Parfois, le sort se trouve au bout du fil. Ce soir, il porte des crampons moulés. Comme Laurent Agouazi, en ce Paris-Tours, à l'aube de 2016. Aligné en 10, Romain Grange interroge celui qui vient de le marquer toute la soirée. " Comment tu fais pour jouer en moulés sur un terrain aussi gras ? T'as réussi à me suivre tout le match... "
...

Parfois, le sort se trouve au bout du fil. Ce soir, il porte des crampons moulés. Comme Laurent Agouazi, en ce Paris-Tours, à l'aube de 2016. Aligné en 10, Romain Grange interroge celui qui vient de le marquer toute la soirée. " Comment tu fais pour jouer en moulés sur un terrain aussi gras ? T'as réussi à me suivre tout le match... " Agouazi rétorque, un brin chambreur : " T'as qu'à venir chez nous, tu comprendras ". L'international algérien ne le sait pas encore mais, six mois plus tard, les deux hommes se retrouvent sous les mêmes couleurs. Le bleu et le blanc des Chamois Niortais. Au beau milieu des Deux-Sèvres, ils deviennent compagnon de chambrée, amis pour la vie. " J'ai vu beaucoup de joueurs dans ma carrière, mais je n'ai presque jamais vu de pied droit comme ça. À ce niveau-là, il se rapproche pas mal d'un Miralem Pjanic, que j'ai connu à Metz ", assure sans forcer " Lolo " Agouazi, qui décroche son cellulaire, en compagnie de sa femme et de celle de Romain Grange. Les deux couples prévoient déjà leurs prochaines vacances ensemble. En un sens, Grange fait aussi partie de la famille Imorou. Emmanuel le choisit pour témoin de son mariage, Romain du sien. Manu et Rom se rencontrent à Châteauroux, au centre de formation. En 2005, la génération 88 souffle alors sur ses dix-sept bougies. " Je l'avais rencontré précédemment avec les sélections départementales. Déjà, à l'époque, il était réputé pour son pied droit ", rembobine Imorou. Quatre printemps après, le joueur franco-béninois, prêté à Gueugnon, lui envoie un texto pour influencer le sort. " Ce soir, tu vas marquer. " Brest se dresse en face. Grange s'exécute...Cet été, le back gauche manque même de côtoyer à nouveau son pote castelroussin. Il préfère le Cercle, sa Venise du Nord, à Niort et son marais poitevin. Du coup, il rate l'occasion de bosser avec Denis Renaud. " Le départ de Romain, c'est une grosse perte pour nous ", dit le technicien niortais, qui se résout à conjuguer son amour au passé. " C'était un joueur essentiel dans ma façon de travailler. Ça faisait un an et demi qu'il était impeccable. Il méritait de regoûter au plus haut niveau. " Pour lui, c'est clair. Le chemin vers le monde pro s'emprunte chez lui, dans sa ville natale. À treize ans, Romain Grange rejoint le pôle espoir de Châteauroux, au coeur de l'Hexagone, avant la bien-nommée Berrichonne. Là où, au même âge, Gérard Depardieu, aussi du coin, quittait l'école, avant de porter le maillot de " la Berri " le temps d'une saison. Si Pétarou choisit les cages, Romain va d'office vers l'offensive. Ailier ou numéro dix, à l'ancienne. Son pied droit fait le tour de l'Indre. " Je savais que c'était un bon mec ", se rappelle Imorou, qui fréquente davantage le lycée que le centre de formation, Baccalauréat scientifique oblige. " Lui, il était en BEP Vente. Le week-end, j'étais son voisin de chambre. Il m'amenait ses devoirs de maths pour que je les lui fasse. Dès qu'il y avait une multiplication, qu'il devait faire 3x6, ça devenait compliqué... " Imorou se marre, puis rappelle son surnom. " Petit Beckham ". " Même son adresse MSN, c'était ' beckbeck36'. Je suis sûr qu'il l'utilise encore... " Peu importe. Sur le pré, Grange calcule vite. Très vite. Si, dans le jeu, ses passes sont lumineuses, ils débloquent les situations mal embarquées sur coups de pieds arrêtés. Il grandit comme un fan invétéré de David Beckham, ses enroulés et son numéro 7. Six mois après son dépucelage chez les pros, en 2009, pour le premier match de la saison, il délivre le premier caviar, sur corner. Pareil pour la rencontre suivante. Le 11 septembre, il ressort son attirail de tireur d'élite. Dominique Bijotat observe le missile partir, depuis le banc. " Il prend ses responsabilités. Il est à trente bons mètres. Puis, il frappe... C'est parti comme une fusée. Incroyable. " Grange débloque son compteur, forge sa réputation. Brest repart avec un petit point. " Je l'ai imposé tout de suite sur tous les coups de pieds arrêtés. C'était une vraie force pour nous. On se sentait beaucoup mieux avec lui. Il a un fouetté et un balancier énorme. C'est-à-dire que sa jambe est vraiment très ample quand il frappe la balle ", analyse Bijotat, qui le sort de la réserve au mois de mars précédent. Trois exercices pleins et Romain quitte enfin son cocon. Il n'a pas encore 24 ans qu'il s'installe en Lorraine, à Nancy, pour espérer faire de même en Ligue 1. Les choses ne se passent pas comme prévues. " La première partie de saison était compliquée ", regrette Vincent Muratori, compère qui le rejoint deux semaines après sa signature, en provenance de Monaco. " On avait onze points à la trêve. Ensuite, on s'est mieux comportés, mais on n'a quand même pas pu éviter la descente. Romain faisait des bonnes prestations dès que le coach faisait appel à lui. " Jean Fernandez le considère plutôt comme un joker, un " plus " technique. Dix fois titulaire, dix fois entrant, il montre sa classe par intermittence dans une équipe dépassée par l'objectif maintien. Contre Lille, il se place en dehors de la surface pour nettoyer la lucarne. Face à Troyes, il signe la meilleure copie d'un duel de mauvais élève. Situé à 25 mètres, son coup-franc vient caresser le montant droit pour offrir la victoire aux siens. " Pour lui, chaque coup franc à cette distance est un penalty" , synthétise Denis Renaud, qui ne pouvait que le reprendre à Niort après l'avoir croisé au Paris FC. L'an dernier, les Chamois de Renaud marquent près de la moitié de leurs buts sur phases arrêtées. Avec Junior Sambia, Romain Grange est le principal responsable. Sambia parti à Montpellier, Grange s'occupe de tout. Au Gazélec Ajaccio, en novembre, il délivre son plus beau caviar. " Il est sur le côté, en contre-attaque ", commente son pote et désormais ex-coéquipier, Jérémy Choplin. " Tu crois qu'il va se faire rattraper, qu'il va se craquer, mais il arrive quand même à mettre une galette sortie de nulle part... " Ande Dona Ndoh réceptionne et n'a plus qu'à fracasser les filets. Laurent Agouazi, devenu patron à Niort : " Il n'est pas le plus rapide, mais s'il ne va pas vite avec son corps, il va vite avec ses yeux. Tu pourras mettre qui tu veux à côté, il ne va pas rattraper les ballons qu'il met ". Quand Agouazi parle, il ne ment pas. Là, il évoque la " personne la plus gentille et la plus agréable " qu'il ait connu en quinze ans de carrière. " Il ne foutra jamais le bordel dans un vestiaires. Avec lui, le collectif passe toujours avant l'individuel. " Un coéquipier modèle qui a besoin de confiance pour évoluer à son climax. " Il faut sans arrêt être derrière lui ", dit Renaud, dans le bon sens. " Il aime être dans son environnement ", converge Bijotat. Né aussi dans l'Indre, l'ancien éphémère milieu défensif des Bleus connaît bien son poulain. En 2009, il a failli ne jamais le sortir de l'étable. " Il n'est pas là par hasard. Mais, au début, pour lui, c'était compliqué. Il était assez fragile, il avait beaucoup de blessures musculaires et il était en difficulté avec la réserve. Les formateurs de l'époque étaient hésitants. " Il suffit quand même d'un ou deux matches pour que Bijotat le prenne sous son aile, séduit par le " pied droit magique " de ce gamin miné par les pépins. Brimé par Fernandez, il ne s'épanouit pas non plus sous Pablo Correa. L'Urugayen, légende à Nancy, redescendu à l'étage inférieur, ne lui donne pas cette confiance. Il aurait pu signer à Lorient, rester en Ligue 1. Un an plus tard, il aurait pu rallier Guingamp, qui s'apprête pourtant à disputer l'Europa League. L'ASNL le tient à quai, il s'accommode des soirées Singstar et Call of Duty ou des aprems pétanque avec son pote Muratori. " Des fois, tu croises des joueurs et tu ne comprends pas pourquoi ils n'ont pas percé plus haut. Romain, c'est le cas ", souffle celui qui évolue toujours dans l'Est de la France. " Le souci, c'est peut-être qu'il n'a pas été assez individualiste. Il n'a pas les meilleures statistiques. Quand on recrute, c'est ce qu'on regarde. " Son histoire nancéenne ne dure que trois ans. Au bout de son bail, il s'inscrit dans le projet ambitieux du PFC : monter et concurrencer le voisin du PSG. Sauf qu'il termine... dernier. Libre à nouveau, il refuse les avances de Westerlo et Saint-Trond, opte pour la tranquillité niortaise. " Sa gentillesse est peut-être un défaut à ce niveau-là. En fait, il arrive à s'en sortir grâce à son pied droit. Sinon, il se serait fait bouffer ", explique Choplin, tel un grand frère bienveillant. " Dès que tu commences à faire trois ou quatre ans en Ligue 2, on te catalogue direct comme un joueur de L2 ", abonde Imorou. " C'est ce qui s'est passé pour Romain, alors qu'il aurait du faire carrière en Ligue 1. " Pour s'épanouir, surtout, dans un championnat qui correspond davantage à ses qualités. Sur un coup de tête, un coup de fil depuis le Hainaut, Romain a donc fait ses valises. Sur le moment, il ne réfléchit pas, traverse la frontière. Puis, il chope la boule au ventre, un peu. Triste de quitter un vestiaire qu'il affectionne, une zone de confort qui le magnifie. Dans une vidéo distillée sur les réseaux des Chamois Niortais, il prend le temps de remercier tout le monde. Ce temps qui lui manque. À 29 ans, il veut se mettre en danger et repousser ses limites. " L'étranger va lui faire du bien. Je lui ai souvent dit d'être plus méchant, plus agressif sur un terrain. J'ai essayé de lui apporter au maximum cette grinta. Il a énormément progressé là-dessus ", assure Agouazi, déterminant. Tant mieux. Sinon, tous les commentaires à son égard sont dithyrambiques. " Il aime trop le foot, il aime trop offrir le but ", salive Bijotat, poète. " Ce n'est vraiment pas un égoïste. C'est un altruiste, un pur, un beau. C'est un esthète. En fait, il a même un jeu un peu plus rétro que les autres. " Finalement, c'est ce qui fait son charme. Romain Grange nage parfois à contre-courant, mais évolue souvent avec une fausse nonchalance qui lui fait surprendre son monde. À Charleroi, il retrouve une vieille connaissance de Châteauroux, Amara Baby. De quoi se sentir, déjà, comme à la maison. De mémoire, le dernier en date à prendre un direct Niort-Charleroi s'appelle Ousmane Bangoura. C'était en 2004, pour un an et demi. Ensuite, l'ailier guinéen avait dû mettre un mettre à sa carrière, prématurément. Exilé en Chine, il avait reçu un coup au visage et perdu l'usage de son oeil droit. Un coup du sort, un autre, qui ne devrait pas empêcher Grange de briser quelques rétines.