Si Sergio Gómez a l'art de se faire oublier le long de la ligne de touche, c'est peut-être parce qu'il a l'allure de ceux qui passent inaperçus. Croiser l'Espagnol dans la rue, sans ballon au bout du pied, c'est l'assurance de le prendre pour un jeune adulte lambda, aussi à l'aise dans ses baskets que dans son football. C'est une fois que la balle entre en jeu que la magie opère. Elle transforme alors un jeune homme au sourire angélique en centreur à la précision démoniaque, empilant des stats qui font aujourd'hui de lui l'un des défenseurs les plus décisifs d'Europe.
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Si Sergio Gómez a l'art de se faire oublier le long de la ligne de touche, c'est peut-être parce qu'il a l'allure de ceux qui passent inaperçus. Croiser l'Espagnol dans la rue, sans ballon au bout du pied, c'est l'assurance de le prendre pour un jeune adulte lambda, aussi à l'aise dans ses baskets que dans son football. C'est une fois que la balle entre en jeu que la magie opère. Elle transforme alors un jeune homme au sourire angélique en centreur à la précision démoniaque, empilant des stats qui font aujourd'hui de lui l'un des défenseurs les plus décisifs d'Europe. Posé dans le lounge réservé aux Mauves, à l'abri des regards mais à quelques mètres de la pelouse d'un Lotto Park qu'il a déjà apprivoisé, l'ancien enfant du Barça déroule son parcours en entamant chacune de ses phrases par un " al final" particulièrement trompeur. Parce que tout, chez Sergio Gómez, semble indiquer que la grande histoire ne fait que commencer. Sergio, tu as passé tout le début de ta carrière à des postes offensifs, mais tu n'as jamais été aussi décisif que depuis ton passage en défense. Comment tu l'expliques? SERGIO GÓMEZ: C'est vrai que normalement, un défenseur doit avant tout penser à défendre. Mais ici, on est une équipe très offensive, et on est nombreux à participer aux attaques. Si je compare avec mon passage à Huesca, en Liga, on était souvent dominés, donc on devait principalement penser à défendre. En théorie, j'étais plus haut sur le terrain mais dans la pratique, je passais énormément de temps dans ma moitié de terrain, sans véritable opportunité pour me montrer dangereux. Pour un joueur formé au Barça, c'était un sacré grand écart de se retrouver à s'adapter à un style de jeu pareil? GÓMEZ: Quand je suis arrivé, le club était en deuxième division, et on travaillait avec un coach ( Míchel, ndlr) qui avait un style proche de celui que j'avais connu au Barça. C'est vrai qu'ensuite, en Liga, on a changé de coach et on a joué de façon différente. Mais au final, il te demande quelque chose et si tu veux jouer, tu dois le faire. Jouer au Barça, c'était une évidence pour toi? GÓMEZ: Déjà tout petit, j'ai reçu des propositions des meilleurs clubs de Barcelone, aussi bien l'Espanyol que le Barça. Finalement, à sept ans, j'ai signé à l'Espanyol et trois ans plus tard, je suis allé au Barça. À l'époque, je jouais déjà dans les meilleures catégories des championnats de jeunes catalans, qui font partie des plus relevés d'Espagne. En fait, j'ai toujours voulu jouer au football. Quand tu arrives à la Masia, tout le monde en parle comme le meilleur centre de formation du monde. C'est l'époque où Guardiola domine l'Europe avec plusieurs joueurs formés au club. Tu avais un peu l'impression d'être au centre du monde? GÓMEZ: À l'époque, on savait qu'à la Masia, on trouvait les meilleurs jeunes joueurs du monde. Dans chaque catégorie, on voyait arriver plusieurs joueurs venus de l'étranger. Le club était au sommet, il luttait pour les titres chaque année... Tout le monde voulait jouer au Barça. On devait obligatoirement se mettre un peu de pression. Parce que tu savais que si tu faisais une mauvaise saison, il était probable que tu ne fasses plus partie du club la saison suivante. Le Barça, c'est ça. Avec la médiatisation des jeunes à l'époque, tu étais presque une star avant de devenir pro. Comment on gère ça? GÓMEZ: C'est clair que quand tu brilles dans un centre de formation comme celui du Barça, beaucoup de gens commencent à parler de toi, ils te comparent avec des joueurs qui font partie de l'équipe première... C'est un peu de pression, mais il faut pouvoir rester tranquille et profiter des matches. Au final, on n'était que des gars de treize ou quatorze ans et tout ce qu'on voulait, c'était s'amuser et gagner. Le club vous aide à ce que tout ça ne vous monte pas à la tête? GÓMEZ: Il y a un genre de psychologue sportif, qui est à la disposition des joueurs qui en ont besoin. Mais au final, ceux qui ont le plus d'influence là-dessus, ce sont les entraîneurs que tu rencontres pendant ton parcours. Ils font tout pour que tu gardes les pieds sur terre, que tu t'impliques à fond dans les entraînements et dans les cours, et ils sont importants pour te faire évoluer et t'apprendre à devenir un professionnel. On dit souvent des jeunes formés au Barça qu'ils peuvent se reconnaître entre eux, tant l'apprentissage à la Masia est spécifique. C'est vrai? GÓMEZ: C'est clair qu'un joueur qui est passé par la Masia, ça se voit un peu plus. Après, j'ai été surpris en arrivant ici à Anderlecht. Il y a beaucoup de jeunes qui sont en U19 ou en U21, et qui ont énormément de qualités. Je suis parfois venu les voir jouer ici au stade, et ils m'ont surpris. Anderlecht me fait penser à la Masia parce que dès le plus jeune âge, le club impose un style, et accompagne ses jeunes pendant toute leur formation pour les préparer à prendre la place de ceux qui sont sur le terrain avec l'équipe première. De manière générale, quand tu vois la façon dont un joueur touche la balle, tu sais très rapidement dire s'il est passé par un bon centre de formation ou non. Si tu choisis de partir à Dortmund, c'est parce que tu as l'impression que tu as plus de chances d'y jouer qu'au Barça, ou les postes créatifs étaient bouchés? GÓMEZ: Quand je voyais le noyau de Dortmund, je constatais qu'ils avaient beaucoup de jeunes joueurs, et le projet sportif qu'ils m'ont proposé me plaisait beaucoup. Je pensais que c'était l'endroit idéal pour pouvoir grandir énormément comme joueur. Avec le recul, je n'ai pas eu le temps de jeu que j'espérais. Que chaque joueur espère, en fait. Parce que quand tu es ambitieux, quand tu signes quelque part, c'est pour être sur le terrain. Malgré tout, ça m'a aidé dans mon parcours. J'ai appris que le football, ce n'était pas simple. Avant, tu pensais que ça l'était? GÓMEZ: Simple, non. Mais j'avais passé huit ans à la Masia et tout se passait très bien, je jouais tous les matches et d'un coup, je me suis retrouvé à un endroit où je ne jouais rien, ou pas grand-chose. C'était un moment difficile, mais une expérience importante. Quand tu joues tout le temps, tout autour de toi te semble plus beau. Tu es plus à l'aise, tu as plus confiance en toi. Par contre, quand tu ne joues pas, que tu sens que l'entraîneur ne te fait pas confiance, tu commences forcément à douter un peu de toi-même. Ce n'est pas pour autant qu'au Barça, c'était facile. Je jouais toujours, mais il fallait quand même faire avec la concurrence de très bons joueurs. Tu t'es alors relancé en D2 espagnole. Au vu du parcours prestigieux que tu avais eu auparavant, tu ne t'imaginais pas plutôt en Liga, même dans un club plus modeste? GÓMEZ: Huesca est venu à ma rencontre, en me disant qu'ils avaient envie que je joue chez eux. Ils avaient joué en Liga la saison précédente, et j'étais persuadé qu'ils avaient une équipe pour retrouver la D1. Je préférais être dans une équipe de pointe de D2, où j'allais pouvoir jouer beaucoup plus de minutes de qualité. J'étais convaincu que ça allait m'aider à récupérer la confiance. Le style de jeu de l'équipe, c'était important dans ton choix? GÓMEZ: C'est ce que je cherchais. J'ai parlé avec le directeur sportif, avec le coach que je connaissais. Enfin, pas personnellement, mais je savais comment jouaient ses équipes. Comment tu le savais? GÓMEZ: La Liga, je la connais par coeur. Je la regarde depuis que je suis tout petit, donc je connais tous les joueurs ou les entraîneurs qui sont passés par le championnat ces dernières années. Tu es du genre à regarder les matches en les analysant? GÓMEZ: Je suis plus dans l'analyse que dans le plaisir. Pour profiter du moment, j'ai déjà les matches que je passe sur le terrain ( Il sourit). Ou bien, il y a quelques mois, je suis allé à Paris avec Lisandro Magallán pour voir le match du PSG contre Manchester City. C'était la première fois que j'allais dans ce stade, la première de Messi en Champions League avec le PSG... Ce jour-là, c'est sûr qu'on y était plus pour le plaisir que pour l'analyse. Mais quand je suis devant la télévision à la maison, j'essaie de regarder comment les latéraux défendent ou attaquent, par exemple. C'est important pour évoluer. Tu sens que tu as besoin de comprendre le jeu? GÓMEZ: C'est la clé de tout, pour moi. Un joueur doit être capable de prendre ses propres décisions sur le terrain. L'entraîneur peut t'aider, il peut t'indiquer ce que va tenter de faire l'équipe adverse mais au final, c'est toi qui es sur le terrain et qui dois prendre les décisions. Il faut être le mieux préparé possible pour ça. Depuis le plus jeune âge, au Barça, on essaie de t'apprendre cette manière de jouer. De te montrer les mouvements à faire pour aider tes coéquipiers, pour résoudre les problèmes qu'un match pourra te poser. Quand Vincent Kompany t'appelle en personne cet été, qu'est-ce que ça fait? GÓMEZ: Je ne l'avais jamais vu qu'à la télévision. On parle quand même d'un joueur historique de Manchester City, un emblème d'Anderlecht et de la sélection belge. Quand il m'a appelé, c'était impressionnant. Pour notre premier entretien, il m'a montré beaucoup de vidéos du jeu de l'équipe la saison dernière et j'ai beaucoup aimé leur manière de jouer. J'ai senti que le club avait fait un travail de scouting très précis à mon sujet et qu'ils savaient pourquoi ils me voulaient. C'était l'une des raisons qui m'ont amené à signer à Anderlecht. Il te dit déjà que le plan est de jouer arrière gauche? GÓMEZ: Oui. Le club avait vu mes derniers matches avec Huesca, que j'avais joués à ce poste, et ils m'ont dit que c'était là qu'ils me voyaient parce que je pourrais beaucoup aider l'équipe, aussi bien avec que sans le ballon. Ils m'ont dit qu'ils savaient que j'étais capable de jouer ailleurs, mais que c'est principalement à ce poste-là que je jouerais. Au final, je suis très content de cette évolution. J'aime beaucoup le football, et c'est un plaisir de découvrir un nouveau poste. En plus, j'ai la chance d'être entraîné par l'un des meilleurs défenseurs centraux de l'histoire, qui sait comment faire pour bien défendre. Et pour moi, qui ai très peu appris à défendre pendant mes premières années comme joueur, c'est une aide très précieuse pour progresser. Quand on a une discussion tous les deux, c'est vraiment un plaisir qu'il puisse me donner des conseils sur la meilleure façon d'aider le reste de la défense, parce qu'il a un savoir impressionnant sur le sujet. Voir qu'il connaissait beaucoup de choses sur toi lors de votre premier entretien, ça t'a surpris? GÓMEZ: Il savait presque tout de moi, c'est clair que ça m'a impressionné. Ça m'a aussi aidé à prendre ma décision, parce que c'était la preuve qu'il me voulait, et surtout que le club avait beaucoup travaillé pour connaître mon jeu dans les moindres détails. On relie souvent les idées de Kompany à celles de Guardiola, qui l'a forcément inspiré. Toi qui as connu Kompany et le Barça, tu sens une filiation dans le jeu? GÓMEZ: Je pense qu'en jouant pour lui, Kompany a beaucoup appris de Guardiola. Au final, il y a pas mal de similitudes entre le style de jeu qu'on essaie de jouer et celui du Barça. En tout cas, personnellement, je me retrouve à 100% dans le style de jeu qu'on pratique. Le football d'Anderlecht a quand même pas mal évolué par rapport à la saison passée. Notamment en utilisant beaucoup plus de centres. Un changement qui t'implique directement. GÓMEZ: On attaque beaucoup par les flancs, mais c'est aussi parce que nos adversaires ferment très bien l'intérieur du terrain. Du coup, Murillo et moi, on a plus de liberté. C'est ce que je disais sur la compréhension du jeu: le coach nous donne des options, des variantes, mais sur le terrain c'est à nous de choisir. Tu sens que les adversaires font plus attention à toi qu'au début? GÓMEZ: Oui, c'est logique. Les autres équipes commencent à me connaître. Notre avantage, c'est que si on nous ferme une porte, on peut ouvrir les autres. Mais partout, on met en évidence les points forts des adversaires pour tenter de les bloquer. Ici, on regarde des vidéos chaque jour. Les nôtres pour nous améliorer individuellement et collectivement, mais aussi celles de l'adversaire pour voir ce qu'on devra affronter le week-end suivant. Tu es installé près de Lisandro Magallán et Amir Murillo dans le vestiaire. C'est important pour ton intégration d'être près des hispanophones? GÓMEZ: On parle la même langue, mais c'est aussi important de parler avec les autres. D'ailleurs, je suis des cours d'anglais parce que je veux m'améliorer. J'essaie de le parler un maximum avec mes coéquipiers parce qu'il ne s'agit pas seulement de se comprendre sur le terrain, mais aussi de se parler en-dehors. C'est ainsi qu'on crée du lien. Wes ( Hoedt, ndlr) et Hendrik ( Van Crombrugge, ndlr) parlent espagnol aussi, et c'est important pour pouvoir échanger. On essaie tous de se comprendre. Dans cette volonté de créer un esprit de groupe, c'est important de passer énormément de temps au club? Il parait que Vincent Kompany est très exigeant là-dessus. GÓMEZ: On a une routine. On passe beaucoup d'heures ensemble à Neerpede, c'est important pour être une équipe. On mange ensemble le matin par exemple, ça crée du lien, ça aide à mieux connaître ses coéquipiers. Contre Charleroi et contre Seraing en Coupe, cette union qui existe dans le groupe a été très importante. Ça permet d'accepter des moments moins épanouissants? J'imagine qu'en tant que défenseur qui aime toucher le ballon, laisser une bonne partie de la possession à Charleroi, ça doit être un peu frustrant. GÓMEZ: Il faut connaître son adversaire. Charleroi aime avoir la balle, on savait qu'à certains moments ils l'auraient un peu plus mais on a aussi des joueurs qui nous permettent d'attaquer très vite, comme Ciske ( Amuzu, ndlr) ou Kouamé qui sont très rapides. Il faut lire les situations du match et même si j'aime avoir la balle, si le fait de ne pas l'avoir permet de créer plus de danger, alors c'est important de le savoir et d'avoir un plan de jeu pour le faire sur le terrain. Tes stats sont impressionnantes, tu es décisif avec la sélection U21: au final, on parle de toi plus que jamais en Espagne. C'est la preuve que tu as fait le bon choix? GÓMEZ: Je pense que quand tu prends une décision, tu dois être convaincu. Quand tu changes de club, tu ne sais jamais vraiment ce qu'il va arriver mais quand j'ai choisi de venir ici, je sentais que ça allait bien se passer. Le coach, le club, le directeur sportif, tous avaient confiance en moi, et ça fait que tu es forcément plus à l'aise. Le premier tour est terminé, tu as affronté toutes les autres équipes du championnat. Tu en as vu une qui avait, selon toi, plus de qualités individuelles qu'Anderlecht? GÓMEZ: Non.