre. Herbert Neumann, son successeur, est viré après 52 jours. Piet Demol et Jan sont sur le point de signer pour le club marocain du roi. Le contrat de Piet est en ordre mais celui de Jan requiert encore quelques aménagements. À ce moment, son téléphone sonne. C'est Jean Dockx. Jan veut-il bien revenir ? Il ne préfère pas. " Si tu ne viens pas, je ne t'adresse plus jamais la parole ", répond Dockx. Boskamp accepte, Demol jure et classe le contrat. Quelques années plus tard, Degryse a l'intention de raccrocher, après quelques années au PSV. Boskamp le convainc de jouer un an pour Gand. " Il n'était plus le même. Sa femme était déjà gravement malade et quand il a pris connaissance des dettes du club, ça a été terminé. " Boskamp est pourtant enthousiaste, à ses débuts à Gand. Il a enfin l'occasion de démontrer que ce qu'il a fait aux Pays-Bas, travailler avec des jeunes, est possible en Belgique aussi. Piet Demol, qui est allé chercher à Malines Gunter Vanhandenhoven, en disgrâce auprès de Georges Heylens, déclare : " C'était spectaculaire car nous allions chercher les talents des autres clubs. Prenez Gunter. Il s'entraînait avec les juniors provinciaux de Malines et le lendemain, il jouait pour La Gantoise. Nous donnions aux jeunes une place à l'école de sport de haut niveau, une indemnité kilométrique et la meilleure formation de Belgique. Des U6 aux U21, chacun pouvait s'entraîner cinq fois par semaine. Six à huit bus convoyaient les jeunes partout. C'était unique. Tous les membres du staff de l'équipe première entraînaient des équipes de jeunes, Jan y compris. Quand Michel Louwagie ou Ivan De Witte voulaient lui parler, il disait : -samedi matin, à dix heures trente. Les scolaires nationaux jouent. Comme ça, Ivan De Witte voyait aussi un match des jeunes. " Il rit. " Le projet a été enterré quand on a appris que le club était au bord de la faillite. " Prochain arrêt, Tbilissi. Ce qu'il pense de la capitale géorgienne ? " Je n'en sais rien. Ici, je ne connais que le Mac ( McDonalds, ndlr) et le café. " Quand il n'y a pas de football, Boksamp se retire au complexe d'entraînement du Dinamo Tbilissi, où il consulte des piles de livres et de vidéos sur la deuxième guerre mondiale. Pour se rendre au McDonalds et au café, il a un chauffeur personnel, Otto, aussi large que haut. L'ancien champion de judo ne se sépare pas de ses lunettes solaires et porte un costume sombre. Bref, le genre de type qu'on évite en rue. Mais Boskamp s'en fiche : il lui tape allègrement l'épaule. Tout le monde se fige mais Otto ne réagit pas comme on pourrait le craindre. Il rit. Quand Boskamp signe à Dubaï, Piet Demol est toujours coordinateur des jeunes à Gand. Son téléphone sonne. C'est Jan. " Il m'a demandé ce que je faisais encore là et si j'avais envie de le rejoindre. - Je te rappelle dans dix minutes. " Boskamp trouve à Dubaï la paix dont il avait besoin après le décès de sa femme. Demol et Cie n'avaient beaucoup de travail que quand Boskamp recevait de la visite. " Quand ces gens voulaient voir la ville, Jan disait : - Piet ou François Dejonghe vont te piloter. " Boskamp ne se défait pas de sa brusquerie à Dubaï. Demol : " Il était convenu qu'il pouvait émettre des critiques envers le cheikh mais jamais en présence de tiers. Jan s'en fichait : il disait le fond de sa pensée devant tout le monde ! " Revenu du Moyen-Orient, Boskamp entraîne encore le FC Dender et Beveren. Il raccroche en 2009. Depuis, il fait la navette entre la Belgique et les Pays-Bas, où il assiste aux matches à domicile de Feyenoord, son club favori, et savoure sa popularité dans le talkshow Voetbal International avec Johan Derksen, René Van der Gijp et Wilfried Genée. " Tout le monde se sent bien quand Jan est là ", déclare Derksen. " Tout le monde aime Jan. "