On l'a dit surcoté, on l'a dit souscoté et pendant longtemps, on n'en a même rien dit du tout. Le pire, c'est que ce n'était pas vraiment pour lui déplaire. Du monde d'avant, Timothy Castagne retient sans doute autant l'anonymat relatif qui était le sien jusqu'il y a peu que les stades pleins. Paradoxe ultime de cet homme de l'ombre arrivé en pleine lumière au coeur d'une année sans vrai frisson. Mais qui pourrait bien y rester.
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On l'a dit surcoté, on l'a dit souscoté et pendant longtemps, on n'en a même rien dit du tout. Le pire, c'est que ce n'était pas vraiment pour lui déplaire. Du monde d'avant, Timothy Castagne retient sans doute autant l'anonymat relatif qui était le sien jusqu'il y a peu que les stades pleins. Paradoxe ultime de cet homme de l'ombre arrivé en pleine lumière au coeur d'une année sans vrai frisson. Mais qui pourrait bien y rester. Tim, ce qui a frappé d'entrée cette saison, c'est ton intégration hyper rapide à Leicester City. Dix jours après ton transfert en septembre, tu étais titulaire pour ton premier match de Premier League et tu inscrivais ton premier but. Deuxième match, premier assist. Troisième match, une raclée infligée au City de Kevin De Bruyne et Pep Guardiola (2-5). Comment as-tu vécu ces premiers jours? TIMOTHY CASTAGNE: Je pense que c'est inhérent au fait d'arriver dans un nouveau club. Tu as toujours cette période de douce euphorie. Tu es nouveau, tu es libre, tu découvres plein de nouvelles choses et sur le terrain, tout te paraît d'un coup très facile. C'est le charme de la nouveauté. Et dans mon cas, je dois dire que je suis surtout arrivé dans une équipe qui tournait bien et qui m'a tout de suite fait confiance. J'étais comme un poisson dans l'eau. Cette liberté dont tu parles, c'est celle qui t'a parfois manqué en Italie sous Gian Piero Gasperini, un entraîneur réputé très dur? CASTAGNE: On va dire que là-bas, quand tu perdais la balle, on ne manquait pas de te le faire remarquer ( silence). Et moi, je n'ai jamais trop aimé qu'on me crie dessus. Ici, c'est plus cool. Si tu rates quelque chose, on va t'encourager, te dire de penser à l'action suivante. Brendan Rodgers est quelqu'un de beaucoup plus calme par rapport à ça. Avec lui, on a des conversations, il écoute notre avis, on peut discuter. C'est une méthode qui convient mieux à mon caractère. Parce que de nature, je suis déjà du genre à me poser mille questions, donc je n'ai pas besoin qu'on me mette la tête sous l'eau si j'ai fait quelque chose de "mal". D'ailleurs, même quand objectivement j'ai fait un bon match, je suis toujours à me demander ce que j'aurais pu faire de mieux. Gian Piero Gasperini, c'est l'une des raisons qui t'a poussé à quitter l'Atalanta? CASTAGNE: Je vais poser le problème autrement. Je suis resté trois ans là-bas et c'était vraiment une belle expérience. Et peut-être que c'est aussi moi qui dois parfois apprendre à être un peu plus sûr de moi. Mais le fait est que la méthode Gasperini ne me correspondait pas toujours. Pendant un match, c'est un coach qui s'énerve très vite, qui a beaucoup de mal à se contrôler. Évidemment, il y a énormément de joueurs qui n'ont pas de problème avec ça. Et d'ailleurs, même avec moi, ça a donné des résultats. Je retiens donc majoritairement du positif de cette expérience en Italie, mais je pense que je n'ai jamais été à 100% de mes capacités là-bas à cause de cette manière de fonctionner. Après, j'ai été en Italie pour grandir et j'ai grandi. Je me suis fait un nom là-bas, une réputation. Je serais fou de cracher dans la soupe aujourd'hui. Je dis juste que pour que je sois au maximum de mes capacités, j'ai besoin d'un entourage avec une approche différente que celle que peut avoir Gasperini. Il ne t'aurait sans doute pas épargné après cette bourde contre les Pays-Bas, qui amène le but de l'égalisation d'Arnaut Danjuma pour ton deuxième match avec les Diables (1-1, le 16 octobre 2018). Mentalement, comment vit-on ce genre de moment? CASTAGNE: Évidemment que c'est difficile. Après, dans l'instant, il faut seulement se dire qu'on va essayer de rebondir. Parce que si dans ce match-là, à cause de cette erreur, je baisse la tête et que j'ai soudainement peur de tout ce que je vais faire derrière, je sais que ça va devenir un match horrible. Et que les gens vont dire de moi que je suis fini et que je n'ai pas ma place chez les Diables. Ce genre de choses, c'est obligé que tu y penses au moment même et je crois qu'il n'y a que l'expérience qui te permet de chasser ces pensées-là. Je ne sais d'ailleurs pas comment j'aurais réagi si ça m'était arrivé à 18 ou vingt ans. Peut-être que j'aurais aussi craqué comme d'autres. Là, en l'occurrence, j'ai su passer au-dessus. Ça n'a pas fait oublier mon erreur, la preuve on en reparle maintenant, mais dans la foulée, j'ai réussi à continuer à jouer mon jeu, à proposer offensivement, à défendre. C'est dans ces moment-là que certains vont se dire: "Ah oui, lui, mentalement, il est là". Je suis fier de ça. De ce match. De cette évolution chez moi. En Belgique, on n'a jamais eu autant d'options à l'arrière droit qu'aujourd'hui. De Jelle Bataille à Alessio Castro Montes en Pro League, en passant évidemment par Thomas Meunier et toi à l'étranger. Est-ce que tu penses que tu fais aujourd'hui partie de ces joueurs que les plus jeunes prennent en exemple dans l'évolution du poste? CASTAGNE: Le football moderne a donné une nouvelle vie à notre poste. Aujourd'hui, un latéral qui n'arrive pas à apporter offensivement, il ne sera pas titulaire. Ça pousse les jeunes à apprendre à attaquer en plus de devoir défendre. C'est une richesse pour le poste de latéral, mais c'est aussi une richesse pour le football. En Italie toujours, tu étais régulièrement ballotté de droite à gauche. Si bien que Roberto Martínez manque tellement de solutions pour animer son couloir gauche qu'on a l'impression que si l'EURO se jouait demain, tu ferais figure de premier choix pour occuper cette position. Un problème pour toi? CASTAGNE: Absolument pas. Ce qui m'embêtait en Italie, c'est que ma polyvalence était parfois à double tranchant. Il y a des moments où en tant que joueur, tu as besoin d'un peu de rythme. Jouer une fois à gauche, puis une fois à droite, puis repasser une fois par le banc, ce n'était pas idéal pour la confiance. Après, ça ne s'est pas mal passé non plus. Ce n'était évidemment pas une mauvaise expérience. D'autant qu'elle me permet aujourd'hui de postuler pour occuper le couloir gauche en sélection. Et moi, tant que je peux apporter à l'équipe, tout me va. On l'a vu contre l'Angleterre récemment à Wembley ( 2-1, le 11 octobre, ndlr), où j'avais fait un bon match à cette position. Le coach le sait, c'est à lui de faire ses choix, maintenant. On n'a jamais autant parlé des courses à haute intensité que ces dernières années. Ce football-là, celui du gegenpressing, on a l'impression que c'est plus que jamais ta chance. Que c'est un football qui te convient et qui te rend meilleur. Tu as aussi l'impression d'être un joueur qui colle à ton époque? CASTAGNE: Je crois que d'une certaine manière, l'évolution du football a été dans le sens de mon jeu. Même si c'est évidemment aussi l'inverse qui s'est produit, sans même que je m'en rende forcément compte. Je pense que j'ai la chance d'avoir un style de jeu qui convient bien à beaucoup de clubs aujourd'hui. C'est pour ça que j'ai fait le choix de l'Atalanta en 2017, celui de Leicester l'été dernier. Ce sont des équipes qui me correspondent. Je trouve ça bien que le football aille dans cette direction-là. Celui d'un football porté vers l'avant, qui joue, qui attaque, qui tacle. Même pour les supporters, c'est plus beau à voir que d'assister à un match avec deux blocs bas qui restent à onze derrière. Dans cet ordre d'idée-là, tu penses que tu aurais été un joueur moins convoité dans le football d'il y a dix ans? CASTAGNE: C'est possible. Après, est-ce qu'à l'époque il y avait des backs qui se projetaient vers l'avant comme nous aujourd'hui? Bien sûr qu'il y en avait, mais une chose est certaine, c'est qu'ils étaient beaucoup moins nombreux. De nouveau, je pense que me suis adapté à ce qu'est devenu le football, mais je pense aussi que le football est dit "moderne" parce qu'il s'adapte sans cesse aux joueurs. Et que ceux-ci développent des qualités différentes en fonction des époques. Il paraît que tu détestes courir. Il y a quoi de plus frustrant qu'une course offensive de soixante mètres qui se termine sans avoir été alerté par un coéquipier? CASTAGNE: De devoir faire demi-tour ( Il rit)...Non, en vrai, bien sûr que si je fais une course et qu'elle créé de l'espace pour un partenaire sans me profiter directement, je serai content. Le plus frustrant, c'est quand tu fais une longue course et que tu as un coéquipier qui fait un mauvais choix. Qui va tirer des quarante mètres, par exemple. Mais de toute façon, dans le foot, tu ne peux pas tout le temps recevoir la balle. Si je fais un appel, je sais très bien qu'il y a une chance que cette course soit gratuite. Mais si tu réfléchis comme ça, tu ne fais jamais les efforts. Et tu ne reçois jamais les ballons de buts. Dans ta tête, quand tu lances une course, il y a toujours la certitude que tu pourras faire le même effort dans le sens inverse? CASTAGNE: Oui, mais je ne me pose même pas cette question-là. Heureusement qu'on en est pas à calculer à notre niveau. Pour moi, si tu fais la course vers l'avant, forcément tu sais que tu vas devoir revenir. Et au pire, si tu n'as plus trop les jambes, c'est au mental que tu reviendras. Après, si vraiment tu es cuit de chez cuit et que tu n'as plus rien du tout à donner, alors tu n'y va pas évidemment. Mais moi, ça ne m'arrive jamais, honnêtement. Tu cours plus depuis que tu es en Angleterre? CASTAGNE: Non, je crois que c'est similaire à l'Italie. Après, ça dépend de la tactique qu'on va utiliser d'un match à l'autre. Mais normalement, je tourne, comme en Italie, autour des onze et demi à douze kilomètres par match. Ce n'est pas tellement plus que d'autres, mais là où je suis souvent haut dans les classements, c'est justement dans ces fameux sprints à haute intensité. Par exemple, un mec comme Youri ( Tielemans, ndlr) va parfois courir plus que moi sur un match, mais ce sont vraiment des types d'efforts très différents qui nous sont demandés à tous les deux, en fonction de notre poste. Lui ne s'arrête jamais vraiment, mais répète moins de sprints. Les absences d'Axel Witsel, d'Eden Hazard pour le rassemblement à venir et potentiellement pour l'EURO vont forcer celle qu'on a appelé la génération intermédiaire à prendre un peu plus vite que prévu sa part de responsabilités chez les Diables. C'est quelque chose qui t'anime? CASTAGNE: Je ne crois pas que ce soit mon rôle de devenir un leader, je ne suis pas un Kompany. Je n'ai pas cette prestance naturelle que certains ont. Même s'il est plus jeune, c'est plus le truc d'un Youri, justement. Il est plus mature pour ce genre de choses, il a toujours eu l'habitude d'être leader dans les différentes équipes par lesquelles il est passé. Moi, je suis moins quelqu'un qui va parler au groupe qu'un mec qui va se défoncer sur le terrain ou apporter tactiquement. Je préfère me dire que je vais montrer l'exemple sur le terrain que dans le vestiaire. Après, je peux parler, je me sens de plus en plus à l'aise dans ce groupe. Et si quelqu'un a un problème, je serai toujours là pour discuter, mais plus en petit comité alors. C'est une question de personnalité je crois. Le feuilleton Eden Hazard qui agite la Belgique depuis plusieurs mois a peut-être pris récemment une tournure définitive en vue d'une participation à l'EURO. Quelle incidence concrète aurait son absence sur le groupe? CASTAGNE: Ce que je peux dire, c'est que le plus gros sentiment que j'ai, moi en tant que joueur et coéquipier, c'est que je suis triste pour lui. Parce qu'Eden, c'est quelqu'un qui adore le foot. Qui, quand il a le ballon, a toujours le sourire. Et là, l'imaginer être en train de se défoncer pour revenir, mais rechuter à chaque fois, ça me fait vraiment mal au coeur pour lui. Ça me peine vraiment. Toi, à l'inverse, tu vis probablement actuellement tes plus belles années de footeux. Est-ce qu'il n'y a pas un goût amer de vivre tous ces moments incroyables et pour lesquels tu t'es toujours battu en pleine crise sanitaire? CASTAGNE: Je suis footballeur pro, je fais donc partie des privilégiés, je ne peux donc décemment pas dire qu'on me prive de mon rêve. Après, c'est vrai que marquer son premier but en Premier League lors de son premier match dans un stade vide, ça ne forge pas les mêmes souvenirs. Avant, quand je repensais à un moment de ma carrière, je voyais des supporters, une foule, une ambiance. Depuis un an, ça n'existe plus, mais les souvenirs continuent de s'empiler. C'est peut-être ça le plus bizarre là-dedans. De se dire que quelque part, c'est en train de devenir une habitude. Il y a moins de pression sans public? CASTAGNE: Je ne dirais pas ça. Il y a moins d'intensité par contre. Parce que quand tu termines une course de soixante mètres par un tacle, ce qui te pousse aussi à te relever en temps normal, ce sont les cris du public. Ce n'est pas que ça te donne des ailes, mais c'est une ambiance si propre au stade de foot, c'est magique. Là, il n'y a plus tout ça et par moment, je trouve que ça se ressent au niveau du rythme des matches. Tu sens que tout va un peu moins vite.