" Ricardo Sa Pinto va pouvoir partir en seigneur, par la toute grande porte. " Signé Ivan Vukomanovic. Lui aussi a été prié de quitter le banc du Standard à une période où son équipe gagnait. " Sa Pinto " et " seigneur ", ces mots ne tenaient pourtant pas dans la même phrase en fin d'année 2017. L'époque où le Standard jouait mal, où le Standard ne prenait pas assez de points, où le coach alignait les débordements sur la touche et à l'interview.
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" Ricardo Sa Pinto va pouvoir partir en seigneur, par la toute grande porte. " Signé Ivan Vukomanovic. Lui aussi a été prié de quitter le banc du Standard à une période où son équipe gagnait. " Sa Pinto " et " seigneur ", ces mots ne tenaient pourtant pas dans la même phrase en fin d'année 2017. L'époque où le Standard jouait mal, où le Standard ne prenait pas assez de points, où le coach alignait les débordements sur la touche et à l'interview. Comment a-t-il fait pour transformer radicalement son image, pour inverser la perception des supporters et des médias, pour faire du Standard un candidat au titre ? Sa Pinto a simplement fait du Sa Pinto : il a pris des décisions fortes, qu'il était parfois le seul à comprendre sur le moment même. Analyse d'une métamorphose et retour sur les moments clés de ce basculement. Mehdi Carcela est un magicien, ça on le sait depuis longtemps. Il a encore été le roi du terrain ce dimanche lors de la démonstration face à Genk. Mais son retour au pays, le dernier jour de janvier, avait tous les contours d'un coup de poker et d'un point d'interrogation. Parce qu'il restait sur une première partie de saison très terne avec l'Olympiacos : six matches joués (jamais complets) lors des 19 premières journées du championnat, pas un seul but. Finalement, c'est en Ligue des Champions qu'il avait été le plus actif, en qualifs puis en phase de groupes où il avait toutefois sombré comme toute l'équipe face au Sporting Lisbonne, à la Juve et au Barça (un nul, cinq défaites). Ricardo Sa Pinto a eu le mérite de lui faire retrouver directement ses sensations de dribbleur, de passeur, de buteur, au point d'en faire son capitaine dans certains matches des play-offs. Ce n'était pas gagné d'avance, surtout quand on voit le nombre limité de joueurs arrivés à mi-saison qui parviennent à être rapidement décisifs avec leur nouvelle équipe. " Il faut voir l'apport direct de Carcela mais aussi la façon dont il a bonifié le rendement de plusieurs joueurs ", explique Thierry Luthers, l'homme de la RTBF radio sur les matches du Standard. Ivan Vukomanovic enchaîne sur le thème : " En voyant que Carcela pouvait faire la différence à tout moment, d'autres joueurs ont commencé à être plus relâchés, plus libérés. Paul-José Mpoku et Edmilson sont des exemples frappants. " Le laïus en anglais de Ricardo Sa Pinto après le premier match des play-offs, contre Charleroi, restera un des moments forts de la saison. Après avoir posément expliqué pour quelles raisons il ne s'adresserait plus à la presse, accusée de lui manquer de respect, il a lâché un " bonsoir " en français puis a quitté la pièce. Il n'a changé d'avis que quand sa direction l'a menacé de lui faire payer les amendes correspondant à un boycott des médias, prévues par la Pro League. " Il est entré dans une guerre ouverte avec les médias ", dit Ivan Vukomanovic. " Mais cette guerre-là, un entraîneur ne peut jamais la gagner. Impossible. À court, à moyen ou à long terme, tu es condamné à la perdre. C'est comme ça dans n'importe quel club du monde. Et c'est fort particulier en Belgique parce qu'ici, un coach se fait souvent fusiller avant même de commencer son travail. Il faut l'accepter, tu dois avoir une peau d'éléphant pour pouvoir faire abstraction. En plus, il a donné à la presse des balles pour qu'elle le fusille, avec ses débordements au bord du terrain. Et tout ce qui était dit et écrit sur le Standard, Sa Pinto le prenait personnellement. Il n'arrivait pas à élargir son horizon, il ne comprenait pas qu'il était simplement un personnage de passage dans une grande institution plus que centenaire qui existait avant lui et qui existera toujours quand il ne sera plus là. Quand il a pris conscience qu'il ne devait plus tout prendre perso, la pression sur ses épaules a diminué. Et sur un plan purement sportif, la pression sur l'équipe a baissé de plusieurs crans avec la victoire en Coupe de Belgique. " Thierry Luthers : " Quand il a annoncé qu'il ne parlerait plus aux médias, il a pris tout le monde de court dans le club, y compris le service communication. La direction l'a vite recadré. Bruno Venanzi ne pouvait pas accepter ça. Pour lui, l'image du club prime parfois sur les résultats. Le one-man show de Sa Pinto dans le match de Coupe à Anderlecht, c'était désastreux pour l'image du Standard. Il ne pouvait pas continuer à faire n'importe quoi. Aujourd'hui, il assure le strict minimum légal, ça reste un personnage étonnant. Je ne l'ai jamais à mon micro parce que la Pro League n'impose pas aux entraîneurs d'accorder des interviews aux radios. C'est à leur convenance. Il y en a un qui s'y plie sans faire le difficile, c'est Felice Mazzù. Avec les autres, c'est compliqué. Le seul contact direct que j'ai eu avec Sa Pinto, c'était au bar de la salle de presse du Standard, après un match. Il est venu me trouver d'un pas décidé, je me suis dit : - Ouille, que se passe-t-il ? Et là, il m'a dit : - Félicitations pour le Grand Cactus, c'est une chouette émission. Je lui ai répondu : - Mais vous comprenez tout ? Parce qu'il y a quand même pas mal de jeux de mots. Il m'a dit : -Oui, c'est très bien... " L'encadré dans ce reportage démontre à quel point le Standard est le champion des fins de matches et des changements gagnants depuis le début de l'année civile. " On a retourné combien de fois des situations mal embarquées ? ", a dit Renaud Emond après le 4-4 à Bruges. Bon résumé. On reprochait aux Rouches version Yannick Ferrera puis Aleksandar Jankovic de ne pas savoir se faire violence. Avec Sa Pinto, c'est tout l'inverse. On ne parle plus de Felice time, qui a longtemps été en vogue à Charleroi. Place au Ricardo time. " Cette équipe a une grinta incroyable dans les fins de matches, c'est aussi le signe que les joueurs sont bien affûtés ", poursuit Thierry Luthers. " Le Standard est très bon dans la réaction. Dans certains matches, même quand ils sont menés, on est presque sûr qu'ils vont réussir quelque chose parce qu'on sait qu'ils vont inévitablement marquer des buts. Ils ne lâchent rien. Je pensais qu'ils allaient jouer les play-offs à la carte, après la victoire en Coupe, je croyais qu'ils allaient juste se concentrer sur quelques matches, contre Charleroi et Anderlecht par exemple. Mais c'est tout le contraire, tout est pris au sérieux. " " Dans les play-offs, on voit une équipe qui n'a pas la pression de devoir s'arracher pour faire des exploits ", continue Vukomanovic. " C'est un Standard libéré, débarrassé du stress. Le raisonnement est du style : - On a la Coupe, on a tout ce qu'il nous faut, on se calme, on est dans les play-offs alors que les gens ne croyaient plus à notre qualification, on n'a plus rien à prouver. On voit des gars qui jouent avec le sourire, carrément ! C'est comme ça que le Standard est le plus fort. " Tous ces changements gagnants ne sont pas que des coups de génie bien réfléchis. Il y a eu quelques coups de bol. Et aussi de grosses prises de risques. Le risque le plus frappant a été pris à Ostende où, dans le match décisif pour la qualification aux play-offs, Sa Pinto a choisi de laisser Mehdi Carcela sur le banc pendant toute la première mi-temps. C'était 2-0 pour les Ostendais après trois quarts d'heure et, pour le même prix, le Standard ne revenait jamais et se tapait les PO2. Le coach n'aurait peut-être pas survécu à un échec pareil et on lui serait retombé dessus pour s'être privé de son meilleur joueur. C'est un Carcela intenable en deuxième mi-temps qui a sauvé sa peau. À Bruges, en play-offs, il a sorti Edmilson, le meilleur joueur de l'après-midi, à 20 minutes de la fin, quand c'était 3-3. Son remplaçant, Duje Cop, a arraché le 4-4 in extremis, mais un analyste comme Marc Degryse estime qu'avec Edmilson jusqu'au bout, le Standard aurait sans doute gagné ce match. On peut appliquer le même raisonnement au match de phase classique à Charleroi, où Orlando Sá a mis le but de l'égalisation à un quart d'heure de la fin, dix minutes après être monté au jeu. Si le Standard avait été battu en ne faisant jouer son meilleur attaquant du moment que pendant une demi-heure, Sa Pinto en aurait pris pour son grade. " Si le Standard perd à Ostende, il est probablement dehors ", tranche Alex Teklak. " Ça a parfois été un management sur le fil, à hauts risques. Des exercices d'équilibriste. " " Il a fait une longue série de choix discutables, mais au final, ça s'est régulièrement avéré payant ", observe Thierry Luthers. " À Gand, par exemple, on n'a pas compris qu'il préfère Uche Agbo à Gojko Cimirot. Il fait monter Cimirot pour la deuxième mi-temps et il marque quelques minutes plus tard. Il a eu plusieurs fois la baraka, mais la réussite fait partie du bagage des entraîneurs à succès. Pendant la première partie de la saison, il s'est entêté à jouer avec deux médians défensifs purs. On ne comprenait pas bien. Jusqu'au jour où Merveille Bokadi s'est déchiré les ligaments du genou à Anderlecht. À ce moment-là, Sa Pinto a introduit Razvan Marin et le fonctionnement du milieu de terrain a changé, en bien. Si Bokadi ne se blesse pas, on ne voit peut-être pas le même championnat. " " On ne devait pas être étonné par son comportement en début de saison ", analyse Ivan Vukomanovic. " Comme joueur, c'était Brave Heart. En arrivant au Standard, il a voulu mettre cette griffe, et comme le Standard est un club bouillant, il a estimé que c'était la méthode parfaite. Mais au fil des mois, il a compris que son comportement débridé amenait surtout du négativisme. Petit à petit, il s'est mis tout le monde à dos : les supporters, les médias, ses dirigeants, les arbitres, même ses joueurs. Il a compris ça, et donc, il a commencé à reculer un peu. " Alex Teklak a constaté la même évolution : " C'est surtout à partir du moment où le Standard s'est qualifié pour les play-offs qu'il a changé. Il a commencé à être plus à l'aise, plus serein. Il avait accompli la mission qu'on lui avait confiée en début de saison, il avait aussi gagné la Coupe, donc ces play-offs allaient être du bonus et ça l'a calmé. J'ai vu aussi qu'il commençait à faire tourner son équipe en début de play-offs, comme s'il voulait remercier tout le monde. Et c'était peut-être une façon de faire passer un message à la direction : - Vous ne m'avez pas demandé plus que ça. " Alex Teklak a compris la gestion du vestiaire made by RSP : " Il n'y a jamais rien qui est sorti de l'Académie. Quand Orlando Sá rentre en retard du Portugal, Sa Pinto ne le dézingue pas. Il le met sur le banc à Charleroi, sans faire de commentaires. Uche Agbo est épouvantable à Genk, Sa Pinto ne dit rien, mais pour le match suivant, contre Gand, tout Agbo qu'il est, il commence sur le banc. Comme ça, tu marques des points, tu montres à tout le groupe que tu n'as pas peur, que tu oses prendre des décisions impopulaires. Et quand les gars montent en cours de match, même pour un quart d'heure, ils se battent comme des chiens. Regarde Christian Luyindama à Gand. Il monte à l'avant-dernière minute mais il s'arrache. Maintenant, c'est une méthode qui peut se retourner contre l'entraîneur si l'équipe perd en jouant sans des titulaires habituels parce qu'ils risquent de mettre le bordel. " Devant son banc, ça va beaucoup mieux qu'il y a quelques mois. Thierry Luthers : " Il s'est calmé mais il est encore assez excité, il n'est pas subitement devenu un mouton. En tout cas, il ne s'en prend plus autant qu'avant à l'arbitre principal, il faut reconnaître qu'il a changé. Et ça a donné de la sérénité à l'équipe. " Et le son de cloche de Vuko : " Il a compris qu'en rouspétant sans arrêt, il ajoutait encore de la pression sur l'équipe. Il a saisi une chose entre-temps : s'il continuait comme ça, il allait au suicide. " " Il a fait des arbitres les ennemis du club, puis il a déplacé ça sur la presse ", dit Alex Teklak. " C'était une façon de galvaniser son groupe. Et il a toujours protégé ses joueurs alors qu'il aurait parfois pu avoir des critiques assez dures. Certains m'ont confié qu'ils iraient au feu pour lui. Si tu as l'impression que tout le monde t'en veut, tu deviens plus fort dans la tête. Il a réussi à faire entrer dans la tête des joueurs que le Standard avait des ennemis partout. C'est important d'avoir des ennemis, c'est comme ça que tu apprends à te battre, à vaincre. " " Est-ce que Sa Pinto est un bon ou un mauvais entraîneur ? La vérité est entre les deux ", tranche Thierry Luthers. " Il n'était pas si mauvais en début de saison et il n'est pas non plus devenu un génie. Au final, il va peut-être signer un parcours formidable. La direction avait dit qu'elle ambitionnait le top 3, le Standard peut encore y arriver, et même faire beaucoup mieux. Il y a aussi l'équipe pour le faire. Ce qui est incompréhensible, c'est que cette équipe se soit qualifiée au forceps pour les play-offs. " Aujourd'hui, la vie de Sa Pinto est rythmée par une guerre des mots, par des déclarations piquantes concernant son avenir. Michel Preud'homme fait passer ses envies et ses messages via la presse, le Portugais l'imite. " Quand tu es déjà très sanguin au départ et qu'on te balance une rumeur comme ça juste après une victoire en finale de la Coupe, c'est normal que tu deviennes très nerveux ", lâche Alex Teklak. " Sa Pinto a eu la bonne réaction en disant : - Je serai toujours l'entraîneur du Standard la saison prochaine, je la prépare déjà avec Olivier Renard. C'est une façon de mettre encore un peu plus les supporters de son côté. Au niveau communication, c'est très bien joué. " " Il fait exprès d'insister sur le fait qu'il a toujours un contrat pour l'année prochaine ", voit Ivan Vukomanovic. " Il fait sa pub, il fait campagne, il rappelle qu'il a gagné la Coupe et atteint l'objectif des play-offs. Si on le force à partir, il va retrouver vite fait un nouveau club. Il a prouvé que, même dans un contexte difficile où on fusille pour un oui, pour un non, il a réussi à bien s'en sortir. Évidemment que la rumeur Preud'homme l'énerve. Qui ne serait pas énervé ? Aujourd'hui, il doit se dire : - Si je dois me barrer, au moins je me casse avec un trophée. " Par Pierre Danvoye