Jamais encore nous n'avions vu autant de petits enfants jouer au football. Ils affluent, sur les routes en sable de Ziguinchor. D'après notre guide, la capitale de la Casamance, une région située au sud du Sénégal, regorge de talents mais ne dispose pas de moyens financiers qui leur permettent d'éclore. C'est Briegel, le premier entraîneur de Krépin Diatta. On l'appelle ainsi depuis sa carrière de joueur à Casa Sport, en référence à l'ancien international allemand Hans-Peter Briegel, et le surnom lui est resté. Il le répétera maintes fois : " C'est une vraie région de football. "

On le remarque dès qu'on quitte l'aéroport : à droite de la route s'élève le Stade Jules François Bertrand Bocandé, qui porte le nom de l'avant sénégalais qui a joué, entre autres, pour l'US Tournai et le FC Seraing dans les années '80. " Il a pu émigrer en Belgique grâce à un cousin qui y vivait. Il venait de battre un arbitre pendant la finale de la coupe et était suspendu à vie ", raconte Briegel dans le taxi qui nous conduit au centre-ville.

" On a annulé sa suspension quand il a connu le succès en Europe, afin de pouvoir le sélectionner à nouveau en équipe nationale. Il est décédé en 2012 et est inhumé au cimetière voisin du Stade Aline-Sitoe Diatta. Les supporters de Casa Sports continuent à entonner une chanson d'hommage à chaque match. Jules Bocandé a été notre première grande vedette. À l'époque, j'étais ramasseur de balles et c'est lui qui m'a communiqué l'amour du football. "

La Casamance a trouvé d'autres sources d'inspiration depuis : Sadio Mané (27 ans), lauréat de la Ligue des Champions avec Liverpool en mai dernier, et Krépin Diatta, l'étoile montante. " Il ne se passe pas un jour sans que des parents me demandent si je veux bien aider leur fils à devenir footballeur professionnel ", raconte Briegel.

" Nous sommes dans une région agricole. Il n'y a guère d'autre travail et la vie est très dure. Un footballeur de haut niveau peut modifier la vie de sa famille. Le problème, c'est qu'il n'y a qu'un club de D1 ici, Casa Sports, et que les autres clubs sont petits et pauvres. Ils se produisent dans des divisions inférieures. Il n'y a qu'un seul centre de formation pour toute la province alors qu'ils abondent à Dakar. Ici, nous n'avons que des écoles de foot, où on ne s'entraîne que trois fois par semaine : le mercredi et le samedi après-midi ainsi que le dimanche matin. "

Passage obligé par la Gambie

La Casamance a un inconvénient : c'est une enclave entre la Guinée-Bissau et la Gambie, le long du fleuve dont elle porte le nom. Pour se rendre dans d'autres régions du Sénégal, il faut passer par la Gambie. " J'entraîne l'Olympique de Ziguinchor en Nationale 1, la D3. Quand nous devons jouer à Dakar, nous voyageons en minibus. Nous partons à sept heures du matin pour arriver après minuit mais nous avons parfois dû attendre le ferry en Gambie jusqu'au lendemain matin. Nous avons dormi dans le bus. On vient d'inaugurer un pont sur la rivière. Ça nous fait gagner quelques heures. "

Au terme de sa carrière active, Briegel a fondé sa propre école de football à Ziguinchor. C'est là que s'est présenté Krépin, âgé de huit ans, un beau jour. " J'ai immédiatement réalisé qu'il avait quelque chose. Deux ou trois ans plus tard, je suis devenu entraîneur des cadets du Santhiaba FC, en D3, et je l'y ai emmené. Il a découvert le football de compétition et a intégré la sélection régionale puis la nationale, en U15 puis en U17.

À seize ans, Krépin a rejoint l'Oslo Football Academy via un ancien international et une de mes connaissances. De là, il a été transféré à Sarpsborg 08 FF. Il ne veut cependant plus parler de ça car il a eu des problèmes avec le président de l'Oslo Football Academy. Krépin ne savait même pas combien il y gagnait. C'est à ce moment qu'il a commencé à travailler avec son manager actuel, Thierno Seydi, qui l'a transféré au Club Bruges."

Briegel nous emmène au Terrain de Pedro Gomis, où Krepin s'est entraîné avec les U15 du Santhiaba FC. Il nous présente Amadou Sekou Traoré, un collègue qui a présenté un joueur à Anderlecht. " Ibrahima Drame. Il a effectué un test de trois semaines en 2011, il a inscrit cinq buts en trois matches avec les U19 et pouvait rester mais l'agent Nenad Petrovic et Herman Van Holsbeeck n'ont pas trouvé d'accord financier. "

La très modeste maison des Diatta dans la banlieue de Lyndiane., christian vandenabeele
La très modeste maison des Diatta dans la banlieue de Lyndiane. © christian vandenabeele

Champion de la jongle

Amadou Sekou Traoré entraînait alors les U15 et les U17 de Casa Sports, avec lesquels Krépin Diatta s'est entraîné un moment, raconte-t-il. " Puis d'un coup, il a disparu. Il n'a pas achevé la saison. J'ai ensuite appris que son père le lui avait interdit parce qu'il négligeait ses études. " Il loue Briegel, qui l'a formé, et insiste sur l"importance des Navétanes, la compétition inter-quartiers estivale et celle des écoles de football.

" Krépin en est un produit, un jeune qui était techniquement doué mais qui avait aussi beaucoup de culot. " Il montre une photo de Krépin en jeunes, sur son téléphone. " Regardez, il venait de gagner la finale de jonglerie pour les jeunes footballeurs de la ligue régionale de Ziguinchor. Krépin n'a pas transité par un grand club sénégalais, il n'a pas été formé dans les meilleures conditions mais c'est justement ce qui fait sa force. Il s'adapte facilement. Il réunit de nombreuses qualités mais ce qui est typique, c'est qu'il joue vers l'avant dès qu'il est en possession du ballon. Il n'hésite pas car il sait que si on l'attaque, il est capable d'éliminer son adversaire. "

Joseph Diatta, le père, au milieu de sa soeur, Martha, et de son fils, Yvon., christian vandenabeele
Joseph Diatta, le père, au milieu de sa soeur, Martha, et de son fils, Yvon. © christian vandenabeele

Sur un terrain que nous interdirions, tant il expose aux blessures, nous voyons des enfants jouer sans se ménager par 35 degrés. Briegel reconnaît en plusieurs d'entre eux la mentalité de Krépin. " Sa rage de vaincre sautait aux yeux. Je me rappelle que nous dominions, en quarts de finale de la coupe contre Casa Sport mais que nous avions encaissé un penalty et que nous étions menés. À un quart d'heure de la fin, Krépin a dribblé toute la défense avant d'adresser une passe millimétrée à l'avant, démarqué devant le but vide. Celui-ci a tiré à côté. Krépin était furieux et il a pleuré comme un bébé. La saison suivante, nous avons enlevé la coupe grâce à deux buts de sa part. Tout le monde remarquait son talent : sa finesse, sa vitesse, son changement de direction et de rythme. Mais je dois reconnaître que sa mère et ses frères ont dû m'aider à convaincre son père de laisser Krépin opter pour le football. "

La maison que Krépin Diatta fait construire pour sa famille à Lyndiane. Au premier étage, le frère aîné Yvon., christian vandenabeele
La maison que Krépin Diatta fait construire pour sa famille à Lyndiane. Au premier étage, le frère aîné Yvon. © christian vandenabeele

Pieds nus

Les Diatta habitent un logement très modeste dans le quartier de Lyndiane. Le père est en train de manger. La mère et le frère cadet de Krépin sont absents, sa soeur est occupée à l'arrière. Yvon Diatta, un frère qui a six ans de plus que lui, nous reçoit et nous parle de l'enfance de Krépin. Briegel affirme qu'il avait encore plus de talent.

" Certains le pensent, comme d'autres prétendent que notre père en avait encore plus mais Krépin est spécial ", dit-il. " Tout petit, alors qu'il ne marchait même pas encore, il pleurait dès qu'il voyait des gens jouer au football jusqu'à ce qu'ils lui donnent le ballon. Alors, il se calmait. Mais dès qu'on lui reprenait le ballon, il recommençait à pleurer. N'est-ce pas spécial ? On aurait dit qu'il savait que le ballon jouerait un rôle crucial dans son existence. Notre père ne voulait pas que Krépin mise tout sur le football. Il est enseignant et voulait qu'il marche sur ses traces, qu'il devienne quelqu'un et puisse un jour travailler pour l'État. Nos moyens étaient alors très limités. Nous n'avions pas assez d'argent pour acheter des chaussures à Krépin. Il jouait pieds nus ou avec des sandales déchirées. Notre père vient d'une famille nombreuse. Il devait consacrer son salaire à nous mais aussi entretenir ses frères et soeurs et ses neveux. Il voulait que nous étudiions mais un moment donné, il a compris l'importance du football pour Krépin et lui a permis de suivre sa voie. Il s'est adressé à Briegel, qui connaissait bien le milieu, et lui a demandé de veilleur sur Krépin comme sur son fils.

Nous avons reçu une éducation stricte, comme toujours dans le sud du pays. Quand le père interdit quelque chose, on lui obéit. Quand quelqu'un parle, on l'écoute calmement. Nous sommes une famille tranquille. Aussi dure soit la vie, nous croyons en ce que nous faisons et en dieu. Krépin est pareil : il n'est pas négatif. Il a toujours pensé à son avenir de footballeur et a fait ce qu'il fallait pour réussir. Sa boîte de nuit, c'était le ballon ! C'est formidable qu'il joue maintenant contre Marcelo en Ligue des Champions et avec Sadio Mané en équipe nationale. Il peut progresser. Nous en sommes incroyablement heureux, même s'il n'est encore qu'au printemps de sa carrière."

Briegel, le premier coach de Krépin Diatta., christian vandenabeele
Briegel, le premier coach de Krépin Diatta. © christian vandenabeele

Fan de foot espagnol

" Krépin est un génie, à mes yeux. Voyez ce qu'il réussit sur le terrain, les buts qu'il marque ! Il a été formé au numéro dix mais il est polyvalent. Avant, Iniesta était son idole. Il regardait des vidéos de lui et avait une préférence pour son numéro, le huit. Beaucoup d'habitants du quartier l'appelaient comme ça. Krépin raffole du football espagnol. Je crois que son plus grand rêve est de se produire un jour pour le Barça. "

Le père nous a rejoints. Il porte un maillot frappé du nom de Ronaldinho. Joseph Diatta est apparemment un génie aussi. " Je ne l'ai jamais vu jouer mais d'après les échos, c'était un fin technicien et il avait un fameux dribble ", remarque Yvon. " Donc, c'est dans le sang. "

Ce qui est aussi dans le sang, d'après le père, c'est la sportivité. " Je n'ai cessé de dire à Krépin qu'un footballeur devait être correct, qu'il ne devait pas s'énerver quand il perdait mais rester calme et respectueux. " Il ajoute que c'est avec la conviction de prendre une bonne décision qu'il a autorisé Krépin à tout miser sur le football et donc à interrompre ses études. " Mes collègues m'ont critiqué mais je leur ai dit qu'un jour, ils comprendraient. "

La soeur de Krépin préfère ne pas s'exprimer. C'est sa tante paternelle, Martha, qui parle à sa place. " Krépin était plus passionné que les autres. Il ne prenait même pas le temps de manger, ne voulant pas arrêter de jouer. "

Le collège pour lequel le père Diatta travaille et où ses enfants ont effectué leur scolarité n'est pas éloigné. C'est le CEM Lyndiane. Un message a été tracé sur un mur : Travail Discipline Réussite. Krépin l'a compris, déclare Mohamed El Badji, un collègue de Joseph. " 'Il avait compris qu'on pouvait réussir si on se livrait à fond, en croyant en ce qu'on faisait. À l'école, Krépin était un peu timide, discret, mais on voyait qu'il voulait réussir dans la vie et qu'il était prêt à tous les sacrifices. C'est ce qui a fait la différence avec des camarades qui jouaient très bien au football aussi. "

Le collège où Krépin Diatta a étudié jusqu'à ses 16 ans., christian vandenabeele
Le collège où Krépin Diatta a étudié jusqu'à ses 16 ans. © christian vandenabeele

Pas un sorteur

Le terrain sur lequel Krépin a commencé à jouer à l'école de foot de Briegel, le Terrain de Diatir, se trouve derrière le collège. L'Olympique de Ziguinchor s'entraîne. Parmi les joueurs, Alassane Sagna, un défenseur qui n'a même pas vingt ans. Il a été international U15 et U17 en même temps que Krépin et est maintenant capitaine de l'équipe première et des U20 régionaux. Selon Briegel, il peut aussi aller loin. Sagna rétorque : " Mais Krépin était le meilleur de notre génération. Il résolvait tous nos problèmes sur le terrain : ils nous motivait et nous pouvions toujours lui passer le ballon. Il n'a pas oublié ses amis. Dès qu'il revient, il nous réunit. "

Le Fan Club de Krépin Diatta à Ziguinchor., christian vandenabeele
Le Fan Club de Krépin Diatta à Ziguinchor. © christian vandenabeele

Le soir tombe et Briegel nous invite chez lui. Pendant que sa femme s'affaire aux fourneaux, nous regardons la télévision et assistons à la victoire du Sénégal en finale du tournoi U20, face au Mali. Pendant ce temps, deux amis d'enfance de Krépin se joignent à nous.

Mathieu Mendy a fait la connaissance de Krepin quand ils avaient douze ans. " Ce qui nous frappait, c'était sa volonté de devenir un grand joueur. Nous sortions parfois jusqu'à quatre heures du matin mais pas lui. Il n'aimait pas. Il préférait jouer tard le soir. Les filles ne l'intéressaient pas. Quand nous en parlions, il nous disait d'arrêter. Si on voulait avoir une conversation avec lui, il fallait parler de football. Tout son temps et tout son amour allaient au football. Le reste était accessoire. Il a su tout petit qu'il avait un talent et ça l'a motivé.

Il a toujours tout mis en oeuvre pour gagner et quand il perdait, il pleurait, comme s'il était né avec l'obligation de toujours gagner. Il était très talentueux mais, surtout, il faisait beaucoup plus d'efforts que nous et ça ne semblait même pas lui peser. Il n'a jamais cessé de progresser. Krépin est spécial. Il est sage, il a bon caractère. Chaque être est différent mais il donnait l'impression d'être né pour devenir un grand footballeur et ainsi aider sa famille et son peuple."

Sur les traces de Mané

Mamadou Lamine Badji était le meilleur ami de Krépin. Il vivait tout près, était son camarade au collège et l'emmenait à l'école de football de Briegel. " Krépin était unique. Son amitié était tangible. Il partageait avec moi ses valeurs, sa foi et sa bonne volonté. Quand je faisais quelque chose qu'il désapprouvait, il me le disait. Je n'étais pas aussi rapide que lui et quand il me passait, je le retenais parfois, pour le faire enrager, mais il ne le supportait pas !

Il devenait fou et me criait : Ce n'est pas du football ! Il a toujours trouvé le fair-play important. Il faut que tout se déroule correctement. Il était plutôt introverti mais extrêmement ambitieux. Il voulait toujours gagner et me confiait qu'il voulait devenir un grand joueur. C'était son ambition depuis toujours et il la suivait instinctivement."

Samedi soir. Le Stade Aline-Sitoe-Diatta est le théâtre des demi-finales des Navétanes. Briegel nous y emmène. En route, nous croisons un ancien professeur de Krépin : Didier Kanfome. Il est assis sur le seuil de sa maison, comme tant d'autres habitants des quartiers populaires de Ziguinchor, à cette heure, dans la pénombre.

" J'ai enseigné le portugais à Krépin pendant deux ans. J'ai conservé ses notes. Elles étaient bonnes, même s'il s'intéressait surtout au football. Il voulait interrompre sa scolarité mais son père voulait qu'il ait un certain bagage intellectuel. Il me l'avait fait comprendre très clairement. Donc, quand Krépin voulait s'éclipser, je le battais. " Il rit.

" Coach ! " Un jeune homme appelle Briegel alors que nous cherchons un taxi. C'est Yaya Diatta, le coach des U20 de l'Olympique de Ziguinchor, le club dont Briegel est entraîneur principal. En apprenant que nous sommes venus pour Krépin, il exprime l'admiration qu'il éprouve pour la progression que celui-ci a accomplie. " Il portait davantage le ballon avant. Il a également amélioré sa communication. Il analyse mieux ses matches et ses prestations. Il a bien répondu aux questions des journalistes pendant la CAN. Il s'est aussi rapidement intégré en équipe nationale. Je pense qu'il marche désormais sur les pas de notre Sadio Mané. "

Le stade Jules Bocandé, nommé d'après l'attaquant sénégalais qui a notamment joué pour l'US Tournai et Seraing dans les années 80., christian vandenabeele
Le stade Jules Bocandé, nommé d'après l'attaquant sénégalais qui a notamment joué pour l'US Tournai et Seraing dans les années 80. © christian vandenabeele

Porte-drapeau de la région

Nous rencontrons Demba Ramata N'Diaye au Stade Aline-Sitoe-Diatta. Il a fait partie de la génération de Jules Bocandé et de Tew Mamadou, qui a gagné tout ce qui était possible, comme joueur puis comme coach, et est maintenant le directeur technique de Casa Sports. Pour lui, Krépin est le porte-drapeau de la région. " Talentueux et combatif. Il ne renonce jamais, il a de l'assurance et quand il échoue, il veut se rattraper. Les espaces ne manquent pas ici et les enfants jouent partout au football. C'est la base de notre formation des jeunes.

Vente de fruits et légumes à Ziguinchor, la capitale de la casamance., christian vandenabeele
Vente de fruits et légumes à Ziguinchor, la capitale de la casamance. © christian vandenabeele

Souvent, on aperçoit un ballon et quinze gamins qui courent après. Celui qui n'est pas capable de le conserver le perd très vite et si on ne parvient pas à se démarquer, on n'en touche pas une. Si on cède au découragement, on abandonne. Ce sont les bases de notre football. Ici, on ne renonce pas, même quand on est mené 3-0. On continue à croire en ses chances.

Nous avons été la première région du Sénégal à mettre sur pied une compétition pour les écoles de foot. Tout le quartier y assiste. On ne dispense les séances que quand il n'y a pas école, le mercredi après-midi et le week-end. À Dakar, des gamins de douze ans s'entraînent en journée au lieu d'aller à l'école. C'est une honte qu'on n'apprenne pas aux enfants à lire et à écrire. La culture est très différente ici. Allez voir dans tout le Sénégal, vous ne trouverez pas d'équipe qui n'aligne au moins cinq joueurs formés ici. Malheureusement, nous n'avons pas les moyens de mettre sur pied un centre de formation. Le jour où quelqu'un investira à Ziguinchor, plus personne ne parlera de Dakar."

Il est presque minuit et la deuxième demi-finale vient de débuter au Stade Aline-Sitoe-Diatta.

Un chèque en blanc pour l'hôpital

Krépin Diatta fait construire une grande maison à sa famille dans le quartier de Lyndiane. Il y soutient également le football, avec de l'argent et du matériel, et a même signé un chèque en blanc à l'hôpital régional de Ziguinchor pour l'aménagement d'un bloc opératoire.

" Il n'a pas oublié ses racines et il pense à la santé des gens car c'est ce qu'il y a de plus important dans la vie ", raconte son frère aîné Yvon Diatta. " Il veut en faire encore davantage à l'avenir. Pourvu qu'il réussisse une grande carrière et qu'on puisse un jour parler de Krépin Diatta comme de Cristiano Ronaldo et Sadio Mané et qu'il puisse aider encore plus les gens. "

Krépin sait d'où il vient, affirme Briegel. " Il est d'origine modeste. Le père était le seul à travailler et il n'y avait pas assez pour tout le monde. Il est conscient de ce que ses parents devaient faire pour lui donner à manger tous les jours, il sait ce que souffrir veut dire, de même qu'il sait qu'il y a beaucoup de talents comme lui à Ziguinchor mais qu'ils manquent de moyens. S'il réalise ce travail social, c'est parce qu'il croit en ses racines, que notre région est très solidaire et que son coeur est assez grand pour réaliser ses projets. "

Jamais encore nous n'avions vu autant de petits enfants jouer au football. Ils affluent, sur les routes en sable de Ziguinchor. D'après notre guide, la capitale de la Casamance, une région située au sud du Sénégal, regorge de talents mais ne dispose pas de moyens financiers qui leur permettent d'éclore. C'est Briegel, le premier entraîneur de Krépin Diatta. On l'appelle ainsi depuis sa carrière de joueur à Casa Sport, en référence à l'ancien international allemand Hans-Peter Briegel, et le surnom lui est resté. Il le répétera maintes fois : " C'est une vraie région de football. " On le remarque dès qu'on quitte l'aéroport : à droite de la route s'élève le Stade Jules François Bertrand Bocandé, qui porte le nom de l'avant sénégalais qui a joué, entre autres, pour l'US Tournai et le FC Seraing dans les années '80. " Il a pu émigrer en Belgique grâce à un cousin qui y vivait. Il venait de battre un arbitre pendant la finale de la coupe et était suspendu à vie ", raconte Briegel dans le taxi qui nous conduit au centre-ville. " On a annulé sa suspension quand il a connu le succès en Europe, afin de pouvoir le sélectionner à nouveau en équipe nationale. Il est décédé en 2012 et est inhumé au cimetière voisin du Stade Aline-Sitoe Diatta. Les supporters de Casa Sports continuent à entonner une chanson d'hommage à chaque match. Jules Bocandé a été notre première grande vedette. À l'époque, j'étais ramasseur de balles et c'est lui qui m'a communiqué l'amour du football. " La Casamance a trouvé d'autres sources d'inspiration depuis : Sadio Mané (27 ans), lauréat de la Ligue des Champions avec Liverpool en mai dernier, et Krépin Diatta, l'étoile montante. " Il ne se passe pas un jour sans que des parents me demandent si je veux bien aider leur fils à devenir footballeur professionnel ", raconte Briegel. " Nous sommes dans une région agricole. Il n'y a guère d'autre travail et la vie est très dure. Un footballeur de haut niveau peut modifier la vie de sa famille. Le problème, c'est qu'il n'y a qu'un club de D1 ici, Casa Sports, et que les autres clubs sont petits et pauvres. Ils se produisent dans des divisions inférieures. Il n'y a qu'un seul centre de formation pour toute la province alors qu'ils abondent à Dakar. Ici, nous n'avons que des écoles de foot, où on ne s'entraîne que trois fois par semaine : le mercredi et le samedi après-midi ainsi que le dimanche matin. " La Casamance a un inconvénient : c'est une enclave entre la Guinée-Bissau et la Gambie, le long du fleuve dont elle porte le nom. Pour se rendre dans d'autres régions du Sénégal, il faut passer par la Gambie. " J'entraîne l'Olympique de Ziguinchor en Nationale 1, la D3. Quand nous devons jouer à Dakar, nous voyageons en minibus. Nous partons à sept heures du matin pour arriver après minuit mais nous avons parfois dû attendre le ferry en Gambie jusqu'au lendemain matin. Nous avons dormi dans le bus. On vient d'inaugurer un pont sur la rivière. Ça nous fait gagner quelques heures. " Au terme de sa carrière active, Briegel a fondé sa propre école de football à Ziguinchor. C'est là que s'est présenté Krépin, âgé de huit ans, un beau jour. " J'ai immédiatement réalisé qu'il avait quelque chose. Deux ou trois ans plus tard, je suis devenu entraîneur des cadets du Santhiaba FC, en D3, et je l'y ai emmené. Il a découvert le football de compétition et a intégré la sélection régionale puis la nationale, en U15 puis en U17. À seize ans, Krépin a rejoint l'Oslo Football Academy via un ancien international et une de mes connaissances. De là, il a été transféré à Sarpsborg 08 FF. Il ne veut cependant plus parler de ça car il a eu des problèmes avec le président de l'Oslo Football Academy. Krépin ne savait même pas combien il y gagnait. C'est à ce moment qu'il a commencé à travailler avec son manager actuel, Thierno Seydi, qui l'a transféré au Club Bruges." Briegel nous emmène au Terrain de Pedro Gomis, où Krepin s'est entraîné avec les U15 du Santhiaba FC. Il nous présente Amadou Sekou Traoré, un collègue qui a présenté un joueur à Anderlecht. " Ibrahima Drame. Il a effectué un test de trois semaines en 2011, il a inscrit cinq buts en trois matches avec les U19 et pouvait rester mais l'agent Nenad Petrovic et Herman Van Holsbeeck n'ont pas trouvé d'accord financier. " Amadou Sekou Traoré entraînait alors les U15 et les U17 de Casa Sports, avec lesquels Krépin Diatta s'est entraîné un moment, raconte-t-il. " Puis d'un coup, il a disparu. Il n'a pas achevé la saison. J'ai ensuite appris que son père le lui avait interdit parce qu'il négligeait ses études. " Il loue Briegel, qui l'a formé, et insiste sur l"importance des Navétanes, la compétition inter-quartiers estivale et celle des écoles de football. " Krépin en est un produit, un jeune qui était techniquement doué mais qui avait aussi beaucoup de culot. " Il montre une photo de Krépin en jeunes, sur son téléphone. " Regardez, il venait de gagner la finale de jonglerie pour les jeunes footballeurs de la ligue régionale de Ziguinchor. Krépin n'a pas transité par un grand club sénégalais, il n'a pas été formé dans les meilleures conditions mais c'est justement ce qui fait sa force. Il s'adapte facilement. Il réunit de nombreuses qualités mais ce qui est typique, c'est qu'il joue vers l'avant dès qu'il est en possession du ballon. Il n'hésite pas car il sait que si on l'attaque, il est capable d'éliminer son adversaire. " Sur un terrain que nous interdirions, tant il expose aux blessures, nous voyons des enfants jouer sans se ménager par 35 degrés. Briegel reconnaît en plusieurs d'entre eux la mentalité de Krépin. " Sa rage de vaincre sautait aux yeux. Je me rappelle que nous dominions, en quarts de finale de la coupe contre Casa Sport mais que nous avions encaissé un penalty et que nous étions menés. À un quart d'heure de la fin, Krépin a dribblé toute la défense avant d'adresser une passe millimétrée à l'avant, démarqué devant le but vide. Celui-ci a tiré à côté. Krépin était furieux et il a pleuré comme un bébé. La saison suivante, nous avons enlevé la coupe grâce à deux buts de sa part. Tout le monde remarquait son talent : sa finesse, sa vitesse, son changement de direction et de rythme. Mais je dois reconnaître que sa mère et ses frères ont dû m'aider à convaincre son père de laisser Krépin opter pour le football. " Les Diatta habitent un logement très modeste dans le quartier de Lyndiane. Le père est en train de manger. La mère et le frère cadet de Krépin sont absents, sa soeur est occupée à l'arrière. Yvon Diatta, un frère qui a six ans de plus que lui, nous reçoit et nous parle de l'enfance de Krépin. Briegel affirme qu'il avait encore plus de talent. " Certains le pensent, comme d'autres prétendent que notre père en avait encore plus mais Krépin est spécial ", dit-il. " Tout petit, alors qu'il ne marchait même pas encore, il pleurait dès qu'il voyait des gens jouer au football jusqu'à ce qu'ils lui donnent le ballon. Alors, il se calmait. Mais dès qu'on lui reprenait le ballon, il recommençait à pleurer. N'est-ce pas spécial ? On aurait dit qu'il savait que le ballon jouerait un rôle crucial dans son existence. Notre père ne voulait pas que Krépin mise tout sur le football. Il est enseignant et voulait qu'il marche sur ses traces, qu'il devienne quelqu'un et puisse un jour travailler pour l'État. Nos moyens étaient alors très limités. Nous n'avions pas assez d'argent pour acheter des chaussures à Krépin. Il jouait pieds nus ou avec des sandales déchirées. Notre père vient d'une famille nombreuse. Il devait consacrer son salaire à nous mais aussi entretenir ses frères et soeurs et ses neveux. Il voulait que nous étudiions mais un moment donné, il a compris l'importance du football pour Krépin et lui a permis de suivre sa voie. Il s'est adressé à Briegel, qui connaissait bien le milieu, et lui a demandé de veilleur sur Krépin comme sur son fils. Nous avons reçu une éducation stricte, comme toujours dans le sud du pays. Quand le père interdit quelque chose, on lui obéit. Quand quelqu'un parle, on l'écoute calmement. Nous sommes une famille tranquille. Aussi dure soit la vie, nous croyons en ce que nous faisons et en dieu. Krépin est pareil : il n'est pas négatif. Il a toujours pensé à son avenir de footballeur et a fait ce qu'il fallait pour réussir. Sa boîte de nuit, c'était le ballon ! C'est formidable qu'il joue maintenant contre Marcelo en Ligue des Champions et avec Sadio Mané en équipe nationale. Il peut progresser. Nous en sommes incroyablement heureux, même s'il n'est encore qu'au printemps de sa carrière." " Krépin est un génie, à mes yeux. Voyez ce qu'il réussit sur le terrain, les buts qu'il marque ! Il a été formé au numéro dix mais il est polyvalent. Avant, Iniesta était son idole. Il regardait des vidéos de lui et avait une préférence pour son numéro, le huit. Beaucoup d'habitants du quartier l'appelaient comme ça. Krépin raffole du football espagnol. Je crois que son plus grand rêve est de se produire un jour pour le Barça. " Le père nous a rejoints. Il porte un maillot frappé du nom de Ronaldinho. Joseph Diatta est apparemment un génie aussi. " Je ne l'ai jamais vu jouer mais d'après les échos, c'était un fin technicien et il avait un fameux dribble ", remarque Yvon. " Donc, c'est dans le sang. " Ce qui est aussi dans le sang, d'après le père, c'est la sportivité. " Je n'ai cessé de dire à Krépin qu'un footballeur devait être correct, qu'il ne devait pas s'énerver quand il perdait mais rester calme et respectueux. " Il ajoute que c'est avec la conviction de prendre une bonne décision qu'il a autorisé Krépin à tout miser sur le football et donc à interrompre ses études. " Mes collègues m'ont critiqué mais je leur ai dit qu'un jour, ils comprendraient. " La soeur de Krépin préfère ne pas s'exprimer. C'est sa tante paternelle, Martha, qui parle à sa place. " Krépin était plus passionné que les autres. Il ne prenait même pas le temps de manger, ne voulant pas arrêter de jouer. " Le collège pour lequel le père Diatta travaille et où ses enfants ont effectué leur scolarité n'est pas éloigné. C'est le CEM Lyndiane. Un message a été tracé sur un mur : Travail Discipline Réussite. Krépin l'a compris, déclare Mohamed El Badji, un collègue de Joseph. " 'Il avait compris qu'on pouvait réussir si on se livrait à fond, en croyant en ce qu'on faisait. À l'école, Krépin était un peu timide, discret, mais on voyait qu'il voulait réussir dans la vie et qu'il était prêt à tous les sacrifices. C'est ce qui a fait la différence avec des camarades qui jouaient très bien au football aussi. " Le terrain sur lequel Krépin a commencé à jouer à l'école de foot de Briegel, le Terrain de Diatir, se trouve derrière le collège. L'Olympique de Ziguinchor s'entraîne. Parmi les joueurs, Alassane Sagna, un défenseur qui n'a même pas vingt ans. Il a été international U15 et U17 en même temps que Krépin et est maintenant capitaine de l'équipe première et des U20 régionaux. Selon Briegel, il peut aussi aller loin. Sagna rétorque : " Mais Krépin était le meilleur de notre génération. Il résolvait tous nos problèmes sur le terrain : ils nous motivait et nous pouvions toujours lui passer le ballon. Il n'a pas oublié ses amis. Dès qu'il revient, il nous réunit. " Le soir tombe et Briegel nous invite chez lui. Pendant que sa femme s'affaire aux fourneaux, nous regardons la télévision et assistons à la victoire du Sénégal en finale du tournoi U20, face au Mali. Pendant ce temps, deux amis d'enfance de Krépin se joignent à nous. Mathieu Mendy a fait la connaissance de Krepin quand ils avaient douze ans. " Ce qui nous frappait, c'était sa volonté de devenir un grand joueur. Nous sortions parfois jusqu'à quatre heures du matin mais pas lui. Il n'aimait pas. Il préférait jouer tard le soir. Les filles ne l'intéressaient pas. Quand nous en parlions, il nous disait d'arrêter. Si on voulait avoir une conversation avec lui, il fallait parler de football. Tout son temps et tout son amour allaient au football. Le reste était accessoire. Il a su tout petit qu'il avait un talent et ça l'a motivé. Il a toujours tout mis en oeuvre pour gagner et quand il perdait, il pleurait, comme s'il était né avec l'obligation de toujours gagner. Il était très talentueux mais, surtout, il faisait beaucoup plus d'efforts que nous et ça ne semblait même pas lui peser. Il n'a jamais cessé de progresser. Krépin est spécial. Il est sage, il a bon caractère. Chaque être est différent mais il donnait l'impression d'être né pour devenir un grand footballeur et ainsi aider sa famille et son peuple." Mamadou Lamine Badji était le meilleur ami de Krépin. Il vivait tout près, était son camarade au collège et l'emmenait à l'école de football de Briegel. " Krépin était unique. Son amitié était tangible. Il partageait avec moi ses valeurs, sa foi et sa bonne volonté. Quand je faisais quelque chose qu'il désapprouvait, il me le disait. Je n'étais pas aussi rapide que lui et quand il me passait, je le retenais parfois, pour le faire enrager, mais il ne le supportait pas ! Il devenait fou et me criait : Ce n'est pas du football ! Il a toujours trouvé le fair-play important. Il faut que tout se déroule correctement. Il était plutôt introverti mais extrêmement ambitieux. Il voulait toujours gagner et me confiait qu'il voulait devenir un grand joueur. C'était son ambition depuis toujours et il la suivait instinctivement." Samedi soir. Le Stade Aline-Sitoe-Diatta est le théâtre des demi-finales des Navétanes. Briegel nous y emmène. En route, nous croisons un ancien professeur de Krépin : Didier Kanfome. Il est assis sur le seuil de sa maison, comme tant d'autres habitants des quartiers populaires de Ziguinchor, à cette heure, dans la pénombre. " J'ai enseigné le portugais à Krépin pendant deux ans. J'ai conservé ses notes. Elles étaient bonnes, même s'il s'intéressait surtout au football. Il voulait interrompre sa scolarité mais son père voulait qu'il ait un certain bagage intellectuel. Il me l'avait fait comprendre très clairement. Donc, quand Krépin voulait s'éclipser, je le battais. " Il rit. " Coach ! " Un jeune homme appelle Briegel alors que nous cherchons un taxi. C'est Yaya Diatta, le coach des U20 de l'Olympique de Ziguinchor, le club dont Briegel est entraîneur principal. En apprenant que nous sommes venus pour Krépin, il exprime l'admiration qu'il éprouve pour la progression que celui-ci a accomplie. " Il portait davantage le ballon avant. Il a également amélioré sa communication. Il analyse mieux ses matches et ses prestations. Il a bien répondu aux questions des journalistes pendant la CAN. Il s'est aussi rapidement intégré en équipe nationale. Je pense qu'il marche désormais sur les pas de notre Sadio Mané. " Nous rencontrons Demba Ramata N'Diaye au Stade Aline-Sitoe-Diatta. Il a fait partie de la génération de Jules Bocandé et de Tew Mamadou, qui a gagné tout ce qui était possible, comme joueur puis comme coach, et est maintenant le directeur technique de Casa Sports. Pour lui, Krépin est le porte-drapeau de la région. " Talentueux et combatif. Il ne renonce jamais, il a de l'assurance et quand il échoue, il veut se rattraper. Les espaces ne manquent pas ici et les enfants jouent partout au football. C'est la base de notre formation des jeunes. Souvent, on aperçoit un ballon et quinze gamins qui courent après. Celui qui n'est pas capable de le conserver le perd très vite et si on ne parvient pas à se démarquer, on n'en touche pas une. Si on cède au découragement, on abandonne. Ce sont les bases de notre football. Ici, on ne renonce pas, même quand on est mené 3-0. On continue à croire en ses chances. Nous avons été la première région du Sénégal à mettre sur pied une compétition pour les écoles de foot. Tout le quartier y assiste. On ne dispense les séances que quand il n'y a pas école, le mercredi après-midi et le week-end. À Dakar, des gamins de douze ans s'entraînent en journée au lieu d'aller à l'école. C'est une honte qu'on n'apprenne pas aux enfants à lire et à écrire. La culture est très différente ici. Allez voir dans tout le Sénégal, vous ne trouverez pas d'équipe qui n'aligne au moins cinq joueurs formés ici. Malheureusement, nous n'avons pas les moyens de mettre sur pied un centre de formation. Le jour où quelqu'un investira à Ziguinchor, plus personne ne parlera de Dakar." Il est presque minuit et la deuxième demi-finale vient de débuter au Stade Aline-Sitoe-Diatta.