À Anderlecht en Coupe. À Genk en championnat. En quelques jours, Thomas Didillon retourne avec le Cercle dans les deux gros clubs belges où il est passé. Et on va vite s'en rendre compte, ça ne l'obsède pas du tout. Parce qu'il est clairement passé à autre chose. Sans envie de revanche. Mais avec une pointe d'amertume quand même. Un goût de trop peu, une sensation d'inachevé. Les Mauves, les Bleus, il va régulièrement - et parfois involontairement - les évoquer dans ce long entretien où chaque mot est pesé. Le gars a sérieusement envisagé un avenir universitaire et il lit des ouvrages de penseurs. Ça se remarque.
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À Anderlecht en Coupe. À Genk en championnat. En quelques jours, Thomas Didillon retourne avec le Cercle dans les deux gros clubs belges où il est passé. Et on va vite s'en rendre compte, ça ne l'obsède pas du tout. Parce qu'il est clairement passé à autre chose. Sans envie de revanche. Mais avec une pointe d'amertume quand même. Un goût de trop peu, une sensation d'inachevé. Les Mauves, les Bleus, il va régulièrement - et parfois involontairement - les évoquer dans ce long entretien où chaque mot est pesé. Le gars a sérieusement envisagé un avenir universitaire et il lit des ouvrages de penseurs. Ça se remarque. Tu es depuis deux ans et demi en Belgique, tu en es à ton dixième entraîneur. Tu en conclus qu'un des problèmes du foot belge, c'est un manque de stabilité? THOMAS DIDILLON: C'est surtout à Anderlecht que ça a défilé. Et là, le problème était autant structurel que sportif. Je ne trahis rien, même un oeil qui n'est pas averti voit ça. Hein Vanhaezebrouck n'a pas eu beaucoup de crédit, il a vite été limogé, puis ça s'est enchaîné rapidement: il y a eu Fred Rutten, Karim Belhocine. Quand Vincent Kompany est arrivé, le club a pris une autre dimension, un nouveau cap. Comme il n'avait pas ses diplômes, on a eu Simon Davies, puis Franky Vercauteren a débarqué. Cette crise structurelle est toujours en cours aujourd'hui, il y a aussi eu des C4 et des changements dans la direction. Finalement, que ça se répercute sur le terrain, ce n'est presque pas une surprise. Tu penses que le club va reprendre sa place, à moyen ou à long terme? DIDILLON: C'est ce que je leur souhaite. Mais le foot moderne n'est plus le foot d'il y a trente ans, je pense qu'ils ont fait leur deuil de ça. Ceux qui réussissent sont ceux qui sont malins et qui arrivent à s'adapter. Et puis ce n'est plus ton problème... DIDILLON: Accessoirement. (Il rigole)Tu ressens parfois de l'injustice quand ton coach saute? Comment tu réagis quand tu sais qu'il vide son armoire? DIDILLON: On a tendance à l'oublier dans le foot, mais on ne devrait pas, quelqu'un qui se fait licencier, c'est quelqu'un qui perd son job alors qu'il se levait chaque matin en essayant de faire le mieux possible. Quand j'apprends ici que Paul Clement est dehors, ce n'est pas agréable. On discutait beaucoup, on avait des idées en commun sur le jeu. Mais bon, vu la spirale dans laquelle on se trouvait, ce licenciement était un mal nécessaire. Parce qu'il fallait amener quelque chose de différent. La direction a pris la décision qui s'imposait, tout le monde ici avait compris qu'il fallait un changement. Maintenant, les raisons qui nous ont amenés dans cette spirale, je ne pense pas que c'était la faute de Clement. Il y a plusieurs explications. Dont le Covid qui ne nous a pas épargnés. Plusieurs joueurs en forme ont été touchés, et comme on n'a jamais atteint le quota de contaminés pour reporter certains matches, on a continué à jouer en étant déforcés. Il faut être cohérent, on est face à une réalité du classement qui n'est pas belle à voir, mais qui est ce qu'elle est! Jouer pour le maintien, c'est un stress négatif. Tu l'as déjà connu à Metz. DIDILLON: Je préfère voir ça comme une pression positive, comme un challenge à relever. Mais ça peut être difficile de transformer ça en pression positive, de faire en sorte que ce soit un moteur plutôt qu'un frein. Si on commence à regarder le calendrier, le classement des autres, ça peut provoquer une ambiance malsaine. Avec ma petite expérience, je sais que c'est l'état d'esprit qui fait le gros du travail. L'état d'esprit qui fait que dans des moments-clés, tu te décides à mettre le pied sur le ballon pour marquer ou pour ne pas encaisser. C'est sur des détails pareils qu'on a sombré pendant l'hiver. Tu sembles toujours parfaitement zen alors que tu joues à un poste où on ne l'est pas toujours. DIDILLON: Ce n'est pas dans ma nature de m'exciter pour un rien. Je ne suis pas un chien qui aboie. Mais je peux mordre. Il y a des gars qui aboient, mais ne mordent pas, d'autres qui mordent sans aboyer. Si je parais zen, c'est simplement de la concentration. Peu importe ce qu'il se passe dans le match, que ce soit une décision de l'arbitre ou des cris du public, je veux rester concentré sur mon jeu. Je reste dans la zone où je peux influencer les choses par ma performance. Tu restes très calme aussi avec tes coéquipiers, alors qu'il y a des gardiens qui n'arrêtent pas de gueuler. DIDILLON: Si j'avais des gars butés devant moi, c'est sûr que j'irais au clash pour faire passer mes messages. Mais avec les coéquipiers que j'ai au Cercle, ce ne serait pas la meilleure méthode. On a un groupe jeune, réceptif, à l'écoute. Tu retournes à Anderlecht pour la Coupe, puis à Genk en championnat. Ça veut dire qu'il y a plein de souvenirs qui vont se bousculer dans ta tête? Il y a de la nostalgie aussi? DIDILLON: Ah, ça fait un an qu'on me cartonne avec des questions sur Anderlecht, ça me fatigue un peu de devoir répondre là-dessus. J'y suis déjà retourné en début de saison. J'ai joué Genk ici, le jour de mes 25 ans en plus. Forcément, ce sont des déplacements agréables parce que j'ai passé des bons moments dans les deux clubs et je m'y suis fait des amis. Mais ça reste du foot. Chacun pour soi. Il n'y a pas de place pour les sentiments. À la fin du match, on peut se faire des câlins, pas de souci, mais le match, c'est le match. Sur le terrain, on n'a pas d'amis. Pendant ces matches-là, tu arriveras à ne pas penser du tout au passé? DIDILLON: Il y a déjà tellement de choses à avoir en tête pour être performant! Donc, c'est bien la dernière chose à laquelle je vais penser. Il n'y a pas la place pour ça dans le foot professionnel. Ne pas m'encombrer l'esprit avec le passé, faire attention à ça, ça fait partie de ma préparation. C'est de la gestion des émotions. Il n'y a même pas une petite envie de revanche? De prouver aux gens d'Anderlecht et de Genk que tu as le niveau? DIDILLON: Une envie de revanche, ce serait une mauvaise énergie. Me dire que je dois absolument sortir ce ballon pour prendre ma revanche, ça ne serait pas la meilleure décision. Je n'aime pas le mot "revanche", ce n'est pas productif. Vouloir se venger, c'est vouloir en faire plus, et quand tu cherches à en faire plus, tu es rarement payé. Parce que tu n'es plus tout à fait lucide par rapport à certaines situations. Dans ma vision du monde, ça ne peut pas exister parce que ça dérègle tout ce que j'ai mis en place pendant la semaine pour performer. Forcer pour prouver quelque chose à quelqu'un, ce n'est pas dans ma nature. On garde l'impression que tu as été condamné à Anderlecht sur deux matches de préparation et ton jeu au pied qui était soi-disant insuffisant. Tu vois aussi les choses comme ça? DIDILLON: Oui. Je n'ai pas la prétention de détenir la vérité, ils ont pris une décision, tout ce que je sais, c'est que je pense avoir des qualités... J'aurais en tout cas préféré qu'ils viennent me voir et qu'ils me disent juste: "Voilà, on ne compte pas sur toi." À ce moment-là, des clubs étaient intéressés, on aurait pu trouver une solution. Cet été-là m'a un peu bloqué. Plus globalement, tu dois quand même avoir envie de montrer à tout le monde que tu as le niveau d'un bon club de chez nous, non? DIDILLON: Oui, mais est-ce que j'ai besoin de performer contre Anderlecht pour ça? Ce match, il a une saveur émotionnelle particulière par rapport à d'autres, c'est certain, mais je ne la laisse pas entrer en ligne de compte dans ma préparation. Tu as des superstitions dans ta préparation? DIDILLON: J'ai plutôt ce que j'appelle des croyances positives, je fais certaines choses bien précises en me disant que ça va m'aider. Une superstition, c'est plutôt négatif. Par exemple: je n'ai pas bien lacé mes chaussures, ou je n'ai pas tapé mes crampons sur le poteau, donc je vais rater mon dégagement. La croyance positive, c'est: si je pose bien mon ballon, si j'ai une bonne course d'élan, mon dégagement sera bon. C'est toute la subtilité. Que ces choses-là soient avérées ou pas, on s'en fout. L'important, c'est l'impact qu'elles vont avoir dans la tête. On voit facilement si un joueur est en confiance ou pas, même si on n'est pas sur le terrain, c'est criant. Je suis persuadé que cet aspect mental a un impact réel. Il est moins quantifiable que d'autres, mais ce n'est pas pour ça qu'il est moins important. Tu te fais aider pour ça? DIDILLON: Oui, je bosse sur tout ça avec un coach perso depuis cinq ou six ans. C'était plus facile quand j'étais à Metz parce qu'il pouvait venir voir certains matches. Il est encore venu quelques fois à Anderlecht. Aujourd'hui, ça se fait forcément par téléphone. On échange en amont pendant la semaine, avant les matches et après. Et il a mes identifiants pour pouvoir visionner les images de moi en gros plan pendant les matches, il peut aller sur la plateforme où ces images sont disponibles. Il analyse mes émotions, il voit comment je réagis à certaines situations. Ce n'est pas un spécialiste du foot et c'est mieux comme ça. Tout ce qui l'intéresse, c'est ma posture, mon langage corporel, la façon dont je réagis à certains faits de jeu. Par exemple, il observe comment je réagis quand je viens de commettre un penalty, comment je me reconcentre, comment je me comporte quand je viens d'encaisser. Ça fonctionne plutôt bien. Ce n'est que ma vision des choses, mais je pense que ça peut apporter beaucoup aux gardiens. Parce qu'à notre poste, on n'a pas énormément de situations à gérer sur un match, donc on a du temps pour réfléchir beaucoup. On n'est pas comme les joueurs de champ qui courent tout le temps, qui ont en permanence un mec au marquage et donc moins de temps pour penser à ces choses-là. Ce coach m'a beaucoup aidé à me calmer. Tu devrais aller voir des images de moi quand je jouais avec Metz en Ligue 2. Quand on marquait, j'étais foufou, je courais dans tous les sens, je faisais des glissades sur les genoux. Je voulais partager ma joie avec les supporters. Il faut dire que j'avais une relation très particulière avec eux. Metz, c'était mon club formateur. À Metz, j'étais chez moi. J'ai arrêté de réagir comme ça quand j'ai compris que ça ne m'apportait rien. La peur et la colère sont des émotions qui peuvent nous faire plonger, mais l'euphorie peut aussi nous pousser à faire des sacrées bêtises. Quand tu es euphorique, tu es un peu à l'ouest et tu ne seras peut-être pas reconcentré sur la phase suivante. Tu as joué une grosse quarantaine de matches pendant ta première saison à Anderlecht, à peine dix la saison passée. Comment tu as géré le passage de la lumière à l'ombre? DIDILLON: C'est encore plus dur à vivre quand c'est aussi abrupt. Ça n'a pas été progressif, mais une vraie cassure. Le jour où je partirai à la retraite, j'ai envie de me dire que j'aurai joué beaucoup de matches, vécu plein d'expériences, fait du mieux que je pouvais faire avec mes qualités. Forcément, une cassure pareille, tu la prends mal, encore plus quand tu n'as jamais le fin mot de l'histoire. On m'a écarté et on a pris un malin plaisir à dégrader mon image dans la presse. Un journaliste flamand m'a accusé d'avoir amené des jeunes d'Anderlecht dans des bars. Le mec, directement, je l'ai contacté pour savoir ce qu'il en était. D'où est-ce qu'il tenait une rumeur pareille? Déjà, j'étais cloîtré chez moi parce que je ne jouais plus, je n'étais pas bien, j'habitais à une demi-heure de Bruxelles. La dernière chose qui me serait venue à l'esprit, ça aurait été de rouler une demi-heure pour aller boire des bières avec des gamins. Le journaliste m'a dit que ça venait d'une source à Anderlecht. Quand je suis arrivé à Genk, on m'a confronté à l'article en question. Je leur ai répondu: "Vous trouvez vraiment que j'ai la tête d'un mec qui va saboter la carrière d'autres joueurs par haine pour un club?" C'est un truc qui m'a atteint personnellement. J'ai lu aussi que je mettais une mauvaise ambiance dans le vestiaire. Forcément, je n'étais pas content, mais je suis toujours resté professionnel. J'étais payé par Anderlecht, c'était le minimum que je leur devais. Ça m'a fait d'autant plus mal que je me suis toujours évertué à montrer l'image d'un sportif propre et pro qui n'a pas d'accès de colère. J'ai toujours voulu montrer une image du joueur de foot qui n'est pas celle des gars qu'on aime tourner en dérision pour leurs fautes d'orthographe et la beauté de leur femme! Parce que cette image te dérange? DIDILLON: Oui, vraiment. Je pense que des cons, il y en a partout. La proportion ne doit pas être plus grande chez les footballeurs. Mais on adore mettre l'accent sur des petits écarts de mecs médiatisés qui ont sacrifié beaucoup de choses pour arriver là où ils sont. La moindre bêtise est mise en avant. Quand je pense que la presse française s'est demandé si Hugo Lloris devait encore être repris chez les Bleus, tout ça parce qu'il avait subi un alcootest tout juste au-dessus de la limite après un resto à Londres. Ça a fait un foin pas possible. Le gars a été impeccable pendant quinze ans de carrière, il fait juste un petit pas de travers et on sort le bazooka. C'est pour ça que je ne suis pas fan des interviewes. J'ai parfois le sentiment que donner une interview, c'est tendre un bâton pour se faire battre. Quand je vois ce que Franck Ribéry a pris. Il a été moqué toute sa carrière. Il s'est encore fait démolir quand il s'est offert une entrecôte recouverte d'or à Dubaï. Des personnalités en France ont dit qu'il ferait mieux de consacrer cet argent-là à des oeuvres. Premièrement, c'est son argent, il est libre d'en faire ce qu'il veut, je pense qu'il a assez morflé dans sa vie. Deuxièmement, et ça a été vite mis en avant sur les réseaux sociaux, il existe des photos où on le voit faire des gros chèques pour des associations. Style 500.000 euros, des trucs incroyables. C'est typiquement le genre d'attaque gratuite qui ne sert à rien, il n'y a rien du tout de constructif et au final ça retombe toujours sur la gueule des footballeurs. C'est fatigant parce qu'on a parfois l'impression d'être de la chair à canon.