Longtemps, le football s'est préservé de la datarévolution. L'argument majeur était que le sport-roi était abrité de l'emprise statistique, contrairement à toutes ces disciplines qui ne cessaient de s'américaniser. La faute à un jeu dans lequel les répétitions seraient trop rares, le rendant impossible à schématiser. C'est en tout cas la théorie qui a longuement dominé le secteur, jusqu'à ce que les chiffres étendent leur expertise jusqu'aux rectangles verts.

Nouveau propriétaire d'Ostende, Pacific Media Group est l'un des spécialistes mondiaux en la matière. À l'automne 2017, son patron Paul Conway s'associe à Billy Beane pour reprendre le club de Barnsley, en Angleterre. Beane est le personnage principal de Moneyball, qui raconte comment ce directeur général des Athletics d'Oakland a créé une équipe de baseball compétitive malgré les difficultés financières de sa franchise, en se basant sur une approche statistique.

Livre adapté au cinéma, avec Brad Pitt dans le rôle de Beane, il a fini d'installer le storytelling autour de l'utilisation des chiffres au service du sport. "Aujourd'hui, tout le monde dit qu'il recrute sur base des statistiques", explique Conway dans les colonnes du Nieuwsblad. "Mais en réalité, la politique de transferts d'un club reste souvent déterminée par un directeur sportif, un agent, ou un coup de coeur pour un joueur qui fait par hasard un bon match contre eux."

LE RÊVE DE MONEYBALL

"On va faire un Moneyball à la belge", rêve un membre ambitieux du staff anderlechtois dans les premiers jours de l'année 2018. Sous le soleil du sud-est espagnol, Herman Van Holsbeeck a invité à La Manga un Data Analyst, en vue d'une potentielle collaboration future. Le rachat du club par Marc Coucke remet en question les bribes d'accords, et le passage des Mauves vers la modernité doit attendre, malgré le goût prononcé d'Hein Vanhaezebrouck pour ces nouvelles méthodes, encore loin d'être répandues dans le quotidien belge.

"Souvent, on dit qu'on les utilise pour paraître à la pointe, mais dans les faits c'est encore assez peu le cas."

Deux ans plus tard, en confiant les clés de son scouting à Peter Verbeke, Anderlecht monte enfin dans le train vers le présent. Car aujourd'hui, il paraît inconcevable de ne pas se plonger dans les chiffres à l'heure de screener ses futures recrues. "Souvent, on dit qu'on les utilise pour paraître à la pointe mais dans les faits, c'est encore assez peu le cas", explique Maxime Dery, ancien scout de La Gantoise aujourd'hui installé en France. "Beaucoup se basent simplement sur des stats basiques, comme le pourcentage de passes réussies, mais les vraies datas, très pointues, c'est moins répandu, notamment parce que ceux qui sont capables de bien les analyser sont plus rares."

Historiquement, les cellules de scouting belges sont généralement peuplées d'anciens joueurs professionnels, qui ont parfois largement dépassé l'âge de la retraite. Leurs méthodes ont aussi leur âge: des notes prises au vol dans de petits carnets, rarement informatisées en aval, et certainement pas recoupées par des informations statistiques potentiellement plus objectives. C'est le règne de "l'oeil", qui s'entraîne en regardant des matches, de préférence sur place plutôt qu'en vidéo.

L'équipe de scouting de Genk, menée par Dimitri De Condé et Dirk Schoofs, est l'une des plus performantes du pays., BELGA - Yorick Jansens
L'équipe de scouting de Genk, menée par Dimitri De Condé et Dirk Schoofs, est l'une des plus performantes du pays. © BELGA - Yorick Jansens

LE GOÛT DU VOYAGE

Comme souvent, le portefeuille guide l'évolution du système. Pour épargner de l'argent, les clubs mettent progressivement fin à ces voyages de recruteurs historiques, qui profitent du confort et des avantages sur place et ne sont pas toujours imperméables aux commissions locales. Aujourd'hui, la majorité des transferts s'effectue sans être allé voir le joueur sur place. L'évolution profite au scouting en vidéo, de plus en plus souvent lié à des bases de données statistiques. Même si là aussi, l'accès à l'information pointue a un coût.

À Genk, référence nationale en matière de recrutement, on ne regarde pas à la dépense pour épauler l'équipe de scouting, constituée d'un petit nombre de personnes sous la direction de Dirk Schoofs, reconnu comme l'homme qui a découvert Sander Berge. Schoofs travaille en étroite collaboration avec Dimitri De Condé, directeur sportif des Limbourgeois. "Si tu parles avec beaucoup d'équipes de scouting dans le football, ils ne se sentent pas appréciés parce que leur direction travaille sans eux", explique l'homme fort des champions en titre.

En plus d'aider à éviter l'erreur, la data est à la source de quelques belles trouvailles.

Chez les Genkies, la méthode est simple: des profils précis sont établis pour chaque poste, en fonction de la philosophie de jeu du club. Un casting affiné par l'usage de la data. "Certains chiffres nous aident à cibler les bons profils", concède De Condé, qui accorde toutefois une part importante à l'observation du joueur en situation réelle, à une phase plus avancée du processus, puis aux motivations et au caractère, inchiffrables et décryptés à travers des entretiens précédant l'engagement. Pas de quoi rendre inexistante la perspective d'un casting raté, mais tout est fait pour réduire la marge d'erreur.

MÉFIANCE NATIONALE

En plus d'aider à éviter l'erreur, la data est à la source de quelques belles trouvailles. C'est notamment une analyse statistique proposée à Francky Dury qui a amené Zulte Waregem à tout faire pour obtenir le prêt de Cyle Larin, l'une des révélations du début de saison belge. Ce sont également des chiffres qui ont remis le Standard sur la piste de Nicolas Gavory, arrière gauche aux données offensives impressionnantes lors de son passage aux Pays-Bas. Pour les amoureux de la data, le nouveau joueur à la mode dans le championnat belge est l'ailier d'Ostende Fashion Sakala, référence anonyme à son poste avec des chiffres avancés qui tutoient ceux des meilleurs joueurs de couloir de l'élite.

Fashion Sakala est la nouvelle coqueluche des statisticiens., BELGA - Bruno Fahy
Fashion Sakala est la nouvelle coqueluche des statisticiens. © BELGA - Bruno Fahy

Certaines astuces se propagent, sortes d'algorithmes humanisés pour éviter d'être trompé par des statistiques trop flatteuses. "Quand c'est un joueur des Pays-Bas, je divise ses chiffres par deux pour évaluer ce qu'il donnerait chez nous", explique un directeur sportif du Royaume. Un à-peu-près qui résume assez bien la méfiance qui plane toujours sur les données dans les bureaux de l'élite nationale.

On dit d'Olivier Renard, par exemple, qu'il se fie plus à son oeil et à ses hommes de confiance qu'aux bases de données. Notamment parce que les chiffres sont rares dans des championnats atypiques comme la deuxième division turque, là où l'ancien directeur sportif de Malines avait déniché Sofiane Hanni.

À QUI LA VÉRITÉ?

"En Scandinavie, de plus en plus de transferts démarrent à partir de statistiques, presque sans avoir vu le joueur", reprend Maxime Dery, spécialiste du marché sud-américain. "C'est encore loin d'être le cas chez nous, parce que pour les scouts plus âgés ou même certains directeurs sportifs, c'est du chinois. À Gand, c'est Jess Thorup qui a insisté pour augmenter l'usage des datas. Parce que dans le nord de l'Europe, c'est devenu la norme."

À Charleroi, le screening effectué par Mehdi Bayat, qui occupe officieusement le poste de directeur sportif, est surtout psychologique.

Relais majeur entre les championnats africains et la Belgique, les pays scandinaves offrent donc indirectement un premier tri statistique à une Pro League bien moins experte en la matière. Chaque camp conserve, quoi qu'il en soit, ses arguments. Et pour un Genk ou un Bruges qui affinent leur casting grâce à des batteries de données, il y aura toujours un Charleroi. "Chez nous, c'est à l'ancienne", rigole-t-on chez les Zèbres.

Porte d'entrée principale du mercato carolo, Mogi Bayat est loin d'être un féru de statistiques, même s'il a pu être impressionné par quelques démonstrations chiffrées qui pourraient servir sa cause auprès des dirigeants. Cela n'empêche pas les erreurs de casting d'être extrêmement rares dans le Pays Noir, où Mehdi Bayat accorde surtout une grande importance au screening psychologique. Une nouvelle preuve que le football reste un sport où toutes les tactiques peuvent permettre de gagner.

Longtemps, le football s'est préservé de la datarévolution. L'argument majeur était que le sport-roi était abrité de l'emprise statistique, contrairement à toutes ces disciplines qui ne cessaient de s'américaniser. La faute à un jeu dans lequel les répétitions seraient trop rares, le rendant impossible à schématiser. C'est en tout cas la théorie qui a longuement dominé le secteur, jusqu'à ce que les chiffres étendent leur expertise jusqu'aux rectangles verts.Nouveau propriétaire d'Ostende, Pacific Media Group est l'un des spécialistes mondiaux en la matière. À l'automne 2017, son patron Paul Conway s'associe à Billy Beane pour reprendre le club de Barnsley, en Angleterre. Beane est le personnage principal de Moneyball, qui raconte comment ce directeur général des Athletics d'Oakland a créé une équipe de baseball compétitive malgré les difficultés financières de sa franchise, en se basant sur une approche statistique. Livre adapté au cinéma, avec Brad Pitt dans le rôle de Beane, il a fini d'installer le storytelling autour de l'utilisation des chiffres au service du sport. "Aujourd'hui, tout le monde dit qu'il recrute sur base des statistiques", explique Conway dans les colonnes du Nieuwsblad. "Mais en réalité, la politique de transferts d'un club reste souvent déterminée par un directeur sportif, un agent, ou un coup de coeur pour un joueur qui fait par hasard un bon match contre eux.""On va faire un Moneyball à la belge", rêve un membre ambitieux du staff anderlechtois dans les premiers jours de l'année 2018. Sous le soleil du sud-est espagnol, Herman Van Holsbeeck a invité à La Manga un Data Analyst, en vue d'une potentielle collaboration future. Le rachat du club par Marc Coucke remet en question les bribes d'accords, et le passage des Mauves vers la modernité doit attendre, malgré le goût prononcé d'Hein Vanhaezebrouck pour ces nouvelles méthodes, encore loin d'être répandues dans le quotidien belge.Deux ans plus tard, en confiant les clés de son scouting à Peter Verbeke, Anderlecht monte enfin dans le train vers le présent. Car aujourd'hui, il paraît inconcevable de ne pas se plonger dans les chiffres à l'heure de screener ses futures recrues. "Souvent, on dit qu'on les utilise pour paraître à la pointe mais dans les faits, c'est encore assez peu le cas", explique Maxime Dery, ancien scout de La Gantoise aujourd'hui installé en France. "Beaucoup se basent simplement sur des stats basiques, comme le pourcentage de passes réussies, mais les vraies datas, très pointues, c'est moins répandu, notamment parce que ceux qui sont capables de bien les analyser sont plus rares."Historiquement, les cellules de scouting belges sont généralement peuplées d'anciens joueurs professionnels, qui ont parfois largement dépassé l'âge de la retraite. Leurs méthodes ont aussi leur âge: des notes prises au vol dans de petits carnets, rarement informatisées en aval, et certainement pas recoupées par des informations statistiques potentiellement plus objectives. C'est le règne de "l'oeil", qui s'entraîne en regardant des matches, de préférence sur place plutôt qu'en vidéo.Comme souvent, le portefeuille guide l'évolution du système. Pour épargner de l'argent, les clubs mettent progressivement fin à ces voyages de recruteurs historiques, qui profitent du confort et des avantages sur place et ne sont pas toujours imperméables aux commissions locales. Aujourd'hui, la majorité des transferts s'effectue sans être allé voir le joueur sur place. L'évolution profite au scouting en vidéo, de plus en plus souvent lié à des bases de données statistiques. Même si là aussi, l'accès à l'information pointue a un coût.À Genk, référence nationale en matière de recrutement, on ne regarde pas à la dépense pour épauler l'équipe de scouting, constituée d'un petit nombre de personnes sous la direction de Dirk Schoofs, reconnu comme l'homme qui a découvert Sander Berge. Schoofs travaille en étroite collaboration avec Dimitri De Condé, directeur sportif des Limbourgeois. "Si tu parles avec beaucoup d'équipes de scouting dans le football, ils ne se sentent pas appréciés parce que leur direction travaille sans eux", explique l'homme fort des champions en titre.Chez les Genkies, la méthode est simple: des profils précis sont établis pour chaque poste, en fonction de la philosophie de jeu du club. Un casting affiné par l'usage de la data. "Certains chiffres nous aident à cibler les bons profils", concède De Condé, qui accorde toutefois une part importante à l'observation du joueur en situation réelle, à une phase plus avancée du processus, puis aux motivations et au caractère, inchiffrables et décryptés à travers des entretiens précédant l'engagement. Pas de quoi rendre inexistante la perspective d'un casting raté, mais tout est fait pour réduire la marge d'erreur.En plus d'aider à éviter l'erreur, la data est à la source de quelques belles trouvailles. C'est notamment une analyse statistique proposée à Francky Dury qui a amené Zulte Waregem à tout faire pour obtenir le prêt de Cyle Larin, l'une des révélations du début de saison belge. Ce sont également des chiffres qui ont remis le Standard sur la piste de Nicolas Gavory, arrière gauche aux données offensives impressionnantes lors de son passage aux Pays-Bas. Pour les amoureux de la data, le nouveau joueur à la mode dans le championnat belge est l'ailier d'Ostende Fashion Sakala, référence anonyme à son poste avec des chiffres avancés qui tutoient ceux des meilleurs joueurs de couloir de l'élite.Certaines astuces se propagent, sortes d'algorithmes humanisés pour éviter d'être trompé par des statistiques trop flatteuses. "Quand c'est un joueur des Pays-Bas, je divise ses chiffres par deux pour évaluer ce qu'il donnerait chez nous", explique un directeur sportif du Royaume. Un à-peu-près qui résume assez bien la méfiance qui plane toujours sur les données dans les bureaux de l'élite nationale. On dit d'Olivier Renard, par exemple, qu'il se fie plus à son oeil et à ses hommes de confiance qu'aux bases de données. Notamment parce que les chiffres sont rares dans des championnats atypiques comme la deuxième division turque, là où l'ancien directeur sportif de Malines avait déniché Sofiane Hanni."En Scandinavie, de plus en plus de transferts démarrent à partir de statistiques, presque sans avoir vu le joueur", reprend Maxime Dery, spécialiste du marché sud-américain. "C'est encore loin d'être le cas chez nous, parce que pour les scouts plus âgés ou même certains directeurs sportifs, c'est du chinois. À Gand, c'est Jess Thorup qui a insisté pour augmenter l'usage des datas. Parce que dans le nord de l'Europe, c'est devenu la norme."Relais majeur entre les championnats africains et la Belgique, les pays scandinaves offrent donc indirectement un premier tri statistique à une Pro League bien moins experte en la matière. Chaque camp conserve, quoi qu'il en soit, ses arguments. Et pour un Genk ou un Bruges qui affinent leur casting grâce à des batteries de données, il y aura toujours un Charleroi. "Chez nous, c'est à l'ancienne", rigole-t-on chez les Zèbres. Porte d'entrée principale du mercato carolo, Mogi Bayat est loin d'être un féru de statistiques, même s'il a pu être impressionné par quelques démonstrations chiffrées qui pourraient servir sa cause auprès des dirigeants. Cela n'empêche pas les erreurs de casting d'être extrêmement rares dans le Pays Noir, où Mehdi Bayat accorde surtout une grande importance au screening psychologique. Une nouvelle preuve que le football reste un sport où toutes les tactiques peuvent permettre de gagner.