"Il y avait minimum une bagarre par semaine à l'entraînement..." Cette année-là, Axel Lawarée est un jeune joueur qui découvre la première division. Et tout juste champion de D2 avec Seraing, qui n'a pas connu une seule fois la défaite. Georges Heylens est aux commandes d'un noyau au sang chaud. Un groupe qui va épater pendant dix mois et finir sur le podium, synonyme de première qualification européenne du club. Ce sont les fameuses années Blaton, cet entrepreneur au portefeuille très épais qui a repris un matricule moribond en D3 et s'est juré de le placer dans le wagon de tête du foot belge.
...

"Il y avait minimum une bagarre par semaine à l'entraînement..." Cette année-là, Axel Lawarée est un jeune joueur qui découvre la première division. Et tout juste champion de D2 avec Seraing, qui n'a pas connu une seule fois la défaite. Georges Heylens est aux commandes d'un noyau au sang chaud. Un groupe qui va épater pendant dix mois et finir sur le podium, synonyme de première qualification européenne du club. Ce sont les fameuses années Blaton, cet entrepreneur au portefeuille très épais qui a repris un matricule moribond en D3 et s'est juré de le placer dans le wagon de tête du foot belge. Le duo Gérald Blaton-Georges Heylens a recruté quelques têtes bien connues. Jean-Marie Houben, d'Anderlecht. Ronald Foguenne et Zvonko Varga, de Liège. Roger Lukaku (père de Romelu et Jordan), de Boom. Patrick Teppers, de Waregem. Johan Vanheusden (père de Zinho), du Beerschot. Du métier qui rejoint des vieux briscards déjà présents au Pairay l'année précédente, comme Ranko Stojic et Manu Karagiannis. Et un récent champion d'Europe en titre avec le Danemark, Lars Olsen. Mais aussi trois jeunes artistes brésiliens auxquels ont prédit un avenir grandiose: Edmilson (père de Junior), Wamberto (père de Danilo et Wanderson) et Isaias. C'était donc parfois chaud sur le terrain d'entraînement. Axel Lawarée poursuit ses explications. "Quand on faisait un petit match, si Heylens voulait que ça se passe bien, que ça soit plus ou moins calme, il savait qu'il devait absolument mettre Karagiannis et Isaias dans la même équipe. Parce que s'ils étaient adversaires, il y avait directement des risques d'embrouilles. Ranko Stojic avait aussi son caractère. Benjamin Debusschere n'était pas mal non plus. Harald Heinen, le deuxième gardien, pouvait être très dur aussi, il avait une mentalité un peu allemande. Ça se rentrait dedans continuellement et Heylens arrivait à jouer de ça, à entretenir cette agressivité. Chaque match d'entraînement, on le voyait tous comme une finale de Coupe du monde. Les vainqueurs faisaient la fête, et les perdants, il ne fallait pas essayer de leur parler. Pour ceux qui avaient perdu, Heylens réservait deux ou trois tours de terrain à faire au pas de charge. Et ceux qui avaient gagné, il leur offrait un t-shirt Adidas de son magasin de sport. Le lendemain, il programmait une revanche, toujours pour nous maintenir au taquet. J'ai assisté à des scènes dingues. J'ai vu des bagarres aux ciseaux, aux couteaux, aux barres de fer. Un joueur pouvait dire à un coéquipier qu'il allait le tuer, ça ne choquait même plus personne. Mais le week-end, tout le monde tirait sur la même corde, c'était une équipe incroyablement soudée." Aujourd'hui, Georges Heylens a le sourire quand il repense à ces situations. "C'était ma façon d'entretenir leur faim, leur envie de tout déchirer en match", dit-il. "Je savais jusqu'où je pouvais aller avec eux. C'était une gestion permanente. Simplement, je devais veiller à ne pas aller trop loin parce que ça pouvait déraper à tout moment." "On voulait toujours tout gagner, c'est pour ça qu'on se rentrait autant dedans", se souvient Karagiannis. "Olsen, Teppers et moi, on détestait la défaite, on ne la supportait pas, c'était dans nos gènes. Et c'est vrai qu'il ne fallait pas trop chatouiller Isaias parce que ça risquait à tout moment de dégénérer. C'était un gars hyper gentil dans la vie, une vraie crème, mais il perdait parfois les pédales à l'entraînement. Le gros point positif, c'est qu'on transposait cette agressivité en match. On jouait comme on s'entraînait, on ne lâchait jamais rien." Domenico Olivieri est arrivé quand Seraing était en D3. Il a connu deux montées en l'espace de deux ans. "Ça arrive partout, des conflits à l'entraînement, mais c'est vrai que là, ça pouvait être très, très chaud", lâche-t-il. "On avait un noyau assez large, avec beaucoup de concurrence, et tout le monde voulait évidemment jouer le week-end. Une façon de prouver au coach qu'on méritait d'être dans l'équipe, c'était de mettre le pied pendant toute la semaine parce qu'on savait qu'il tenait beaucoup compte de ça. Lukaku était un sanguin aussi." Et puis il y avait l'international congolais Danny Ngombo. Pas un ange non plus. Lawarée se souvient: "Il avait eu le choix entre deux carrières dans le sport. Footballeur ou boxeur. Oui, il avait eu l'occasion de devenir pro en boxe. Je peux te dire qu'il ne fallait pas l'emmerder. Il nous faisait parfois faire des échauffements de boxeur, c'était épique." Le championnat commence par un déplacement au Standard. Seraing est battu, mais montre directement qu'il ne devrait pas être un oiseau pour le chat. Dans ce match, le jeune et déjà roublard Olivier Doll provoque l'exclusion de Marc Wilmots. Sans un Gilbert Bodart des grands jours, ça se serait terminé autrement. Doll est la première révélation de la saison. Il va la passer à mettre en boîte les meilleurs attaquants du championnat: Luc Nilis, Johnny Bosman, Josip Weber, Neba Malbasa, Daniel Amokachi et d'autres. Et il empochera en mai le trophée de Jeune Pro de l'Année devant Amokachi, Philippe Léonard, Isaias et Wamberto. Trois Sérésiens dans le top 5. "Ça sautait aux yeux que Doll allait faire une grande carrière", dit aujourd'hui Olivieri. "Il était très dur sur l'homme, il n'a pas fallu lui expliquer dix fois ce qu'il devait faire pour qu'on ne passe pas", ajoute Lawarée sur le même thème. "C'était un vrai stoppeur en marquage, il était le seul joueur du noyau capable de faire ça. Dès qu'il bloquait une action, il passait tranquillement le ballon à Olsen et ça commençait à construire." Tout au long de la saison, le petit Seraing va faire mieux que ses deux voisins, le FC Liège et le Standard. Le petit devient le club de la ville. "Par contre, je n'ai pas été frappé par la rivalité", lance Karagiannis. "Il y avait un peu d'excitation avant les derbies, mais ça restait très raisonnable. J'ai joué pas mal de derbies avec Waregem contre Courtrai, avec l'Antwerp contre le Beerschot et Ekeren, c'était d'un autre niveau, beaucoup plus chaud. Là-bas, on savait que des supporters risquaient de se taper dessus. Pas à Liège." Le Pairay est imprenable, ou presque. Seul Anderlecht arrive à s'y imposer, en devant compter sur une grosse dose de chance. Le Standard et Bruges y sont contraints au nul. Seraing va prendre un point sur le terrain de Bruges. Et surtout, le souvenir le plus marquant de la saison pour tous les joueurs, il y a cette victoire à Anderlecht. Un 0-2 bien senti, avec des buts de Wamberto et Lukaku. "Je rate même une belle balle de 0-3, mais je suis tellement épuisé que je n'ai plus beaucoup de lucidité", se souvient Karagiannis. "C'était le tout grand Anderlecht avec Filip De Wilde, Bertrand Crasson, Philippe Albert, Johan Walem, Pär Zetterberg, Danny Boffin, Luc Nilis, Johnny Bosman." Après le coup de sifflet final, Blaton descend dans le vestiaire et une décision est prise: le bus fera une halte dans une taverne proche du Parc Astrid. "Une soirée de malade", raconte Axel Lawarée. "On avait gagné sur le terrain du leader. Les Brésiliens chantaient à tue-tête dans le vestiaire, puis on s'est retrouvés dans cette taverne, tous en training. C'était exceptionnel." Samba! Seraing est devenu un nouveau QG sud-américain en région liégeoise. Des charters de footballeurs du bout du monde débarquent, le club espère en tirer quelques perles rares et sait qu'il y aura beaucoup de déchet. "J'en voyais parfois arriver une vingtaine en même temps, une moitié restait, l'autre repartait assez vite", se souvient Axel Lawarée. "Le club avait acheté quelques maisons qui se touchaient, ils étaient logés là, une maman leur préparait à manger. Il fallait les encadrer, ils ne parlaient pas un mot de français, ce n'était pas toujours simple. J'ai encore en tête leurs visites chez un dentiste. Ils n'avaient jamais reçu de soins avant d'arriver en Europe, donc il y avait du boulot, il fallait remettre leurs dents à niveau... Un moment, j'ai occupé un appartement dans le même immeuble qu'Edmilson. J'ai passé des nuits sans dormir. Avec ses potes, ils mettaient la musique à fond, ils faisaient des fêtes interminables." "La réussite de Seraing cette saison-là, elle s'expliquait en partie par l'insouciance des Brésiliens", poursuit Domenico Olivieri. "Edmilson, Wamberto et Isaias apportaient un grain de folie dans notre jeu. Les jeunes étaient un peu foufous et ils avaient des anciens pour les encadrer, pour remettre les choses en place quand ils en faisaient trop. Des gars comme Stojic, Karagiannis, Teppers et Olsen avaient assez de crédit pour que tout le monde les écoute, pour que tout le monde accepte de les suivre." Manu Karagiannis fait brièvement l'analyse du jeu. "Il y avait de la qualité dans tous les compartiments. D'ailleurs, on n'a pas été tellement surpris que ça se passe si bien au niveau des résultats. Quand tu as un Stojic dans le but, c'est directement un plus. Derrière, on avait un vrai patron avec Olsen. Dans le milieu, il y avait Teppers et moi pour faire le boulot, et les Brésiliens pour nous projeter vers l'avant. Et devant, Lukaku était un tueur." Bilan final au classement des buteurs en fin de championnat: quinze pions pour Edmilson, douze pour Lukaku. "On a sûrement profité du fait que personne ne nous prenait vraiment au sérieux", pense Olivieri. "Nous, on savait qu'on avait beaucoup de qualités, on ne s'attendait pas du tout à jouer le maintien. Mais pour tous les adversaires, ce n'était que le petit Seraing, un club qui n'avait pas encore une vraie histoire, une équipe qui sortait à peine de la deuxième division. Ça nous a aidés. Plus d'une fois, on a vu que des adversaires nous sous-estimaient. Donc, on en a clairement profité. On a vite gagné des matches, la confiance s'est installée, ça nous a permis de bien jouer au foot, de marquer plus facilement, l'ambiance était nickel, c'était un tout."