Nul ne s'y attendait. Hormis Ivan Santini lui-même, nul ne pensait sans doute qu'il irait aussi loin en football. Il y a cinq ans, à la terrasse de Zadar, la petite ville portuaire de Dalmatie, son ami de jeunesse Kreso le dépeignait en ces termes : c'est un battant, qui a gagné moult batailles, ce qui lui permet désormais de mener une vie confortable à l'étranger.
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Nul ne s'y attendait. Hormis Ivan Santini lui-même, nul ne pensait sans doute qu'il irait aussi loin en football. Il y a cinq ans, à la terrasse de Zadar, la petite ville portuaire de Dalmatie, son ami de jeunesse Kreso le dépeignait en ces termes : c'est un battant, qui a gagné moult batailles, ce qui lui permet désormais de mener une vie confortable à l'étranger. Les footballeurs plus talentueux qui lorgnaient les filles dans les bars, après l'entraînement, pendant qu'il continuait à tirer au but, ont compris qui avait été le plus malin. Les talents qui se moquaient de lui quand il commandait un jus d'orange parce qu'il y avait entraînement le lendemain ont désormais du mal à nouer les deux bouts. Leur carrière n'a jamais démarré. Elle est restée à l'état de rêve. Un rêve enterré depuis longtemps. Le football n'a pas été le premier amour d'Ivan Santini. C'était le ninjutsu, l'art martial des ninjas. Il a visionné certains films plus de cent fois, nous a-t-il raconté un jour. Il se battait souvent dans la cour de récréation. C'était l'expression précoce et incontrôlée de son ambition et de sa compétitivité : il voulait être le meilleur. Il voulait aussi se distinguer en classe et il étudiait. Inspiré par son père, musicien, il a fréquenté une école de musique et là aussi, il était le meilleur. Il jouait de l'accordéon mais c'est en sport qu'il était le meilleur. Il était bon en basket et encore meilleur en tennis. On avait même conseillé à sa mère d'engager un professeur privé car il pouvait aller loin. Mais les Santini n'en avaient pas les moyens et ils ont demandé à leur fils cadet de choisir un autre sport. Son aîné de deux ans, Krsevan, l'emmène à l'école de football du NK Zadar, le club local qui, après la guerre d'indépendance de la Croatie, utilisait les anciennes infrastructures sportives d'une vieille caserne désertée. Son premier entraîneur, Zeljko, remarque immédiatement sa passion du football et sa volonté d'apprendre. Le petit Santini ne cesse de lui poser des questions : comment doit-il placer son pied pour un tir tendu tout en gardant le ballon bas, par exemple. L'homme constate que sa compréhension du jeu et son aptitude à apprendre constituent ses principales qualités. Le garçon ne fait plus rien d'autre. Même au Nouvel-An, il joue sur la parking situé derrière le building où habite sa famille. Pendant le Mondial français 1998, où la Croatie, jeune nation, termine à une surprenante troisième place, le cadet de Romeo et Lucana s'identifie au buteur Davor Suker : il peint son nom sur son maillot et se fait appeler comme lui. Il visualise son rêve. Il ne se contente pas de croire qu'il est capable de devenir meilleur buteur et international, il agit en tant que tel. La réalité est différente. Il a environ 14 ans quand il doit quitter le NK Zadar parce qu'il n'est pas assez bon pour avoir une place dans le noyau. Il trouve un nouveau club, modeste, sur l'île d'Uglan, où vivent ses grands-parents maternels : Saint-Michael à Sutomiscica, un hameau de trois cents âmes. La traversée en bateau de Zadar à Preko dure vingt minutes. Son grand-père l'attend en voiture pour le conduire au club, à trois kilomètres de là. Ivan est bon et reçoit une nouvelle chance à Zadar la saison suivante. Le médian offensif se mue en attaquant mais un an plus tard, en U17, il doit une fois encore s'en aller : il est trop lent pour ce niveau. Le NK Inter Zapresic, ancien club de division deux, lui trouve quelque chose et apprécie sa volonté. Il effectue enfin ses débuts en équipe première et trouve rapidement le chemin des filets. Il devient international junior et un manager le case au Red Bull Salzbourg. Seul à Salzbourg, sans famille ni amis, sans succès sportif, il vit à l'internat et étouffe. La solitude l'incite à prier. Beaucoup. Sa deuxième saison, en U19, se déroule mieux. Son père a acheté un ordinateur à crédit pour pouvoir communiquer avec lui via Skype tous les jours. Il le soutient. Puis tout s'arrête, du jour au lendemain : un matin, on trouve Romeo Santini mort dans son lit. Ivan tombe dans un trou noir. Le décès subit de son père s'ajoute à une blessure : il commence à souffrir des adducteurs et doit quitter le club autrichien. Thorsten Fink, entraîneur-adjoint à Salzbourg, le case six mois au FC Ingolstadt 04, en deuxième Bundesliga, mais ensuite, il doit rentrer en Croatie. Les managers ne lui trouvent plus de club. Il passe en vain des tests, notamment au Standard. Ses proches lui conseillent de reprendre des études au lieu de s'accrocher à son rêve sportif mais il n'en a absolument pas l'intention. Pendant que sa mère est au travail, il s'occupe de sa soeur Simona. Chaque matin, à huit heures, il va prier à l'église et il rejoue pour le NK Zadar. Le club a glissé en division deux, il n'a pas d'argent ni d'autre choix que de l'aligner. Tout le monde remarque qu'il a changé. La mort de son père a approfondi sa foi et à chaque but, il embrasse l'emblème du club qui n'a pas voulu de lui, à plusieurs reprises. Ensuite, il tend ses bras vers le ciel pour remercier dieu et son père décédé. Il parle de sa foi dans toutes ses interviews, ce qui lui vaut rapidement le surnom de Sveti Ive, Saint-Ivan. Le NK Zadar est promu et Santini vit la meilleure période de sa carrière. Il est le meilleur buteur de la deuxième saison et les seize capitaines de D1 l'élisent meilleur joueur de Croatie. Avec 25 buts en 64 matches, il peut enfin quitter son club l'esprit en paix. Mais le président exige trois à quatre millions, une somme que nul ne veut payer. Finalement, le SC Freiburg le loue jusqu'au terme de son contrat. Il est titularisé une fois et lancé en cours de partie à 14 reprises. Après 310 minutes de jeu, un but et deux assists, il rejoint... Courtrai. Blessé, il entame la saison sur le banc mais après douze journées et onze buts, il enfile déjà le maillot du Taureau d'Or. En octobre, il réussit son deuxième hat-trick contre le Club Bruges et proclame son partenaire d'attaque, Elimane Coulibaly, homme du match. Il se lie d'amitié avec le curé de l'église Sint-Michiels. Dans ses interviews, il raconte comment la prière l'ai aidé à se forger une vraie personnalité, à mieux réaliser ce qui l'attendait dans la vie, à devenir un homme et un footballeur meilleurs. Le coeur en paix, il se concentre plus facilement et progresse. Les moments difficiles l'aident à rester modeste et à prendre conscience de ses limites comme du travail à accomplir. Il conseille à tout le monde de s'abstraire un quart d'heure tous les jours de la vie pour dire à dieu sa gratitude pour le miracle qu'est la vie. Ce conseil lui vient bien à point au second tour, quand il flanche. Il rate notamment trois penalties et est critiqué. Alors qu'à l'issue du premier tour, on se disait que pareil joueur ne pourrait rester longtemps dans un club aussi modeste que Courtrai et qu'il serait rapidement sélectionné en équipe nationale. Lui-même avait émis ces ambitions. Mais le coup de fil du sélectionneur croate se fait attendre et aucun club n'est disposé à verser la somme de 2,5 millions stipulée dans son contrat. Il laisse libre cours à sa rage lors du premier match de sa deuxième saison au stade des Éperons d'Or quand il loupe encore un penalty contre le Standard, ce qui fait perdre des points à son club. Pendant des semaines, il se cherche. On découvre qu'il souffre de déshydratation mais en automne, le buteur redevient lui-même et marque six buts en six parties. Une fois de plus, il a réalisé qu'on ne pouvait pas contrôler sa vie, déclare-t-il, mais que continuer à y croire, à prier et à travailler peut faire des miracles. Il est plutôt médian offensif, dans le dos de Teddy Chevalier, sous la direction d' Yves Vanderhaeghe, le successeur de Hein Vanhaezebrouck. Pourtant, il préfère évoluer en pointe mais il s'incline et marque quand même quinze buts. Yves Vanderhaeghe veut l'emmener à Ostende, où Marc Coucke est prêt à verser deux millions, mais c'est Roland Duchatelet qui transfère le Croate au Standard. Peu après, le président vend le club, l'entraîneur Slavo Muslin est limogé et Santini affronte de nouveau des temps difficiles. Yannick Ferrera ne sait que faire de lui, il l'envoie dans la tribune puis en Espoirs. Sclessin dépeint Saint-Ivan comme un joueur qui n'a pas le niveau requis pour le Standard, un type qui ne sait pas shooter dans un ballon. L'intéressé ne se laisse pas désarçonner. Il reste positif, prie et travaille. A la mi-décembre, il saisit sa chance et ne quitte plus l'équipe. En finale de la coupe contre le Club Bruges, il inscrit le but de la victoire à la 88e, au moment où le staff envisage de le remplacer par Benjamin Tetteh. Il a hâte de découvrir l'Europa League mais le Standard le pousse vers la sortie en été. Il conclut un deal avec le SM Caen, club de Ligue 1. Santini n'a pas le choix. Il considère ce transfert comme un pas en avant financier et sportif, parce que la Ligue 1 est plus relevée que notre championnat, que les équipes y sont meilleures, que beaucoup d'adversaires s'appuient sur une solide organisation, qui complique la vie des attaquants. Cette nouvelle épreuve va lui permettre de progresser et de se rapprocher de son objectif suprême : enfiler le maillot de la Croatie. Il s'intègre rapidement. Après douze journées, il a déjà secoué les filets à cinq reprises. Il s'engage pour assurer le maintien du club, il court et se bat. Le 28 mai 2017, son grand rêve se réalise : il effectue ses débuts pour la Croatie dans un match amical contre le Mexique, à Los Angeles. Avec 26 buts en 66 matches de Ligue 1, il figure aussi dans la présélection pour la Coupe du monde russe mais il n'est pas repris dans la sélection définitive. Il assiste à la finale de Moscou de la tribune, revêtu du maillot à carreaux rouge et blanc. Aujourd'hui, Ivan Santini a tout lieu de se réjouir : il va bientôt découvrir l'Europa League. Le mois passé, lors de son transfert, on a rappelé à gauche et à droite à Marc Coucke et Luc Devroe qu'ils ne devaient pas oublier qu'ils dirigeaient maintenant Anderlecht et plus le petit Ostende et qu'il fallait enrôler d'autres joueurs s'ils voulaient rendre au club sa gloire passée. Leurs détracteurs se sont rapidement tus. Sous la direction de Hein Vanhaezebrouck, qui le connaît et lui fait confiance - et qui a insisté pour l'avoir -, le sensible Croate a rapidement trouvé ses marques au Parc Astrid. Son but contre l'Ajax, en match amical, est un signe précurseur. Il réussit un hat-trick lors de la première journée, à Courtrai, suivi d'un deuxième lors du match suivant face à Ostende avant d'inscrire le but de la victoire, dimanche passé, à Charleroi. Il marque du gauche, du droit et de la tête, dans le style-maison, par-dessus le marché : d'un lob inimitable, d'une panenka et d'un long tir, entre autres. Il travaille, court et sue, il implique ses coéquipiers dans son succès. Il est temps qu'on joue dans un stade Kalmena Dalmacija, la chanson écrite par son père en 1997, une chanson que des milliers de gorges continuent à reprendre en coeur à chaque match à domicile du KK Zadar, le club de basket-ball.