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Il nous a consacré plus d'une heure, via Zoom, depuis son appartement milanais. Romelu Lukaku prend son temps pour chaque réponse. Par écran interposé, son attaché de presse personnel de Roc Nation et l'attaché de presse de l'Inter suivent la conversation. Rétrospectivement, il est content de lui-même: "Parce que je suis entré dans les détails." On peut parler football pendant des heures avec Romelu. À quoi pense Romelu Lukaku au coup d'envoi d'une rencontre? ROMELU LUKAKU: À la gagne! En Italie, ça passe avant tout. Il y a une grande différence dans l'approche des matches entre ici et l'Angleterre. Sinon, je me concentre sur ce que je dois faire précisément, car là encore, les deux championnats ne se ressemblent pas. Tactiquement, au niveau de mon positionnement et de mes mouvements, je ne dois pas me tromper. Jamais. À ce point-là? Tout est donc minutieusement travaillé? LUKAKU:Chacun de nos mouvements le sont! À chaque fois qu'on attaque, tout joueur de l'Inter sait quasiment quel appel il doit faire. Donc, si tu rates quelque chose au niveau du timing ou techniquement, tu mets tout le plan de jeu en péril. Si je manque une remise alors que je dois m'appuyer sur l'un de nos milieux, le terrain est ouvert pour l'autre équipe et c'est plié. Chaque ballon compte, c'est pour ça que je parle de concentration. Vous observez l'adversaire? LUKAKU:L'Inter m'a créé un compte Wyscout ( une plate-forme vidéo qui permet de revoir des matches et consulter des statistiques, ndlr) et je m'en sers beaucoup. Quand on joue contre une équipe qu'on a déjà affrontée la saison dernière et qui n'a pas changé de coach, j'ai remarqué que les idées directrices étaient les mêmes. Plus globalement, on a deux séances vidéo collectives avant chaque match. Je fais un mix de tout ça, je regarde les confrontations directes de l'année précédente et je réfléchis à comment je vais pouvoir faire mal. Et qu'est-ce que vous préférez: les rencontres durant lesquelles vous allez devoir jouer le rôle de pivot ou celles durant lesquelles vous allez devoir attaquer les espaces? LUKAKU:À la base, j'adore la verticalité. J'ai toujours dit que c'était face au but que j'étais le plus dangereux. Je suis rapide, je sais dribbler, je peux aller à gauche, à droite... C'était ça, mon jeu. Parce que j'ai beaucoup joué dans des équipes de contres, aussi. Mais la sélection m'a obligé à évoluer. Comment? LUKAKU:Avec les Diables, on a très vite eu la possession et moins d'espaces. Roberto Martinez a alors tout fait pour me mettre à l'aise dos au but, que ce soit avec la sélection ou Everton. À vingt ans, j'avais beaucoup de choses à apprendre. Mais j'ai rapidement compris que si je développais cet aspect-là de mon jeu, j'allais pouvoir faire ce que je voulais pendant les matches. Et plus tard, Antonio Conte vous a appelé parce qu'il voulait un vrai point de fixation autour duquel articuler son traditionnel 3-5-2. LUKAKU:Conte m'a dit: "Si tu deviens fort dos au but, c'est fini. Personne ne pourra t'arrêter." Je me souviens qu'il m'en avait déjà parlé en 2014 lors du Mondial, juste avant qu'il ne démissionne de la Juve, puis lorsqu'il était à Chelsea ( entre 2016 et 2018, ndlr). Eden avait joué les intermédiaires à l'époque. ( Il rit.) Il avait donné mon numéro au directeur sportif du CFC. Michael Emenalo m'appelle et me dit: "Romelu, le coach qui arrive te veut. Il n'y a pas d'autre solution, c'est toi." Il organise alors une rencontre à Londres, mais je ne sais pas qui est le fameux entraîneur. J'arrive au rendez-vous et je tombe sur Conte. Avec du recul, j'aurais dû me douter. Ça ne pouvait être que lui! Il a finalement fallu attendre trois ans pour que vos chemins se croisent à nouveau... LUKAKU:Je savais qu'on allait finir par travailler ensemble. Quand l'Italie nous bat à l'EURO 2016, en match de poules, je vois la manière dont il fait parfaitement jouer son équipe et je sais que ça peut correspondre à mon profil. Son idée a toujours été très claire. Une fois réunis, il ne restait plus qu'à tout faire pour que ça prenne. À quel point la rencontre avec un entraîneur peut changer la dimension d'un joueur? LUKAKU:Ça compte énormément. À chaque fois que je travaille sur quelque chose, j'apprends vite. ( Il claque des doigts.) Quand je travaillais avec Thierry ( Henry, ndlr) en sélection par exemple, on faisait souvent des séances sur le démarquage et la prise d'initiatives. Lui était très fort là-dedans et voulait m'apprendre à me créer mes propres occasions. Comment s'y est-il pris? LUKAKU:Jusque-là, je marquais parce qu'on me donnait des ballons. C'est-à-dire sur des centres, des passes en profondeur, etc. Thierry m'a dit: "La différence entre toi et le top, c'est la capacité à se créer ses propres buts. Si tu dois dribbler trois joueurs pour t'ouvrir le but, fais-le!" Ça m'a servi de déclic. Je parle de ce travail spécifique-là, mais ça se passe de cette façon avec chaque coach. José Mourinho inclus? LUKAKU:Mourinho m'a appris à mieux travailler avec l'équipe, qu'il s'agisse du pressing ou du repositionnement. Tous les attaquants ont besoin de ça. Regardez ce qu'il est en train de faire avec Harry Kane... Vous citez spontanément Kane. On sait aussi le respect que vous éprouvez pour Lewandowski. Comment vous situez-vous parmi les meilleurs attaquants de la planète? Top 5? LUKAKU: Sur ces derniers mois, top 5, oui! Il y a peut-être des joueurs qui ont marqué plus de buts, mais... Non, non, top 5, c'est bon. Je n'ai pas envie de donner le classement, mais je fais partie de ceux-là. Prenons une situation de contre qu'il vous revient d'orchestrer. Qu'est-ce qu'il vous faut faire pour mener l'action du mieux possible? LUKAKU:Prendre des informations! Beaucoup de joueurs regardent le ballon quand ils accélèrent. Moi, je le pousse relativement loin pour pouvoir observer ce qu'il se passe autour. Les matches face au Brésil et au Japon lors du dernier Mondial illustrent bien ces situations-là. Contre les Brésiliens , je glisse le ballon à Kevin De Bruyne parce que je vois que Marcelo recule et est déséquilibré. Il est sur les talons, je sais qu'il est mort! Contre les Japonais, c'est sans la balle, mais c'est la même chose. Je sens que je dois libérer le couloir pour Thomas Meunier, puis laisser filer pour Nacer Chadli . Tout ça dépend de ta capacité ou non à scanner le terrain. Ce travail de sape n'est-il pas un peu ingrat? Certains observateurs semblent avoir mis du temps à comprendre les ressorts de votre jeu. D'aucuns vous ont longtemps réduit à un profil de joueur costaud... LUKAKU: Parfois, il faut savoir bosser pour l'équipe, en toute humilité, sans forcément en récolter directement les fruits, notamment quand tu sens que ce n'est pas ton jour au niveau de la finition. Quant aux observateurs, je crois que tout le monde ou presque perçoit désormais cette intelligence de jeu. Et ça, ça me fait vraiment super plaisir. Franchement, qu'est-ce qui vous procure le plus de plaisir? Créer un but de toute pièce sans inscrire votre nom sur la feuille de match ou mettre la balle au fond? LUKAKU: Je suis un attaquant! Donc, marquer des buts c'est... numéro 1. ( Il tape plusieurs fois sur la table.) Je ne pense pas qu'il y ait une autre sensation qui puisse remplacer ça. Mais encore une fois, que les gens soient en train de réaliser que je réfléchis lorsque je joue, que je cherche à me synchroniser avec le reste de l'équipe, c'est cool. Vous vous doutiez que cette reconnaissance allait finir par arriver? LUKAKU:J'ai fini par comprendre que c'était mon chemin, en fait. Malgré ma précocité , la plupart des choses positives ont toujours mis du temps à arriver pour moi. J'ai donc appris à me concentrer sur mon job, sans chercher à tout prix à rallier les gens à ma cause. Le but, ça a très vite été de devenir le meilleur coéquipier possible. Désormais, les gens savent: si tu me mets dans une équipe, je vais faire le travail. Vous donnez beaucoup au collectif. Comment trouver le bon équilibre pour garder la lucidité nécessaire à mesure que les minutes défilent? LUKAKU: Je pense que je suis quand même assez fort physiquement. ( Il sourit.) Donc, si je me prépare bien, il n'y a pas de problème. C'est aussi une histoire d'état d'esprit. Cet été, je n'ai eu que huit jours de vacances, par exemple, mais je n'ai pas eu l'idée de me dire: "Ah je n'ai pas assez de repos." Car si je pense ça, c'est là que les blessures vont arriver. Je ne raisonne jamais comme ça. Je me dis plutôt: "Je vais me préparer fort et montrer à tout le monde." ( Il tape du poing sur la table). Vous dites ça parce que vous avez un secret qui vous permet de chasser la fatigue... LUKAKU: Ah, vous parlez de la tente? Faut que je vous la montre! ( Il prend son ordinateur, se déplace et oriente la caméra vers l'objet.) J'ai vu que LeBron James utilisait ça pendant les play-offs NBA alors j'en ai acheté une. De toute façon, les entraînements sont tellement durs depuis que je suis ici que je n'ai pas eu d'autre choix. (Il rigole.)Ça fait la différence? LUKAKU: Ouais. Je récupère deux fois plus vite que la normale et je perds moins d'énergie sur le terrain. À condition d'être rigoureux. Vous avez des cycles à respecter, durant lesquels vous devez vous mettre dans la bulle deux heures par jour. Vous enfilez votre masque, car il y a beaucoup moins d'oxygène là-dedans, vous mettez vos écouteurs et vous vous reposez. C'est comme si vous récupériez en altitude. Qu'est-ce que vous faites d'autre comme travail invisible? LUKAKU:J'ai récemment commandé une sorte de bain froid portable et j'ai un kinésithérapeute à la maison, ainsi qu'une machine de compression pour les jambes. Il n'y a pas de secret dans le foot. On n'a rien sans rien! Pourquoi ne pas tout mettre en place pour maximiser son potentiel? L'idée est de pouvoir se regarder dans le miroir à la fin de sa carrière. On réitère la question, mais cette fois-ci à propos du terrain... LUKAKU:( Il réfléchit.) Je pense que celui qui regarde attentivement les matches voit tout. Ce sont plein de petites choses que j'ajoute, année après année. C'est ça, ma drogue! Je ne veux pas me comparer à Cristiano, Messi ou Lewandowski. Mais si eux repoussent sans cesse leurs limites dans tous les domaines, pourquoi ne pourrais-je pas le faire? Ce que l'on ne voit pas ce sont aussi les discussions régulières avec Thierry Henry ou Didier Drogba... LUKAKU: ( Ses yeux s'illuminent.) Ce sont des échanges réguliers. Avec Thierry, on peut parler deux heures toutes les semaines. On est des malades du foot. On peut parler très longtemps d'un match de Bundesliga entre Augsbourg et je ne sais quelle équipe. ( Il rit.) Didier, c'est différent. Lui, va toujours trouver ce truc pour me piquer. Il fallait nous voir à Chelsea lors des spécifiques... Tu faisais des concours avec Didier ( Drogba, ndlr) , Nicolas Anelka, Daniel Sturridge, Fernando Torres, Salomon Kalou, Florent Malouda... Après ça, c'est normal que je sois devenu un compétiteur! Des Henry ou des Drogba t'inculquent ça. Mais vous avez désormais un nouveau partenaire privilégié! Ça a tout de suite matché avec Lautaro Martinez? LUKAKU: Avant d'arriver ici, j'ai regardé un certain nombre de leurs matches. Lautaro jouait alors tout seul devant. Je me suis directement dit que si on lui associait un mec comme moi, ça pouvait faire très mal. Quand je suis arrivé, on a échangé un peu en espagnol et depuis là... PAM! ( Il mime un check des deux mains.) On est potes et on n'a jamais eu aucun conflit. Parfois, c'est le jour de l'un, parfois c'est le jour de l'autre. C'est primordial d'avoir ça en tête et de l'accepter. On a trouvé l'équilibre et on parle le même football. Comment est-ce que vous patientez quand ça se passe un peu moins bien pour l'équipe, comme ça a pu être le cas ces dernières semaines? LUKAKU:Je sais la responsabilité que j'ai dans ce groupe, donc je n'ai pas le droit de commencer à me disperser. Ni de baisser les bras. Car si moi je les baisse, ça va impacter le groupe. Il te faut des leaders comme moi ou des mecs comme Arturo Vidal, Nicolo Barella ou encore Alexis Sanchez quand il est sur le terrain. Même Lautaro ou Alessandro Bastoni commencent à s'exprimer! Notre équipe est en train de franchir un cap au niveau mental et c'est grâce à ce genre d'attitudes-là. C'est ce qui vous permet de faire basculer un match. Ce qui peut également relancer une rencontre et celle d'un numéro 9 ce sont les coups de pied arrêtés. Mais ce n'est pas un secteur dans lequel vous avez l'habitude de briller. Elle se situe là votre marge de progression? LUKAKU:Déjà, c'est vrai que je ne suis pas performant dans ce domaine. Ensuite, je crois que c'est une histoire de zone, notamment sur les corners. Jusque-là, soit je me mets devant le gardien, soit je viens couper au premier poteau. Et ce ne sont pas des positions dans lesquelles il est facile de marquer. Je pense que je vais essayer de changer de position lors des matches à venir. J'ai une grosse détente et un bon jeu de tête, il faut que j'en discute avec le coach. Y a-t-il autre chose qu'il vous tient à coeur d'améliorer? LUKAKU: Tout! Si tu ne travailles pas ce que tu fais bien, tu vas finir par le perdre un peu. Ou ça deviendra à tout le moins moins naturel et ce sera déjà mort. Le seul truc précis que je veux vraiment changer, c'est le nombre de touches. Dans quelles situations? LUKAKU: Je parle de façon globale. Si je peux faire quelque chose en une touche, je dois le faire. Parfois, je vais faire contrôle, dribble, puis frappe. Mais pourquoi je n'élimine pas l'adversaire sur le contrôle? Ce sont ce genre de détails-là. Dans le but de pouvoir enchaîner toujours plus vite. Notamment dos au jeu? Ces ballons-là, sur des phases de transition, sont devenus tellement précieux maintenant que de nombreuses équipes pressent... LUKAKU:C'est ça! Encore plus en Italie, je pense. Car ici, la plupart des équipes pressent de manière individuelle. C'est-à-dire que chaque joueur a son point de référence sur le terrain qu'il doit aller chercher en un-contre-un. Donc si le ballon vient jusqu'à moi, on peut vite se retrouver dans des situations très favorables. Parlons des moments chauds qui font les fins de rencontres. Qu'il y ait du grabuge ou qu'il s'agisse de frapper un penalty important, vous semblez toujours cool ou presque. Quel est donc le secret? LUKAKU: Tout est affaire de concentration. Les penalties représentent bien ça. Pendant un match, je suis concentré peut-être à 99%. Mais dans les moments très chauds, je rentre dans une sorte de zone où je vais encore plus loin. Je me focalise sur le jeu, rien que sur le jeu. Et puis, il faut dire que si j'ai bien travaillé, je sais que la défense adverse doit commencer à fatiguer. Quand j'entends mon défenseur respirer de plus en plus fort , je sais qu'il ne reste plus grand-chose à faire. Pensez-vous aux statistiques et aux records? LUKAKU: J'ai de la chance, car j'ai démarré très tôt. Notamment en sélection. Et malgré mes difficultés avec les Diables au départ, j'étais sûr à 100% que j'allais devenir le meilleur buteur de l'histoire du pays. On a des top joueurs, donc j'en étais certain. Mais la motivation absolue ce ne sont pas les records, non. C'est donc après les trophées que vous courez? LUKAKU:Je suis un attaquant, j'ai commencé à seize ans, j'ai toujours marqué des buts. Maintenant les records que je bats ici ou là, ça doit déboucher sur des choses. À Milan, tout le monde me parlait du record de buts de Ronaldo lors de sa première saison. C'est beau, je l'ai égalé, mais lui, il a gagné la C3. Moi, j'ai perdu la finale. Désormais, je bosse pour ça: des titres. Article de Thymoté Pinon issu deFrance Football.