Dans le lobby du Martin's Hotel de Tubize, qui jouxte les bureaux de la Fédération, Roberto Martínez change d'interlocuteur comme de sofa. En plein coeur d'une longue journée consacrée aux rencontres avec la presse, les questions posées au sélectionneur ont l'accent français, signe que la presse hexagonale entame déjà l'échauffement d'une demi-finale aux airs de lutte fratricide.
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Dans le lobby du Martin's Hotel de Tubize, qui jouxte les bureaux de la Fédération, Roberto Martínez change d'interlocuteur comme de sofa. En plein coeur d'une longue journée consacrée aux rencontres avec la presse, les questions posées au sélectionneur ont l'accent français, signe que la presse hexagonale entame déjà l'échauffement d'une demi-finale aux airs de lutte fratricide. Entre les questions de Onze Mondial et celles de L'Équipe, le Catalan s'installe avec un temps soigneusement minuté, mais sans jamais regarder sa montre. Les rumeurs qui l'envoient à Barcelone l'amusent plus qu'elles ne le perturbent. Sans doute parce qu'entre les enseignements tirés de l'EURO, la préparation du Final Four de la Ligue des Nations et la construction toujours en cours de la "génération 2026", les occasions de s'occuper l'esprit ne manquent pas. Trois mois après la défaite contre l'Italie, est-ce que la déception de l'EURO est un peu oubliée? ROBERTO MARTÍNEZ : On ne veut pas l'oublier. Par contre, après une déception, c'est important d'interagir, de parler. Là, à la fin du match contre l'Italie, tout le monde est reparti. Chacun de son côté. Il a fallu ruminer dans son coin. Au vu de ces circonstances, j'ai beaucoup aimé la façon dont l'équipe est revenue en septembre, avec une énorme envie de progresser et de gagner. Se nourrir d'une déception en la transformant en une forme d'intensité orientée vers la victoire, c'est une preuve qu'on a pris ce revers avec maturité. Ça nous a permis de traverser le mois de septembre avec une série de trois victoires en sept jours. Ça peut sembler anodin, mais il n'y a que la Belgique et le Danemark qui sont parvenus à le faire en Europe. Au pays, cette défaite en quarts de finale a été vécue comme un énorme échec. Ça vous a surpris? MARTÍNEZ : Ce qui me surprend, c'est que les bonnes choses ne soient pas mises en valeur au même niveau que les mauvaises. Bien sûr, c'était une déception de perdre contre l'Italie, mais c'était un match contre le futur champion d'Europe. Ils ont été meilleurs en première mi-temps, mais on a pris le dessus après le retour des vestiaires. On n'a pas pu marquer les occasions qu'on s'est créées. Et là, la réaction que j'ai constatée, c'est qu'au lieu d'accepter que l'Italie méritait de gagner, on se disait: "Comment avons-nous pu perdre?" Par contre, on n'a pas vraiment valorisé le fait d'avoir battu le Portugal qui était quand même le tenant du titre de l'EURO et le vainqueur de la première Ligue des Nations. Je pense que ce match, sans notre troisième place à la dernière Coupe du monde, on ne le gagne pas, mais ce pas en avant qui a été réalisé depuis 2018 n'est pas assez considéré. Trois années consécutives comme numéro 1 mondial, des jeunes joueurs qui progressent et sont devenus importants dans le groupe... Pour moi, la lecture qui oublie tous ces aspects ne correspond pas à la réalité. Une partie du public considère que cette génération sera en échec si elle ne conclut pas son histoire par un trophée. MARTÍNEZ : Cette génération mérite qu'on l'apprécie pour son intention de gagner, et pas pour le fait qu'elle gagne un trophée ou non. Elle va probablement permettre à la Belgique de participer l'année prochaine à son cinquième grand tournoi consécutif. Elle est toujours là, elle gagne énormément de matches. Perdre un match contre le futur champion, il faut comprendre que ça peut arriver. C'est une question de chance parfois, d'un petit détail qui peut faire la différence, mais je crois qu'on ne peut rien reprocher à cette équipe. Si on observe les équipes qui ont brillé à l'EURO, on a surtout vu de gros collectifs qui mettaient en place un plan conquérant en perte du ballon. Un peu un football "Red Bull", alors qu'auparavant on avait surtout des équipes bien organisées défensivement et qui comptaient sur deux ou trois talents pour faire la différence devant. La Belgique ne pouvait pas suivre cette évolution? MARTÍNEZ : Chaque équipe a ses atouts et ses défauts. Une équipe parfaite, qui joue un très bon jeu de position, qui est très performante en un-contre-un, sait ouvrir les espaces, presser haut et avoir des paramètres physiques exceptionnels, ça n'existe pas. Dans tous les cas, dix joueurs ne sont pas suffisants pour couvrir tous les espaces qui existent sur un terrain de football. Je pense que dans notre cas, nous pouvons compter sur des talents individuels d'un très haut niveau. Nous ne sommes pas une équipe basée sur des concepts, comme c'est inévitablement le cas quand on ne peut pas compter sur de tels talents. Je crois que c'est préférable de gagner des matches et d'être consistants avec ce qu'on a, plutôt que d'aller chercher quelque chose qui n'est pas vraiment dans notre ADN. L'Italie n'aurait pas pu jouer comme la Belgique, et la Belgique n'aurait pas pu jouer comme l'Italie? MARTÍNEZ : Exactement. Je pense qu'il y a une connexion très étroite entre ce que tu veux faire et le talent individuel que tu as à ta disposition. Dans notre cas, avec les joueurs que nous avons, leur expérience, les rôles qu'ils jouent dans leur club, l'idéal est d'avoir une idée de jeu qui suit la façon dont ils se sont développés lors des quinze dernières années, et de tenter de la rendre la plus compétitive possible à chaque match. Face à la pression italienne, un Eden Hazard au niveau affiché contre la République tchèque le mois dernier aurait pu écrire un autre scénario pour le match? MARTÍNEZ : Le jeu d'Eden Hazard, c'est un exemple à l'échelle mondiale pour montrer comment on se libère d'un pressing. C'est un joueur qui se retourne de façon exceptionnelle, qui gagne des un-contre-un et face à un pressing, ça te donne énormément d'avantages. Mais de manière générale, dans le football international, on n'a pas autant de temps pour se synchroniser et pour travailler certains concepts. Ce n'est pas une excuse, parce que les autres équipes n'ont pas plus de temps que nous, mais ça signifie que le football international présente un jeu moins synchronisé, et donc implique plus de pertes de balle. Tout cela affecte forcément plus l'équipe qui a la possession. Mais contre les Tchèques, on a vu de bonnes choses dans la manière de se libérer de la pression. Pas seulement parce qu'on avait Eden, mais aussi parce que l'ensemble de l'équipe avait en tête des concepts plus clairs pour sortir du pressing adverse. Avec le recul, on parle très différemment du Brésil et de l'Italie, mais est-ce que la différence principale entre les deux matches ce n'est pas que d'un côté, c'est 2-0 après deux grosses occasions alors que de l'autre, c'est toujours 0-0? MARTÍNEZ : Marquer des buts est toujours important, mais encore plus dans notre cas. Je t'explique pourquoi. Nous sommes une équipe qui est construite pour attaquer et pour marquer des buts. Notre série de matches consécutifs en marquant au moins un but est exceptionnelle, je pense que nous sommes actuellement à 38, depuis la défaite contre la France. Face à l'Italie, même sans être à notre niveau en première mi-temps, nous nous sommes créés les meilleures occasions et en deuxième période, en ayant un peu plus de contrôle sur le match, nous avons eu deux très bonnes occasions que, par malheur, nous n'avons pas pu marquer. Je retiens que l'équipe a essayé jusqu'au bout. Au final, il faut vivre avec le fait qu'on joue à un jeu dans lequel l'adversaire désire la même chose que toi, et qu'il a parfois plus de réussite. Ce jour-là, l'Italie a mérité de gagner, et il faut l'accepter. Qu'est-ce qui vous fait penser que ce sera le grand jour de Doku plutôt que Carrasco? MARTÍNEZ : C'est une décision qui est née sur deux fronts. Le premier, c'est d'amener la fraîcheur qu'un gars de 19 ans peut apporter dans une partie de ce niveau, en sachant qu'il a déjà eu l'opportunité de démarrer des matches contre l'Islande ou la Biélorussie avec beaucoup de succès et surtout, qu'il est très éloigné de ce qui pourrait passer par la tête d'un joueur expérimenté dans un tel contexte. Un homme d'expérience sait que c'est un moment grave, historique, alors qu'un plus jeune ne pense pas comme ça, il pense à profiter du match, à montrer ce qu'il sait faire. Il ne voit pas comme un problème ou une source de stress le fait de devoir remplacer un joueur aussi important que notre capitaine. Ensuite, l'autre front, c'est la façon dont il a grandi pendant le tournoi. Sur notre camp de base, après le match contre la Finlande, on a vu qu'il avait un très haut niveau de force, de fraîcheur, de puissance... Aux entraînements, pendant que l'équipe en général accumulait de la fatigue, sa fraîcheur était palpable. C'est ça qui nous a permis de préparer le match à partir des options qu'il allait nous offrir en un-contre-un, et ça a fonctionné parce qu'il a obtenu le penalty, il a généré une bonne occasion en deuxième mi-temps. C'est un choix de sélectionneur aidé par votre travail de directeur technique? MARTÍNEZ : Le grand avantage que j'ai, c'est que lors des trois dernières années, j'ai pu me concentrer énormément sur les parcours individuels de chaque joueur. Sur la façon dont on peut les amener de leur potentiel à la réalité du terrain. Cette responsabilité m'oblige à donner une chance au joueur quand il est prêt, pas avant et pas trop longtemps après. Ma fonction de directeur technique, me permet de passer beaucoup de temps à travailler là-dessus. On l'a vu avec Jeremy Doku, qu'on a progressivement préparé à débuter ce match contre l'Italie, mais c'est pareil avec Alexis Saelemaekers, Charles De Ketelaere ou Yari Verschaeren. Parfois, les gens s'étonnent que Yari soit toujours sélectionné sans vraiment être dans ses meilleures périodes en club, mais il est toujours en train de vivre une période d'évolution importante dans le projet de la prochaine génération, celle de 2026. Je suis convaincu, de par cette double fonction et de l'étude qu'elle m'a amené à faire sur nos talents, que nous avons les armes pour nous maintenir dans le futur parmi les six meilleures sélections du monde quand notre génération actuelle ne sera plus là. Mais s'ils ne seront plus actifs, ils seront toujours importants pour le football belge, comme entraîneurs par exemple. On est d'ailleurs en train de les aider en ce sens, pour que les retombées de la génération dorée sur le football belge durent encore de longues années après qu'ils aient raccroché les crampons. L'idée, c'est qu'on n'atteindra peut-être plus de tels plafonds en termes de talent individuel, mais qu'on doit augmenter la hauteur du plancher pour amortir la chute? MARTÍNEZ : L'excellent travail qui est fait dans les centres de formation va dans ce sens. Les opportunités offertes par la Pro League aussi, avec la possibilité pour les jeunes joueurs d'y accumuler les minutes, parfois à des postes qu'on réserve habituellement à des hommes d'expérience. Voir un gardien aussi jeune que Maarten Vandevoordt jouer depuis presque deux saisons, ça n'existe quasiment pas ailleurs. Mais ça arrive parce que Thibaut Courtois a gagné le championnat en étant un très jeune gardien, donc il y a des souvenirs positifs. Ce qu'on peut moins contrôler, c'est le chemin de ces joueurs qui décident de quitter la Belgique. La clé pour nous, c'est d'être présents pour ces joueurs, qui passeront par des moments difficiles, parce qu'on ne peut pas se permettre de les laisser se déconnecter. On a connu beaucoup de cas avec les générations 1995 et 1996, où on a perdu des talents qui avaient un niveau suffisant pour faire partie de la sélection mais qui, par leur trajectoire individuelle, ne peuvent malheureusement pas être avec nous aujourd'hui. Ces problèmes-là, on doit pouvoir les rectifier. Un des autres avantages de la Pro League, c'est qu'une bonne partie du championnat semble avoir opté pour une défense à trois. MARTÍNEZ : C'est très important pour nous parce que dans de nombreux clubs, on a des joueurs dans les couloirs qui se familiarisent à la relation technique avec un défenseur central ou un numéro 10 en le faisant tous les jours. D'ailleurs, au niveau de la sélection, on insiste beaucoup sur le système de jeu pratiqué par nos équipes d'âge. Les U15 et les U17 jouent en 4-3-3 parce que c'est le module le plus basique, le plus simple, où tous les joueurs sont à la même distance. Chez les U18, on est toujours en 4-3-3 sans ballon, mais on passe en 3-4-3 avec la balle. Enfin, chez les U19 et les U21, tout se fait en 3-4-3. Avec ce que font les joueurs au niveau de leur club, et le travail au sein de nos sélections, ils acquièrent très vite la flexibilité nécessaire pour pouvoir s'adapter aux scénarios demandés chez les Diables. Là, le schéma devient seulement une référence, il peut changer d'un jour à l'autre en fonction d'une absence, de l'adversaire, d'un profil spécifique qu'on veut utiliser... On a besoin d'une structure pour le développement, puis de joueurs qui s'épanouissent en étant flexibles. Ce match contre la France, c'est un défi spécial par rapport au souvenir de 2018? MARTÍNEZ : On est dans une compétition qui est lancée depuis longtemps, on l'a peut-être oublié, mais on est arrivé là en éliminant l'Angleterre et le Danemark, des sélections dont on a vu la valeur lors de l'EURO et qui prouvent que le chemin n'était pas facile. Maintenant, il faut profiter de cette demi-finale, avec les joueurs qui ont fait le travail pour nous permettre de l'atteindre. La Ligue des Nations, c'est plus une manière de nous prouver qu'on s'est améliorés qu'un compte à régler. Qu'est-ce qu'il faudra mieux faire qu'en 2018? MARTÍNEZ : Le point de travail clair, c'est que c'est le seul match depuis très longtemps lors duquel on n'a pas su marquer. La prochaine étape, c'est d'avoir plus d'occasions de but.